Yanis a encore erré quelque temps dans l'appartement, en charentaises et robe de chambre
et puis, sans doute lassé de fumer de vieilles pipes qui lui filaient des hauts-le-coeur,
il s'est plongé dans un mutisme profond et dans le vieux canapé du salon.
Dans la maison régnait un silence inhabituel, interminable, qui en d'autres heures aurait
pu être propice à de nouveaux après-midis en compagnie de Gombrowicz... S'il n'y avait
eu déjà ce frémissement de l'âme qui annonce immanquablement la fin de la paix et le
début des contrariétés : mon oeil continuait à lire mais mon oreille filait déjà
vers le salon, occupée à deviner la signification de ce silence, tandis que ma
conscience qui jugeait bon de me rappeler qu'après trois semaines, il était plus que
temps de m'atteler à de nouvelles lectures en vue d'un nouveau feuilleton. Bref, je me
désunissais, je m'écartelais sous l'effet de sentiments divers et contradictoires, quand
soudain Yanis fit irruption dans ma chambre et s'empara sous mes yeux d'un cahier neuf et
d'un long stylo noir qu'il se mit à choisir avec la plus grande précaution.
Après quoi, ayant croisé mon regard, il me fit un signe de tête et s'éloigna sans rien
dire, se replongeant aussitôt dans un silence d'autant plus grand et d'autant plus
insupportable que certains soupçons me venaient quant à ses intentions.
Déjà, à plusieurs reprises, Yanis avait fait siennes certaines prétentions de Sherlock
à l'égard de Watson, et non des moindres : je parle de cette manie qu'avait Mister
Holmes de se mêler à tout bout de champ de la façon dont son copain racontait ses
histoires... qui n'étaient forcément jamais assez bien, ni assez profonds, ni surtout
assez dignes d'un esprit supérieur tel que le sien.
Autant de choses qui jusqu'ici m'avaient semblé plutôt plausibles et plutôt fortes,
compte tenu de la possibilité qu'elles offraient à Conan Doyle de faire lui-même son
auto-critique et de justifier ainsi, au sein même de ses récits, les transformations
apportées aux épisodes suivants.
Mais ici, la situation était très différente, et pour ma part, je me sentais assez
capable de décider tout seul des modifications à apporter à ce journal pour ne pas
avoir à faire appel à un personnage extérieur, qui d'ailleurs n'en était pas un.
Bref, il était plus que temps de rappeler à Yanis sa position et je fis un tour par le
salon, où je le trouvai occupé à noircir en tirant la langue trente pages de son
cahier.
A cette vue, un frisson me parcourut que je pris d'abord pour de la colère, mais qui
jaillit hors de mes lèvres bien plus lâche et bien plus mou que je ne l'aurais voulu :
- Tu... Tu écris?
Silence. Yanis, trop occupé à déverser je ne sais quelle folie furieuse sur les pages
jaunes de son cahier prit à peine le temps de me répondre d'un air distrait :
- Hum... J'écris mon dernier livre, un livre sur tous mes livres précédents...
- Le... Quoi? (Les bras m'en tombaient)
- Mon dernier livre...
- Mais Yanis, enfin, mais... Tu n'en as encore écrit aucun?
Et ce disant, mes terribles soupçons firent place à d'autres soupçons bien plus
terribles encore quant à ce qui le poussait à me dire des choses pareilles, lui qui n'avait
jamais écrit un seul bouquin et qui surtout...
Surtout...
N'en finissait jamais de me titiller sur ma propre impuissance à finir les miens!
Bon sang, était-ce moi l'objet de ce manège, la seule et unique cible de tout ce
cinéma?
Etait-ce moi?
Sans doute ! Sans doute !
Sûrement!
Bref, je m'apprêtai à l'alpaguer par le colback, à lui dire en deux mots bien sentis ce
que je pensais de sa manie de m'accabler avec des airs innocents, mais sa façon de tirer
la langue en suçant son crayon m'arrêta net au moment même où les choses étaient sur
le point de mal tourner...
Il le faisait!
Il le faisait vraiment...
Un étrange vertige me saisissait, qui réduisait toutes mes forces à néant et me filait
des jambes en coton, quand je découvris auprès de lui un livre blanc qui ne semblait pas
étranger à tous ces événements :
L'Education d'un stoïcien. Fernando Pessoa.
L'Histoire du Baron de Teive, auteur de textes inachevés, de livres inexistants et de
brouillons qu'il avait fini par brûler un jour où tous ceux-ci lui étaient apparus
encore plus vains... Le Baron, un adepte du suicide et du renoncement, pessimiste absolu
convaincu de la vanité de sa vie et sans doute de toute vie, témoin désespérant d'une
lâcheté et d'une mesquinerie dont on sent bien qu'elle n'existe pas seulement chez
lui...
Et moi, moi, devant lui, devant ses mots troués par l'indécision ou par le manque d'inspiration,
devant cette manifestation en pointillés d'une pensée sans cesse confrontée à sa
propre défaillance, mais qui pourtant parvient dans un ultime sursaut à être
véritablement, à faire oeuvre et grande oeuvre indiscutablement...
Moi, je me sentais plus que jamais non-auteur d'un non-roman, d'un non-feuilleton, d'un
non-journal, et je commençais à me sentir enveloppé d'une épaisse pellicule moite et
froide, tandis qu'un drôle de vent tourbillonnait autour de moi en sifflant et m'emportait
dans un siphon, vers le bas, vers le vide, vers le rien.
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L'éducation du stoïcien,
Fernando Pessoa,
Traduit du portugais par Françoise Laye,
Ed. Christian Bourgois, 2000 ; 90 francs. |