Il y a des choses que l'on aimerait ne pas avoir à dire... De ces choses que les types
comme moi tournent et retournent dans leur bouche, conscients qu'à l'énoncé de leurs
paroles, on va verdir, on va pâlir de rage, le désespoir et la colère seront partout.
Mais puisque l'aveu est maintenant inévitable, allons-y donc et sans détour :
Cette semaine, j'ai acheté mon livre dans un supermarché.
Sans blague. Je l'ai vraiment fait.
C'est triste, c'est fou, c'est insensé, mais je l'ai fait.
Et n'allez pas croire qu'il ne s'agit là que d'une nouvelle lubie de ma part, d'une
simple façon d'enrichir ma superbe collection de vices, de tares et autres perversions de
toutes sortes.
Non, je l'ai vraiment fait, et sans même le vouloir, emporté que j'étais par une main
stupide prompte à s'enflammer pour n'importe quoi, qui avait déjà entassé devant moi
du dentifrice, un caleçon et du chou vert et s'apprêtait à faire la razzia sur un
carton de vins en promotion, quand je suis passé devant le rayon "romans".
Moi qui m'étais pourtant juré... Moi, Frédérick Lantier...
Franchement, on ne dit pas assez l'enfer que c'est de vivre avec des membres sans cesse
préoccupés de vous foutre en l'air vos maigres semblants de dignité péniblement acquis
au prix de grands efforts.
Et maintenant ? Quel avenir peut avoir un homme tel que moi ?
Vous me voyez arrivant chez un éditeur avec mon manuscrit ? Vous imaginez le
représentant passant chez les libraires avec son discours habituel ?
- Vous allez voir, c'est un premier roman.
Et le libraire ! Le libraire !
- Un premier roman? Hum...Hum... Voyons... Mais quel est donc cet écrivain?
- C'est un jeune type appelé Frédérick Lantier...
- Frédér... (étranglement) Quoi? Comment ça? Qu'est-ce que vous dites? C'est ça que
vous voulez me refiler? Un roman de... De... ce... type? De Lui ?
Un pervers qui va chercher ses livres dans les superm...
Assez. J'arrête ici, je n'en peux plus. Mais je comprends bien qu'au stade où j'en suis,
il serait inconscient de continuer mon roman... Et pour tout dire, je me dépêcherais de
le brûler si ce n'était déjà fait.
Ah ça ! Il n'y a pas de quoi se vanter!
Ma main stupide, obligée de faire son mea culpa devant tout le monde, mesure maintenant
l'ampleur des dégâts... Et tout à l'heure, lorsque j'ai dû taper ce mot... sordide sur le clavier, je suis sûr qu'elle rêvait
d'être la main d'un auteur de BD, afin de pouvoir l'écrire en lettres minuscules,
petites, petites, comme un murmure.
Quant à moi, je me félicite chaque jour que l'ère du visiophone ne soit pas encore tout
à fait venue, sans quoi vous auriez devant vous une figure pas possible, dont vous auriez
peine à croire qu'elle porte encore un nom. (Moi-même qui porte pourtant ce nom et cette
figure, je n'arrive plus toujours à faire la relation).
Comprenez-moi bien : ce n'est pas que je sois prétentieux au point de trouver
insoutenable la vision de ma pauvre carcasse poussant un caddie plein de chou vert et de
lessive et de tant d'autres choses inutiles entassées là par cette main dont tout le
monde sait maintenant ce qu'elle vaut.
Non, ce n'est pas ça. J'ai fait au cours de mon existence, assez de choses abominables
pour ne plus être accablé par de pareilles humiliations.
Seulement, il y a des choses qui ne se font pas. Et je vous assure, la seule vision de ces
bouquins plantés là au milieu, sous les néons, entre le cassoulet et la choucroute, me
soulève le coeur. Je pâlis, je verdis, je rêve de m'alpaguer le type qui vient ici
chaque matin, avec ses gros cartons, remplir consciencieusement ses piles...
Je rêve surtout de m'alpaguer son patron, qui à coup sûr se targue de mettre ici la
littérature à la disposition de pauvres types comme nous. Car nous sommes de pauvres
types, avouons-le: sans quoi personne ne se permettrait de nous diviser le monde en deux,
"best-sellers" d'un côté, "nouveautés" de l'autre. Le tout avec une
telle vulgarité, un tel étalage de couvertures criardes et dorées que c'en est
insupportable, de sorte que vous passez là-devant avec l'impression d'être un vieux
cochon reluquant des filles sur la mauvaise pente, des filles à la beauté douteuse et
faisandée, qui vous aguichent et vous montrent leurs jambes avec dégoût,
"prends-moi, mais vite, je n'en peux plus".
