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J'ai choisi ma première victime.
Enfin... "choisi" est peut-être un grand mot : depuis quelque
temps, je ne peux plus entrer dans une librairie sans que la vision de toutes
ces étagères et de ces tréteaux bourrés à craquer me prenne à la gorge,
au point que je finis par en perdre le bon sens le plus élémentaire, et que
je me retrouve régulièrement dehors sans rien- ou, pire, avec un livre que
j'ai vraiment cru vouloir, que j'ai vraiment acheté, c'est certain, mais que
je regarde maintenant sans comprendre ce qu'il fait dans mes mains.
Cette fois-là, j'étais pourtant venu avec la ferme intention de l'acheter,
ce livre, et je m'en répétais le titre à moi-même pour couper court à
toute autre tentation (Exhortation aux crocodiles, d'Antonio Lobo Antunes,
Exhortation aux crocodiles, Lobo Antunes, Exhort...)
Je m'avançais donc sans crainte, conscient que j'avais cette fois toutes les
chances de réussir, connaissant si bien l'étagère des romans portugais que
j'aurais pu m'y rendre les yeux fermés.
Les yeux fermés, oui, c'est d'ailleurs ce que j'aurais dû faire... Car bon
sang, il faudrait être aveugle et sourd pour pouvoir entrer dans ce capharnaüm
et en ressortir cinq minutes après, indemne, victorieux, en tenant fermement
à la main LE livre, le seul livre sur lequel on a porté son dévolu.
Cela tient-il à moi, je n'en sais rien, toujours est-il que les ennuis
commencent dès que j'ai franchi le seuil de cet endroit maudit : je garde
pourtant ma liste entre mes mains et quelques titres sur mes lèvres, croyant
toujours que ces quelques précautions suffiront à me sauver pour cette fois.
Signe de ma prétention sans doute, ou de ma bêtise, à moins que ce ne soit
des deux à la fois... Impossible de nommer autrement cette illusion tenace
qui m'autorise toujours à croire qu'il suffit de passer le premier obstacle
des bests-sellers pour toucher la terre ferme de la vraie littérature. Car en
vérité, sitôt que vous entrez là-dedans, une meute de livres se jette sur
vous sans plus de ménagements que si vous étiez un touriste en visite dans
le Tiers-Monde. Partout, on vous bouscule, on vous racole, on vous tire par la
manche, on vous trimballe de droite et de gauche, avec une brutalité qui vous
tape sur les nerfs, jusqu'à ce que vous finissiez par réclamer bêtement,
"allons, messieurs, un peu de décence".
Bêtement, oui, car à ce stade, la décence n'est plus leur problème - si
jamais il l'a été. Tous ces types ont "fait un livre" pour devenir
quelqu'un : ce n'est pas pour végéter maintenant dans la masse - même
prestigieuse - des écrivains.
Dans ces conditions, atteindre l'étagère des romans portugais est déjà une
performance. Néanmoins, j'y étais parvenu, et c'est avec une certaine
satisfaction que j'avais mis la main sur ce roman, dont je relisais cent fois
le titre avec la délectation du type qui vient de mettre dans le mille. Une délectaction
d'autant plus grande, d'ailleurs, que j'avais remarqué la tranquillité
placide avec laquelle ce livre attendait, loin de la cohue, son prochain
lecteur.
Content de lui et de moi-même, je m'apprêtais donc à refaire en sens
inverse le chemin qui me séparait de la porte... Hélas, il a fallu que je me
souvienne d'un roman plus ancien de Lobo Antunes dont j'avais lu un jour la
première phrase :
"En Algarve, la mer est en carton comme sur les décors de théâtre,
mais les Anglais ne s'en rendent pas compte : ils étalent consciencieusement
leurs draps de plage sur la sciure du sable, mettent des lunettes noires pour
se protéger du soleil en papier, se promènent avec ravissement sur la scène
d'Albufeira où des employés municipaux déguisés en hippies de Carnaval,
accroupis par terre, leur fourguent des colliers marocains fabriqués secrètement
par l'office du tourisme, et finissent par jeter l'ancre en fin d'après-midi
sur de fausses terrasses de café où l'on sert des boissons imaginaires dans
des verres qui n'existent pas, lesquelles laissent dans la bouche le goût
sans saveur des whiskies servis aux figurants dans les feuilletons télévisés."
