Outre-Atlantique
un nouveau poète lauréat,
Billy Collins

 

par Saïdeh Pakravan


Nul n'ignore que les Américains sont responsables de tout ce qui ne va pas dans le monde: tournés vers l'avenir, prospères, bêtement optimistes, se mêlant de ce qui ne les regarde pas, et utilisant sans rire des mots tels que liberté, travail, et patrie. De surcroît, voila qu'ils ont à présent  l'outrecuidance de penser que six mille des leurs réduits en poussière le 11 Septembre méritent que l'on poursuive et châtie les responsables! Un comble!

Nul n'ignore non plus que les Américains sont frustes, manquent de culture, et que leurs seules  valeurs sont matérielles. Comment expliquer, alors, la floraison d'artistes de toutes disciplines et entre autres de poètes qui s'ajoute à un tableau de plus en plus impressionnant? Passant en revue ceux qui, depuis les premiers temps de la République, ont choisi de s'exprimer en vers, on peut énumérer, outre les géants Emerson, Longfellow, Walt Whitman et Emily Dickinson, de spectaculaires talents tels Wallace Stegner, William Carlos Williams, Marianne Moore, pour arriver à nos contemporains: Mark Strand, John Ashberry, Philip Levine, Donald Hall, ou Louise Glück. Et on pourrait en aligner comme ça des douzaines, sans même avoir besoin de puiser dans des plus petits talents.

Ceci dit, un poète riche, ça n'existe pas–exception faite, peut-être, de James Merrill, héritier d'un des grands noms de la finance, mort d'une crise cardiaque il y a quelques années. Peu d'entre eux sont à l'aise ou parviendraient même à joindre les deux bouts s'ils n'entraient dans l'enseignement. Depuis les universités prestigieuses de l'Ivy League jusqu'aux petits collèges sans prétention des villes de province, de nombreux établissements se targuent d'avoir un poète à demeure dans leur "English department" . Ces poètes offrent, bien sûr, des cours de poésie, mais organisent aussi des ateliers et des rencontres, publient des revues littéraires, souvent de haut niveau, financées par l'université, et leurs propres recueils (que l'on appelle ici des "collections").

Toute cette activité fait que les poètes, à défaut de gagner des mille et des cents, survivent et font école, même si, dans l'esprit du grand public, "amour" rime encore avec "toujours" et les poèmes imprimés sur les cartes Hallmark se vendent infiniment mieux que les recueils de poésie "sérieuse." Mais il en a été ainsi de tous les temps et sous tous les cieux.

Une exception pourtant, la première sans doute depuis Robert Frost, le poète chenu des années soixante, apprécié par les Kennedy: Billy Collins, qui voit son dernier recueil, "En navigant seul à travers la pièce," grimper allégrement sur la liste des best-sellers. Ce poète originaire de New York offre une vision extraordinairement sympathique du monde. Optimiste? Pas vraiment. Doucereux? Absolument pas. Mais ramenant la vie à des proportions moins dramatiques que nous ne le faisons nous-mêmes, constatant avec un humour souvent acide et un haussement d'épaule, sinon une pirouette, nos manquements et nos compromissions, Billy Collins a la chance de toujours trouver l'idée ou l'image juste. Il fige l'instant et, nous tendant un miroir nullement déformant, nous rend complice de son aimable et spirituelle quête au coeur du monde. Avec lui, le soleil réchauffe toujours les os et le voyage commence à notre propre porte.

Alors, poète lauréat? Ce titre prestigieux, décerné par James Billington, depuis de nombreuses années "bibliothécaire" du congrès–c'est le titre du directeur de la bibliothèque du congrès -récompense pour un an, parfois deux, un poète de renom, à charge pour lui ou elle d'oeuvrer à répandre la poésie. Collins remplace le poète lauréat de l'an dernier, Stanley Kunitz, merveilleux versificateur quasi centenaire, qui, à son âge, cultive toujours son jardin et publia, il y a peu encore, son dernier recueil, dont le New Yorker et autres publications donnèrent des poèmes, tels l'incomparable "Touch me."

Billy Collins, auteur lui-même de nombreux recueils (aucun encore traduit en français, mais cela ne saurait tarder) dont Sailing Alone Around the Room (En navigant seul autour de la pièce), The Art of Drowning (L'art de la noyade), et Questions about Angels (Questions sur les Anges) est certain de faire des étincelles. Déjà très populaire, il ne manquera d'attirer à la Bibliothèque du Congrès–panique anthrax nonobstant-les foules américaines toujours friandes d'entendre les auteurs connus lire leurs oeuvres. Tant mieux pour ceux d'entre nous qui avons la chance de vivre à proximité.

En prime, voici un des poèmes les plus connus de Billy Collins, "Forgetfulness."

 


Forgetfulness

by Billy Collins

The name of the author is the first to go
followed obediently by the title, the plot,
the heartbreaking conclusion, the entire novel
which suddenly becomes one you have never read, never
even heard of,

as if, one by one, the memories you used to harbor
decided to retire to the southern hemisphere of the brain,
to a little fishing village where there are no phones.

Long ago you kissed the names of the nine Muses goodbye
and watched the quadratic equation pack its bag,
and even now as you memorize the order of the planets,

something else is slipping away, a state flower perhaps,
the address of an uncle, the capital of Paraguay.

Whatever it is you are struggling to remember,
it is not poised on the tip of your tongue,
not even lurking in some obscure corner of your spleen.

It has floated away down a dark mythological river
whose name begins with an L, as far as you can recall
well on your own way to oblivion where you will join those
who have even forgotten how to swim and how to ride a bicycle.

No wonder you rise in the middle of the night
to look up the date of a famous battle in a book on war.
No wonder the moon in the window seems to have drifted
out of a love poem that you used to know by heart.

 

Copyright Billy Collins 1991. Reproduit par autorisation de William Morrow, New York

Perte de mémoire

par Billy Collins

Le nom de l'auteur est le premier à partir
suivi docilement par le titre, l'histoire,
la conclusion déchirante, le roman tout entier
qui devient soudain un roman que vous n'avez jamais lu, dont vous n'avez
même jamais entendu parlé,

comme si, un par un, les souvenirs que vous abritiez
décidaient de prendre leur retraite dans l'hémisphère sud du cerveau,
dans un petit village de pêcheurs ou il n'y a pas de téléphone.

Cela fait longtemps déja que vous avez dit adieu aux neuf muses
et regardé l'équation quadratique faire ses valises,
et là, tout de suite, alors que vous mémorisez l'ordre des planètes,

autre chose prend la fuite, une fleur emblème d'état, peut-être,
ou l'adresse d'un oncle, ou la capitale du Paraguay.

Quoi que ce soit dont vous tentez en vain de vous souvenir,
vous ne l'avez pas sur le bout de la langue,
ni même tapi dans quelque recoin obscur de votre rate.

Cela s'éloigne le long d'une sombre rivière mythologique
dont le nom commence par un L, pour autant qu'il vous en souvienne,
alors que vous partez vous-même vers un oubli où vous allez rejoindre ceux
qui ne savent même plus comment nager ou monter à bicyclette.

Pas étonnant que vous vous leviez au milieu de la nuit
pour rechercher dans un livre sur la guerre la date d'une bataille célèbre.
Pas étonnant que la lune dans la fenêtre semble s'être faufilée
hors d'un poème d'amour que vous avez connu par coeur.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Saïdeh Pakravan