Demeurent ici des façons d'Ancien Régime, car il ne faut pas s'y tromper : si vous
croisez en ces lieux populaires de plus nobles représentants de la littérature, ce n'est
pas que le peuple soit réellement digne d'intérêt. C'est que ceux-ci nous offrent
royalement leur vision aristocratique de la littérature, version monarchie parlementaire,
qui appelle de notre part silence et respect. Une vision où les grands écrivains sont
forcément mondains, et dispensent leur savoir avec des bouches en cul-de-poule, ou
écrivent le bon français de leurs mains aristocratiques, à côté desquelles ma
propre main stupide me paraît bien légère à porter.
Voici donc l'idée que se font de la littérature ceux qui pensent qu'un bon livre est
celui qui rapporte beaucoup d'argent...
Mais le pire, c'est que cette idée n'existe pas seulement ici, dans cet espace où la
littérature se heurte pour de bon à la société marchande, elle est partout : dans les
journaux, dans les esprits, à la télévision.
Elle est en ceux qui ont eu une conception plus forte, plus riche, plus audacieuse de la
littérature. En ceux qui ont cherché la noblesse d'un genre, la grandeur d'un talent
ailleurs que dans l'élégance du bon français. Elle est en ceux qui ont mis comme le
disait Céline, "leur mort sur la table" et qui ont tout donné - leurs nerfs,
leur chair, leur sang pour parvenir à écrire de grands romans.
Elle était en Jules Verne, qui souffrait de ne pas être un grand auteur, autrement dit
de n'être qu'un romancier populaire ; et en Conan Doyle, contraint de tuer Sherlock
Holmes, pour pouvoir travailler à de "vraies oeuvres". Elle était en
Gombrowicz, qui ne pouvait pas écrire un livre sans y glisser un crime, avec l'évidente
aspiration de rendre ainsi son roman plus passionnant, à savoir plus accessible au grand
nombre... mais qui avait renié son roman-feuilleton, Les envoûtés, avant de le
réduire au simple état d"'expérience"...
Elle est en moi qui me damnerais pour connaître le malheur de Conan Doyle, et réduis à
néant la moindre de mes pages, de peur de ne pas avoir atteint un niveau de style assez
élevé...
Ah! Croyez-moi! En littérature comme partout, la lutte finale n'est pas encore venue.
Or, voilà qu'il y a 15 jours, alors que je traînais mes guêtres dans cet endroit
malsain, menaçant à chaque instant de virer anarchiste, j'ai pris ce qui me semblait le
plus adapté à la situation : un roman policier (genre popu s'il en est) mais qui, à
l'évidence, échappait à toute cette obscénité - "Un deuil dangereux" d'Anne
Perry.
Livre de poche. Couverture aux couleurs apaisantes, presque classique.
Presque, dis-je. Car ici c'est le "presque" qui est important. Anne Perry
parvient à construire sereinement un roman populaire solide, intelligent, absolument
parfait dans sa construction. Un roman qui assume pleinement sa condition, comme le font
ses deux héros, le policier Monk et l'infirmière Hester Latterly, confrontés eux aussi
à la lutte des classes en permanence : un crime a été commis dans le Château des
Moidore à Queen Anne Street, et l'assassin se trouve ici, parmi les domestiques ou la
famille.
Et l'air de rien, on s'y laisse prendre, de sorte qu'une âme chagrine telle que moi
commence à faire la moue devant le style, avant de se rendre à l'évidence : certes, il
n'y a nulle trace de cette audace qui vous tourne les sangs, mais en revanche, quelque
chose de plus subtil, où la force du roman, et l'audace, précisément, se distillent
lentement, goutte à goutte, avec raffinement.
Tiens? Tiens? Un bon roman populaire écrit par un auteur heureux de son sort ?
Décidément, Sherlock avait raison. Il faut se méfier des dames anglaises : derrière
leurs bonnes manières, on les surprend parfois à mener en douce leurs révolutions...
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Un deuil dangereux, Anne Perry, traduit de l'anglais par
Elizabeth Kern, Coll. 10/18, 1999, 47,50 francs.
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