(Connaissance de l'Enfer)
C'était très beau, trop beau peut-être, car j'avais brusquement refermé le
livre, pour ne pas être emporté, et me retracter pendant qu'il en était
encore temps : c'était l'époque où j'avais décidé de mettre fin à mes
recherches, ne voulant plus prendre de risques - et m'étant d'ailleurs trop
mal remis de ma rencontre avec Gombrowicz pour pouvoir envisager si tôt de
relire un grand roman.
Or voilà qu'ayant enfin décidé de lire Lobo Antunes, je me mettais à le
tromper avec son propre frère, sous le seul prétexte que celui-ci était né
après. Un instant, le doute me saisit : Etait-ce bien le bon livre? Vraiment
le bon livre? Un autre ne ferait-il pas mieux l'affaire?
Le doute s'insinuait, m'entraînant malgré moi à regarder autour en quête
d'un livre qui saurait me libérer de ce dilemme... Soudain, flairant le
danger, je décidai de m'enfuir au plus vite, et fonçant tout droit vers la
caisse, je payai et déboulai enfin dehors - où je vérifiai le titre avec
encore un peu de soulagement mais déjà nettement moins de délectation.
C'est peut-être idiot, mais que voulez-vous, un tel incident n'est jamais
sans conséquence. Et là, j'avais beau tenter de me plonger sereinement dans
ce bouquin, deux fantômes existaient désormais entre nous : celui de
Gombrowicz et celui d'un livre sûrement très beau, d'un livre dont la première
phrase résonnait encore en moi, de sorte que je lisais l'un en pensant à
l'autre, les trahissant tous les deux à la fois.
Dans ces conditions, réussir notre rencontre eût tenu du miracle. De fait,
mes yeux ont lu tout seuls une grande partie du livre, tandis que ma pensée
partait en quête d'autre chose, et s'agaçait souvent de ce qu'elle
rencontrait lorsque je m'efforçais de la reconcentrer sur son sujet.
Et ce n'est pas pour dire, mais je ne suis pas seul coupable. La faute en
revient aussi à ces personnages de femmes qui s'expriment toutes d'un ton
monotone, encourageant mes yeux à aller de l'avant, mais ne s'intéressant
que plus rarement aux autres parties de moi-même : mon estomac, mon cur ne
sont que trop rarement sollicités, tandis que ma tête se perd dans les méandres
de leur imaginaire complexe et trop souvent abstrait... Un imaginaire où
apparaissent seulement certains repères, pour le coup un peu trop insistants
- à croire que Lobo s'est laissé prendre au piège du romancier moderne, si
désireux d'inventer une nouvelle forme qu'il se surprend parfois à avoir des
inquiétudes ("serai-je lisible?") et fait brusquement machine arrière.
Bref, j'en ressors avec cette amertume qui me saisit toujours, lorsque ayant
enfin eu l'occasion de m'adresser à quelqu'un qui m'avait toujours semblé
sympathique sans l'avoir connu, je m'aperçois que la distance entre nous est
bien plus grande que je ne l'aurais cru.
Au fond, c'est même plus que de l'amertume, c'est presque un deuil, un deuil
de l'imaginaire comme dirait Barthes. Nul doute que ces ratages en disent
beaucoup sur nous, le signe le plus flagrant en étant que l'on a souvent du
mal à les admettre, et que l'on s'entête à vouloir instaurer de force une
sympathie qui n'a pas eu lieu : hier, j'ai acheté "Connaissance de
l'Enfer".
(à
suivre)
Frédérick Lantier
Références des livres :
Exhortation aux crocodiles, Antonio Lobo Antunes, traduit du
portugais par Carlos Batista, Ed. Christian Bourgois, 1999, 160 F. (Texte
original : 1998)
Connaissance de l'Enfer, Antonio Lobo Antunes, traduit du
portugais et préfacé par Michelle Giudicelli, Ed. Christian Bourgois, 1998,
140 F. (Edition originale : 1980)
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