Le journal de Frédérick Lantier

Une question de classe
(où l'on se souvient qu'en littérature comme partout la lutte finale n'est pas encore venue)

Tableau de Laurence de Sainte Mareville

Vendredi 28 janvier 2 000


Il y a des choses que l'on aimerait ne pas avoir à dire... De ces choses que les types comme moi tournent et retournent dans leur bouche, conscients qu'à l'énoncé de leurs paroles, on va verdir, on va pâlir de rage, le désespoir et la colère seront partout.
Mais puisque l'aveu est maintenant inévitable, allons-y donc et sans détour :
Cette semaine, j'ai acheté mon livre dans un supermarché.
Sans blague. Je l'ai vraiment fait.
C'est triste, c'est fou, c'est insensé, mais je l'ai fait.
Et n'allez pas croire qu'il ne s'agit là que d'une nouvelle lubie de ma part, d'une simple façon d'enrichir ma superbe collection de vices, de tares et autres perversions de toutes sortes.
Non, je l'ai vraiment fait, et sans même le vouloir, emporté que j'étais par une main stupide prompte à s'enflammer pour n'importe quoi, qui avait déjà entassé devant moi du dentifrice, un caleçon et du chou vert et s'apprêtait à faire la razzia sur un carton de vins en promotion, quand je suis passé devant le rayon "romans".
Moi qui m'étais pourtant juré... Moi, Frédérick Lantier...
Franchement, on ne dit pas assez l'enfer que c'est de vivre avec des membres sans cesse préoccupés de vous foutre en l'air vos maigres semblants de dignité péniblement acquis au prix de grands efforts.
Et maintenant ? Quel avenir peut avoir un homme tel que moi ?
Vous me voyez arrivant chez un éditeur avec mon manuscrit ? Vous imaginez le représentant passant chez les libraires avec son discours habituel ?
- Vous allez voir, c'est un premier roman.
Et le libraire ! Le libraire !
- Un premier roman? Hum...Hum... Voyons... Mais quel est donc cet écrivain?
- C'est un jeune type appelé Frédérick Lantier...
- Frédér... (étranglement) Quoi? Comment ça? Qu'est-ce que vous dites? C'est ça que vous voulez me refiler? Un roman de... De... ce... type? De Lui ? Un pervers qui va chercher ses livres dans les superm...
Assez. J'arrête ici, je n'en peux plus. Mais je comprends bien qu'au stade où j'en suis, il serait inconscient de continuer mon roman... Et pour tout dire, je me dépêcherais de le brûler si ce n'était déjà fait.
Ah ça ! Il n'y a pas de quoi se vanter!
Ma main stupide, obligée de faire son mea culpa devant tout le monde, mesure maintenant l'ampleur des dégâts... Et tout à l'heure, lorsque j'ai dû taper ce mot...
sordide sur le clavier, je suis sûr qu'elle rêvait d'être la main d'un auteur de BD, afin de pouvoir l'écrire en lettres minuscules, petites, petites, comme un murmure.
Quant à moi, je me félicite chaque jour que l'ère du visiophone ne soit pas encore tout à fait venue, sans quoi vous auriez devant vous une figure pas possible, dont vous auriez peine à croire qu'elle porte encore un nom. (Moi-même qui porte pourtant ce nom et cette figure, je n'arrive plus toujours à faire la relation).
Comprenez-moi bien : ce n'est pas que je sois prétentieux au point de trouver insoutenable la vision de ma pauvre carcasse poussant un caddie plein de chou vert et de lessive et de tant d'autres choses inutiles entassées là par cette main dont tout le monde sait maintenant ce qu'elle vaut.
Non, ce n'est pas ça. J'ai fait au cours de mon existence, assez de choses abominables pour ne plus être accablé par de pareilles humiliations.
Seulement, il y a des choses qui ne se font pas. Et je vous assure, la seule vision de ces bouquins plantés là au milieu, sous les néons, entre le cassoulet et la choucroute, me soulève le coeur. Je pâlis, je verdis, je rêve de m'alpaguer le type qui vient ici chaque matin, avec ses gros cartons, remplir consciencieusement ses piles...
Je rêve surtout de m'alpaguer son patron, qui à coup sûr se targue de mettre ici la littérature à la disposition de pauvres types comme nous. Car nous sommes de pauvres types, avouons-le: sans quoi personne ne se permettrait de nous diviser le monde en deux, "best-sellers" d'un côté, "nouveautés" de l'autre. Le tout avec une telle vulgarité, un tel étalage de couvertures criardes et dorées que c'en est insupportable, de sorte que vous passez là-devant avec l'impression d'être un vieux cochon reluquant des filles sur la mauvaise pente, des filles à la beauté douteuse et faisandée, qui vous aguichent et vous montrent leurs jambes avec dégoût, "prends-moi, mais vite, je n'en peux plus".
