Le journal de Frédérick Lantier

Les corps perdus
(où je suis embarqué dans de très sales histoires jusqu'au bout)

 

 

Dimanche 12 décembre 1999


Cette semaine, une question m'est revenue tous les soirs :
"Alors, finalement, le nouvel ami d'Andràs n'est-il qu'un vulgaire fanfaron, seulement capable de pousser ses coups de gueule un peu mieux que les autres? Ou bien peut-il reprendre l'histoire à son compte, et revigorer du même coup cet Andràs un peu trop terne, un peu trop mou pour tenir à lui seul un roman à bout de bras?"
Pas de réponse à ce jour : le roman d'Havasi n'a pas bougé d'un pouce.
Il attend stoïquement son tour, qui ne viendra peut-être plus : moi, déjà perdu ailleurs, je ne le regarde même plus agonir lentement sous mes yeux.
Evidemment, c'est cruel, c'est terrible pour le type qui passé plusieurs années de sa vie à écrire ses lignes. Tellement cruel que je me promets chaque jour de faire un petit sacrifice, et d'avaler d'une seule traite les soixante dernières pages de ce bouquin.
Hélas, non. Yanis, qui passe par là, me trouve encore avec Bataille entre les mains.
Mes remords n'y peuvent rien, ni même mon inquiétude devant ce qui menace de devenir une nouvelle forme d'épidémie... et risque de semer dans ma bibliothèque autant de livres inachevés que dans mes tiroirs.
Tant pis : je n'ai plus d'yeux que pour cette sombre "Histoire de l'œil", où les corps continuent à se déchaîner jusqu'au bout, entraînant sur leur passage la folie et la mort.
Pour ça, je n'avais pas tort d'être angoissé par cette histoire de fous, où des gamins de seize ans se laissent embarquer dans une course tragique, dont on pressent tout de suite qu'elle devra mal finir.
L'angoisse vient de ce que j'y assiste, moi, témoin impuissant et du coup presque complice. Impossible, ici, de me tenir confortablement de l'autre côté du livre : la frontière entre nous est abolie, je suis dans le même espace que tous ces corps déments et crus.
Autant le dire : là-dessus, Bataille l'emporte haut la main sur Lobo, où les corps de femmes, pourtant obèses, cancéreux, vieillissants, demeurent dans le champ de la représentation, sans parvenir à briser entre nous la distance établie par les mots. Et ceux d'Hubert Selby, plongés dans la douleur atroce de la blessure à vif, avaient, eux, réussi à tirer Maria et Bobby d'un cadre un peu trop rigide... Mais aucun n'avait atteint cette force brutale, inouïe, dévastatrice...
Non, décidément, cela ne fait aucun doute : Bataille et Gombrowicz ont ouvert la seule voie possible pour un véritable roman moderne, bien loin de l'impasse que constitue à mes yeux le Nouveau Roman. Chacun a certes pris conscience de la nécessité de se libérer de la forme descriptive de la narration, mais tandis que le Nouveau roman tend à s'enfermer dans l'abstraction, l'autre s'enracine dans une forme charnelle, concrète, où l'on continue, comme dans les tragédies antiques, à rechercher avant tout la force de la persuasion, cette force qui emporte le lecteur à la première ligne et ne le lâche plus. En fin de compte, le génie de Gombrowicz et de Bataille a été d'échapper à la monotonie de la description par une forme directe qui nous happe brutalement parce qu'elle montre ce qu'elle n'explique pas, de même qu'au théâtre ou au cinéma on ne dit pas ce qui se voit.
Héritier moderne de la tragédie, et forme fantasmée de tous ces écrivains qui l'assument plus ou moins bien, le roman policier recèle cette puissance de persuasion par excellence : le suspense.
Mais là encore, l'enjeu n'est pas toujours le même : Sherlock Holmes, lancé aux trousses de Moriarty dans le brouillard londonien déchaîne des passions qu'Hercule Poirot ignore totalement. Signe qu'Agatha Christie se préoccupait moins d'écrire des romans que des scénarios parfaits.
Le texte de Kressman Taylor n'a pas d'autre intention, ce qui au départ, peut rebuter : dès lors qu'on a compris qu'il s'agissait d'une correspondance entre un Juif émigré aux Etats-Unis et un Allemand rentré au pays en 1932, on s'attend à y trouver ce qui vient inévitablement.
Oui... Oui... Mais attendez la fin...
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"Inconnu à cette adresse", Kressmann Taylor, traduit de l'anglais (américain) par Michèle Levy-Brahm et Postfacé par Whit Burnett, Editions Autrement, 1999, 49 Francs (édition originale : Story Press Book, USA, 1995).

Frédérick Lantier