Le paysan Aguilar par Enrique Amorim |
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| par Jean-Michel Joubert | |
« Le
Paysan Aguilar » paraît en 1934. Il a été plusieurs fois réédité (
lexemplaire en ma possession a été imprimé en 1958 à Buenos Aires ).
Lauteur, Enrique Amorim, écrivain uruguayen (1900-1960), sest illustré dans
tous les genres ( poésie, roman, essai, théâtre, scénario de film). Ses oeuvres sont
considérées comme des classiques en Amérique Latine. Pourtant, ce cousin par alliance
de Borges, est peu connu en France, faute de traducteurs: ( Toutefois La Carreta « la
Roulotte » (1939 ) est parue en 1960 chez Gallimard.) Lhistoire se déroule, au gré des pérégrinations du héros principal, entre une hacienda délabrée et une ville mystérieuse, refermée sur son ennui. Pancho Aguilar est un propriétaire de troupeau à la recherche de lui-même aux prises avec la sécheresse, la pluie, linondation, la gale, les banquiers et la crise économique. Larrière-plan social, les tensions politique dun pays quon appelait à lépoque la « Suisse de lAmérique »sont à peine esquissés ( Exception notable: Une scène dune drôlerie féroce au cours de laquelle des agents électoraux essaient de soutirer de largent chez un riche propriétaire ). La figure mythique du gaucho, qui a disparu depuis le début du siècle est évoquée avec mélancolie. La technique narrative déroute au premier abord. Le roman est divisé en 26 chapitres dinégale longueur. On bute sur des phrases sans verbes, courtes, elliptiques, alternant avec de longues (trop longues ?) descriptions. Des scènes importantes sont traitées « en creux » ( la rupture entre Aguilar et Don Cayetano), laction, longue à démarrer est interrompue par des monologues intérieurs, parsemée de digressions, de scènes surréalistes ( lassassinat de linstituteur; la danse des enfants avec le cadavre; le cauchemar de Pancho ), contribuant à létrangeté du récit. Pourtant, la cohérence interne du récit apparaît peu à peu, et le portrait dAguilar se précise par touches successives, impressionnistes. Son univers simpose dés les premières lignes: « Les jours saccumulaient comme des tas de paille sur laire de battage. Le lendemain de son arrivée, il ordonna de couper la tête au guérisseur qui sétait aventuré jusquà la porte de la cuisine ». Autour
de lui gravitent des personnages étonnants et pittoresques : Don
Cayetano Trinidad, personnage « Bunuelien«, gros propriétaire, intraitable sur les
usages, avide de respectabilité, incendiaire et tueur de hiboux ; « Misia » Carmen, patronne du bordel,
sortie dun tableau de Vélasquez ; Luciano, le confident, plaisantin, et
opportuniste, dissimulant son amitié derrière la provocation et la grosse rigolade. Dés
les premières pages, Pancho Aguilar, lorsquil
écrit son nom sur le livre de compte à la place de celui de son père, apparaît comme
un homme seul.
"..Appuyé contre la fenêtre, fumant comme un sapeur, vite et sans apprécier la cigarette, Pancho Aguilar se voyait entouré de fantômes. Un silence pesant, - qui paraissait écraser la campagne convertie en prairie, obliger les arbres à pousser plus vite et faire peser un joug sur chaque bête au pâturage- un silence porteur de souvenirs, le retenait immobile près le fenêtre, livré au mystère de cette maison." Le récit se présente alors comme une longue méditation sur la solitude, ponctuées de scènes poignantes : La solitude est dabord familiale:
Après avoir fait ses études à la ville, il
revient à la ferme après la mort de ses
parents. Si la mère est peu évoquée, lombre
obsédante du père est présente tout au long du récit. Cadet de quatre fils, les morts
(violentes) de ses frères sont évoquées en quelques lignes au détour dun
paragraphe, avec une sécheresse indifférente.. Elle
est aussi sociale et géographique: Dans une ferme perdue, il est seul au milieu de ses péons
et de ses serviteurs(Don Farias, le vieil intendant ; Juliana, la cuisinière
indienne). Lorsque « Don Pancho » sefforce de gagner leur affection ou leur estime il se heurte au respect froid dû
au « patron ». Ses seuls liens avec la civilisation sont une vieille Ford qui
le conduit épisodiquement à la ville et un poste de radio crachotant des tangos. Le seul
avec qui il pourrait lier des liens dégal à égal, son voisin Don Cayetano le riche propriétaire, se pose immédiatement en
rival. Solitude
sentimentale, enfin: Trois femmes traversent
sa vie. Sophie, « la sagesse », éternelle fiancée vouée au destin gris et
aux humiliations des femmes soumises ; Elvira, la putain, exubérante et sensuelle;
Malvina la petite indienne, farouche et tenace
qui finira par devenir la « patronne ». Avec chacune dentre elle, les
rares moments où il veut sabandonner
à la tendresse, se terminent dans la gêne et lincompréhension, (voire par un
séjour à lhôpital.) Jules Supervielle, natif de Montevideo et chantre de la Pampa aurait pu écrire pour lui : "Vers mes solitudes je vais, Comment
Pancho Aguilar peut-il lutter contre lisolement matériel et moral qui le cloue des
après-midi entières contre la fenêtre, à fumer en regardant tomber la pluie, avec pour
seul dérivatif la présence animale de Juliana apportant
le maté ? Que
peut-il faire sinon soublier dans les plaisirs frelatés du bordel ou le combat
contre une nature implacable? Les pages décrivant la campagne, la prairie, la forêt sont
dignes des meilleurs romans indigénistes. La mort de Don Faria constitue un morceau
danthologie. La
solitude oppressante des grands espaces reflète sa solitude intérieure, un thème omniprésent
dans la littérature latino-américaine et dont beaucoup de personnages portent la marque ( tels
les fils du colonel Buendia dans « Cent ans de solitude »). Elle est souvent signe de désillusion, dennui,
de désenchantement, de liberté payée au prix de lamertume. Chez Pancho Aguilar, la solitude est indissociable de laffrontement
et de la dureté des hommes et des éléments. Sa vie est une lutte sans trêve ponctuée
de grandes défaites, de petites victoires, de rêves déçus et de drames.
Seul au milieu de solitaires, son histoire sachève sur
une note despoir.
Dépouillé de ses rêves, il revient à la ferme où lattendent
sa femme et son fils.
Dans la nuit du nouvel an, son bras entourant les épaules de
Malvina " .. Il resta debout, contre le poteau.Il était un point dans limmensité. Il entendait, mais ne trouvait rien à répondre. Parce que le dialogue entre lhomme et la plaine navait pas encore commencé." |
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