Une fois n'est pas coutume : au lieu de me perdre en digressions, je
commencerai cette fois à l'instant où j'ai ouvert la première page du
Saule d'Hubert Selby. Non pas que le choix ait été facile au point de ne
pas mériter que l'on y prête attention... Seulement, ma décision avait
été prise dès la semaine dernière, à l'instant où je tentais de m'extraire rapidement de la librairie Sampan, muni de mon Lobo Antunes,
que je me jurais de n'échanger contre aucun autre...
Serment malgré lequel je n'avais pu retenir, au moment où je passais
devant les rayons de la littérature anglo-américaine, de saisir au
passage le premier roman qui m'était tombé sous la main, et ce fut
celui-ci : le Saule, d'Hubert Selby.
Pur hasard, donc? Pas vraiment :j'avais déjà eu l'occasion d'apercevoir
Hubert Selby dans des journaux de renom, où l'on semblait le tenir pour
un grand écrivain. Aussi, bien que je m'en défende, je crains que cette
reconnaissance - alliée en l'occurrence à la familiarité générée par
cette "redondance" qui plaît tant aux experts en communication - n'ait
fonctionné une fois de plus...
Sans compter que cette fois Hubert Selby avait pour lui un allié de
taille : la conscience que j'avais d'avoir négligé depuis un certain
temps la littérature américaine au profit de celle de l'Est, moins
pragmatiques, plus tourmentées, plus métaphysiques.
Aussi avais-je vaillamment résolu de vaincre mes réticences et de faire
à ma façon, et plus de cinq siècles après les autres, ma propre découverte de l'Amérique.
Trêve de bonnes intentions... J'avais rapporté fièrement mon butin,
conscient de la valeur de ma bonne action, mais une fois devant ce
livre, je faisais grise mine. De fait, j'y allais à reculons, prêt à lui
accorder ma quinzaine, mais loin de penser un seul instant que cet
amerloque avait une chance quelconque de faire pâlir mon souvenir de
Gombrowicz ou de Dostoïevski.
Comme quoi il arrive que je me trompe. Non pas que le Saule ait été une
révélation (les deux là-haut, peuvent dormir tranquilles...). Mais
enfin, je reconnais que cet homme possède une certaine force de persuasion.
La preuve en est qu'hier, alors que j'avais oublié mon livre en bas de
la maison, et alors que le froid et la nuit m'encourageaient plutôt à faire la
sourde oreille et à rester au lit bien au chaud, j'ai tout de même fini par
redescendre...
Ce n'était pourtant pas gagné d'avance... et les premières pages ont
tout juste réussi à me faire froncer le nez de dépit. Perdu dans le
Bronx, entre une Maria sud-américaine et un jeune black nommé Bobby, je
ne me sentais guère le coeur à découvrir une Amérique déjà trop vue...
Et puis, ces pièces sordides, où le pullulement des rats empêche Bobby
de dormir, ne font certes pas partie de mon quotidien, mais elles ont si
souvent fait le bonheur des séries B américaines qu'il faut maintenant beaucoup de talent à un écrivain pour parvenir à les extraire
de leur statut de décors pour films sociaux anglo-saxons. En l'espèce, les recherches
formelles d'Hubert Selby sont indéniablement riches et alléchantes - et il ne me déplaît pas de voir Bobby se déchaîner contre ces "bon dieu
drats". Mais cela ne pouvait pas suffire à en faire un grand roman, et au départ je n'y trouvais pas mon compte, pas plus que je ne l'avais
trouvé chez Lobo Antunes.
Ah... Ah... Nous y revoilà : Lobo Antunes... Lobo, que j'avais lâchement
abandonné à son sort, me contentant de formuler le voeu que nos
prochaines rencontres puissent être meilleures... Evidemment, la
précaution a été intuile et comme de bien entendu, le souvenir de mon
sacrilège m'a longuement poursuivi. On ne s'attaque pas impunément à
quelqu'un que tout le monde s'accorde à classer parmi les plus grands
écrivains de notre temps.
Pourtant, après mûre réflexion, et conscient que j'aggrave encore mon
cas, je maintiens que Lobo et Selby se maintiennent en-deçà d'un seuil
que Gombrowicz, lui, franchit. De quel seuil s'agit-il? Eh bien d'un seuil que
je ne saurais précisément définir, mais où se situe, à coup sûr, le
véritable enjeu de la littérature.
Comment dire? Tous deux bâtissent des récits intelligents sur des
phrases éminemment modernes, dont le rythme effréné menace à chaque
instant de nous faire perdre le souffle... C'est fort, c'est riche,
c'est intéressant et tout cela en fait indéniablement de grands, voire
de très grands écrivains...
Seulement, avec eux, il n'y a pas d'avant et d'après. Ce sont des "écrivains
du monde", au même titre que d'autres en sont les médecins : des hommes
conscients de la misère (littéraire) qui les entoure, et désireux d'y apporter à leur
mesure leur contribution, leur amélioration. Celle-ci, je l'entends bien,
peut-être considérable, d'autant qu'elle permet régulièrement de sauver des
êtres humains en perdition. Seulement, lorsqu'ils quittent le terrain, la guerre demeure, la misère se
poursuit.
Tandis qu'un Gombrowicz vous ouvre brutalement les portes d'un nouveau
continent, inconnu, insoupçonné, et après la découverte duquel toute votre
vision du monde se trouve transformée.
C'est un choc, un révolution, un raz-de-marée...
Une véritable secousse de l'existence.
Alors, en attendant ce jour béni où un écrivain m'entraînera enfin vers
d'autres terres inexplorées, je redécouvre l'Amérique, ce Nouveau Monde qui a déjà l'air d'un Ancien, et je m'estime heureux quand j'y rencontre quelqu'un.
Le Saule, Hubert Selby Jr, traduit de l'Américain par Francis Kerline,
Editions de l'Olivier, 1999.
Frédérick Lantier
|