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Le journal de Frédérick Lantier Mystères, Mystères...
(où Yannis fait preuve de quelques bizareries de caractère plutôt
inquiétantes)
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Tableau de Laurence de
Sainte Mareville
dimanche 19 mars 2 000 |
Trois semaines...
Trois semaines de bonheur intense et absolu, pas même interrompues par une sortie de
Yanis, dont on pouvait pourtant attendre qu'il profiterait de l'occasion pour faire preuve
de son plus mauvais esprit...
Pensez, un Gombrowicz...
A d'autres heures, j'imagine ce que ça m'aurait valu... Au minimum un p'tit sourire
entendu assorti de quelques remarques acides :
- Ah! Là, au moins tu es tranquille... Les risques ne sont pas grands... Un Gombrowicz...
Et en plus un Gombrowicz que tu as déjà lu...
Moi, j'avais prévu le coup : rentrant à la maison et posant ouvertement le livre sur la
table, j'avais déjà à la bouche un argument en béton, fourni par la quatrième de
couverture :
"Première édition intégrale du feuilleton en livre de poche".
Et même si, comme on pouvait s'y attendre, Yanis poussait la mauvaise foi jusqu'au bout,
arguant que ce n'était pas la première édition intégrale, puisque lui-même l'avait
lue, je tenais à sa disposition quelques exo-7 de mon crû qui lui en auraient vite
bouché un coin : une édition certes, mais le livre de poche c'était autre chose, et
d'ailleurs celle-ci présentait en outre une nouvelle introduction de Rita Gombrowicz
elle-même.
Alors...
Sans parler de mille autres détails que j'aurais en d'autres temps trouvés insignifiants
mais qui, cette fois-ci, pouvaient me donner matière à suffisamment de chicaneries et
d'argumentations pour espérer le conduire à l'épuisement nerveux sans avoir eu à
reconnaître le moins du monde que ma première et seule motivation avait été la
perspective de passer deux semaines avec un bouquin dont je pouvais être sûr à l'avance
qu'il serait bon.
Bref, le combat s'annonçait viril mais j'étais sûr de mon fait, et je m'avançais, la
morgue aux lèvres, déjà mis hors de moi par les propos scandaleux que Yanis aurait pu
prononcer.
Or là...
Pffft...
Rien.
Yanis, constatant que les deux derniers épisodes s'étaient achevés sans que son nom
fût prononcé une seule fois, et fortement inquiet quant à son propre avenir au sein de
ce feuilleton, avait visiblement décidé de refaire surface avant d'avoir été
définitivement relégué aux oubliettes.
Aussi, en plus de vouloir devenir purement romanesque, Yanis avait-il pris depuis quelque
temps le parti de se rendre indispensable à mes yeux en devenant pour moi un compagnon
bienveillant.
Bref, il s'était mis à regarder d'un oeil ostensiblement gourmand le livre que je venais
de lui mettre sous le nez :
- Ah? Ah?
Puis, tournant le livre et tombant tout droit sur le fameux passage de la quatrième de
couverture, il avait eu ce mot déroutant :
- La première édition intégrale en livre de poche? C'est bien ça, que ça sorte en
livre de poche...
Et ce faisant, il tirait sur sa pipe d'une façon qui me donnait étrangement envie de lui
coller une casquette à carreaux sur le crâne...
Hum. L'envie ne me manquait pas de lui faire noter à quel point il était décevant de sa
part de se soumettre aussi radicalement aux arguments d'un éditeur, mais sans doute
l'attitude étrange de Yanis me déroutait-elle au point que je finissais par en perdre
tous mes moyens, car je ne dis rien.
Je me mis donc à lire, feignant de ne pas voir qu'il fouillait frénétiquement au fond
d'une vieille boîte, à la recherche de je ne sais quel moyen de se rendre intéressant.
Premier épisode : le train, la Pologne, et déjà l'ambiance Gombrowicz. Pas vraiment le
style Gombrowicz, ou du moins pas celui de La Pornographie, quelque chose de plus
dépouillé, de plus terre-à-terre, de moins emphatique...
Mais Yanis se rappelle à moi, revêtu d'un vieux monocle poussiéreux qui lui donne
soudain un regard effrayant :
- C'est bien?
Il se reprend aussitôt, soudain gagné par l'intuition qu'un bon personnage ne poserait
pas de telles questions, et me scrute d'un air sibyllin :
- Tu en es au moment de la partie de tennis ?
- Non.
- Au moment de la serviette?
- Non, non.
- Ah.
Il se tait, me laissant le temps de remettre le nez dans mon livre, puis effectue une
nouvelle tentative :
- Alors, tu vas faire un truc sur le tennis?
- Non...
- Mais si! Avec Daney, Godard, Duras, tous les types qui adorent le tennis et qui ont vu
là-dedans des trucs pas possibles sur le cinéma ou le roman... Puis là, il y a toute la
dimension métaphysique sur l'ordre et le désordre, la communion avec le monde quand tout
marche bien et puis la désunion soudaine, enfin, tu sais ce qu'un type disait,
"quand je tourne ma petite cuillère à café, j'organise le monde", et toi tu
dis toujours que les personnages de Gombro sont plutôt de l'autre côté, du genre à
tout foutre en l'air en remuant leur purée... Comme dans Ferdydurke, hein, tu sais
bien? Dans Ferdydurke? Le truc-là que tu dis toujours? Ton truc habituel, quoi!
Là, il se tait soudain, brusquement refroidi par un regard percutant qui en dit long sur
ce que je pense de sa façon de réduire mes pensées les plus profondes à des
"trucs habituels".
Mais il en est au point où il ne peut plus se taire et veut à tout prix se racheter :
- Alors, tu vas faire un truc sur le roman populaire? Il y a cette phrase là, au début,
où il parle de ce qu'il veut faire, tu sais ? "Transporter la contrebande la plus
actuelle sur des chars à bancs vieillots"...
- Hum. Non. Pas ça. Je l'ai déjà fait, ça.
- Ah.
Là, il ne sait plus. Il me regarde, inquiet de savoir quel rôle il va pouvoir tenir dans
un épisode aussi imprévu.
- Le Mystère, alors? Le Mystère! Toute cette force qui enveloppe les personnages,
incapables de comprendre eux-mêmes leur comportement... Et puis cette idée qu'il y a un
siècle existait déjà cette opposition entre les réalistes et les autres, ceux qui
s'intéressaient avant tout au Mystère, comme Baudelaire ou Edgar Poë... Et puis, tu
pourrais parler aussi de cette nuit où Gombrowicz avait senti un truc très lourd sur ses
jambes, et il s'était réveillé en sursaut croyant que c'était le Diable, alors que ce
n'était qu'un chien! Enfin, tu sais bien quoi, la force de l'imagination devant
l'inconnu, ça y est, là, ça y est carrément!
Je lève les yeux vers lui sans rien dire.
- La Petite Cuisine!
- Oui, c'est vrai, la Petite Cuisine. Le Mystère, tu as raison... Peut-être le Mystère,
oui...
Mais à cette heure, je m'en fiche, l'épisode à écrire est encore loin : seuls comptent
ceux de Gombrowicz, que je passe mon temps à lire et à relire, comblé par le drame de
Walczak et de Maya autant que je suis indifférent à celui de Yanis qui hante
l'appartement en peignoir à carreaux et en charentaises, et m'interrompt soudain pour me
dire qu'il va se laisser pousser les favoris.
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Les envoûtés, Witold Gombrowicz, traduit du polonais par
Albert Mailles, Hélène Wlodarczyk et Kinga Fiatkowska-Callebat, Gallimard, 2000. 58
francs.
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