Louise Dupré :
La memoria

Collection Romanichels,
XYZ, Montréal, 1996

par Lysette Brochu

Littérature étrangère


En fermant le livre de Louise Dupré, j'avais le goût d'écrire le mot « gestalt » là où le mot « fin » pourrait paraître. Voilà la narratrice réconciliée avec quelques moments pénibles de son existence; c'est la boucle, la clôture qui vient enfin finir un événement qui était resté en suspens dans sa mémoire et qui l’empêchait d'avancer, qui l'obligeait à piétiner sur place et me voilà, moi la lectrice, heureuse de la tournure des événements. Après avoir suivi Emma, traductrice à la pige, dans les étapes de son deuil, j'accueillais avec satisfaction cette fin remplie d'espoir. Oui, il semble possible de réunir les retailles de sa vie!
J'ai beaucoup aimé le ton poétique de ce roman, le lyrisme, les jeux de mots, la musique des phrases. En lisant « j'avais attendu plus longtemps que l'attente, j'avais attendu si longtemps que je ne pouvais plus supporter le temps », j'entendais la détresse de cette femme qui ne sait pas où est passée sa mère, où s'en est allée sa sœur, le pourquoi du départ de son frère, François, ou de son Jérôme. Elle porte ces abandons en elle de relations à relations sans jamais être gratifiée pour son attente fidèle et douloureuse... l'invisible toujours plus présent que le visible. Le thème de la séparation, thème universel, commence à la naissance et se nomme ruptures, éloignements, mort…
Ce poème en quatre chants révèle bien toutes les étapes du deuil. Du choc à la peine à la colère... et ce que j'ai surtout apprécié, c'est que l'auteure nous les fait vivre par le biais de petites anecdotes quotidiennes, de ces petits moments de rien du tout qui meublent notre existence : « Et moi, je ne veux rien garder, pas même les livres? Je fais un signe de tête, non. Puis je me ravise, pourquoi pas, tu avais quelques beaux livres, Judith a raison, le temps a passé, pourquoi ne pas les conserver? » Emma arrive à faire le bilan, elle accepte l'héritage que lui a laissé Jérôme. Sans trop comprendre pourquoi, peut-être à cause du climat intime ou de la misère relationnelle humaine, ce livre m'a rappelé la lecture des livres Un certain sourire de Françoise Sagan ou Inutile et adorable de Roger Fournier. Les personnages n'arrivent jamais à vraiment se rencontrer et l'amour reste quasi toujours au niveau de la passion ou des sentiments. La gageure de l'amour, la durée, est perdue d'avance. Vincent, grand adolescent, part rencontrer Elena (personnage romantique dans l'ombre), Bénédicte a déjà été l'amante de Vincent, maintenant elle aime June, Jérôme quitte ses femmes comme il quitte le bureau, lorsqu'il est fatigué, François erre à la recherche d'un fantôme... Même la « maman » adhère à la philosophie romanesque de Flaubert... que c'est beau mourir d'avoir trop aimé! La lecture de La memoria (avec son titre juste et bien choisi) m’a fait hocher la tête à plusieurs reprises mais je n’ai pas songé, même pas pour un instant, à me priver du dénouement.

Lysette Brochu

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