Demeurent ici des façons d'Ancien Régime, car il ne faut pas s'y tromper : si vous croisez en ces lieux populaires de plus nobles représentants de la littérature, ce n'est pas que le peuple soit réellement digne d'intérêt. C'est que ceux-ci nous offrent royalement leur vision aristocratique de la littérature, version monarchie parlementaire, qui appelle de notre part silence et respect. Une vision où les grands écrivains sont forcément mondains, et dispensent leur savoir avec des bouches en cul-de-poule, ou écrivent le bon français de leurs mains aristocratiques, à côté desquelles ma propre main stupide me paraît bien légère à porter.
Voici donc l'idée que se font de la littérature ceux qui pensent qu'un bon livre est celui qui rapporte beaucoup d'argent...
Mais le pire, c'est que cette idée n'existe pas seulement ici, dans cet espace où la littérature se heurte pour de bon à la société marchande, elle est partout : dans les journaux, dans les esprits, à la télévision.
Elle est en ceux qui ont eu une conception plus forte, plus riche, plus audacieuse de la littérature. En ceux qui ont cherché la noblesse d'un genre, la grandeur d'un talent ailleurs que dans l'élégance du bon français. Elle est en ceux qui ont mis comme le disait Céline, "leur mort sur la table" et qui ont tout donné - leurs nerfs, leur chair, leur sang pour parvenir à écrire de grands romans.
Elle était en Jules Verne, qui souffrait de ne pas être un grand auteur, autrement dit de n'être qu'un romancier populaire ; et en Conan Doyle, contraint de tuer Sherlock Holmes, pour pouvoir travailler à de "vraies oeuvres". Elle était en Gombrowicz, qui ne pouvait pas écrire un livre sans y glisser un crime, avec l'évidente aspiration de rendre ainsi son roman plus passionnant, à savoir plus accessible au grand nombre... mais qui avait renié son roman-feuilleton, Les envoûtés, avant de le réduire au simple état d"'expérience"...
Elle est en moi qui me damnerais pour connaître le malheur de Conan Doyle, et réduis à néant la moindre de mes pages, de peur de ne pas avoir atteint un niveau de style assez élevé...
Ah! Croyez-moi! En littérature comme partout, la lutte finale n'est pas encore venue.
Or, voilà qu'il y a 15 jours, alors que je traînais mes guêtres dans cet endroit malsain, menaçant à chaque instant de virer anarchiste, j'ai pris ce qui me semblait le plus adapté à la situation : un roman policier (genre popu s'il en est) mais qui, à l'évidence, échappait à toute cette obscénité - "Un deuil dangereux" d'Anne Perry.
Livre de poche. Couverture aux couleurs apaisantes, presque classique.
Presque, dis-je. Car ici c'est le "presque" qui est important. Anne Perry parvient à construire sereinement un roman populaire solide, intelligent, absolument parfait dans sa construction. Un roman qui assume pleinement sa condition, comme le font ses deux héros, le policier Monk et l'infirmière Hester Latterly, confrontés eux aussi à la lutte des classes en permanence : un crime a été commis dans le Château des Moidore à Queen Anne Street, et l'assassin se trouve ici, parmi les domestiques ou la famille.
Et l'air de rien, on s'y laisse prendre, de sorte qu'une âme chagrine telle que moi commence à faire la moue devant le style, avant de se rendre à l'évidence : certes, il n'y a nulle trace de cette audace qui vous tourne les sangs, mais en revanche, quelque chose de plus subtil, où la force du roman, et l'audace, précisément, se distillent lentement, goutte à goutte, avec raffinement.
Tiens? Tiens? Un bon roman populaire écrit par un auteur heureux de son sort ?
Décidément, Sherlock avait raison. Il faut se méfier des dames anglaises : derrière leurs bonnes manières, on les surprend parfois à mener en douce leurs révolutions...
_______________________
Un deuil dangereux, Anne Perry, traduit de l'anglais par Elizabeth Kern, Coll. 10/18, 1999, 47,50 francs.