Le roman de William Trevor Le
silence du jardin (Phébus, 1995) est d'une délicatesse et d'une
tristesse exquises. Ses personnages sont assis au bord du gouffre de leur
monde en effondrement, s'attachant avant tout à faire ce qu'il convient,
ce que toute leur tradition et leur histoire leur ordonne de faire même
si cela est dérisoire, même si cela n'a aucun rapport avec ce qu'ils
sont en train de vivre. Il est un mot anglais qui les résumé
parfaitement : "proper" que le Robert et Collins
traduit par "convenable", "adéquat", "indiqué",
"correct". Sauf qu'ici cela ne s'applique pas à une réalité
mais plutôt à l'idée, polie et lustrée au fil des siècles à force d'être
transmise, l'idée donc que l'on se fait de ce que la réalité doit être.
La violence physique ou
passionnelle, la cruauté, la mort courent dans la trame du texte comme
autant d'éclats de braises sous l'effet d'un courant d'air. Le drame
n'est pas convenable. Tout ce qui dérange l'ordre naturel de la société
(ses classes immuables, ses clivages religieux … W. Trevor écrit
l'Irlande) et de la vie (enfance, premiers bals, mariage, enfants, mort,
dans cet ordre s'il vous plaît) est gommé des consciences et de la
conversation.
Tous ses personnages donc glissent
irrémédiablement vers leur perte et leur déchéance (qui s'accomplit
souvent au fil des textes dans le délabrement de leurs demeures) mais ne
luttent pas : en parler même serait de la dernière vulgarité.
"C'est alors que nous avons découvert la maison, qui s'ouvre sur
une cour gravillonnée bordée de gazon. Au milieu de l'une des pelouses
se dressait le pin du Chili ; sur l'autre trois arbousiers jadis plantés
de façon à former un bosquet qui abrite aujourd'hui des chaises, une
table de jardin en fer ouvragé peint en blanc. La porte d'entrée, les
poutres de l'avancée du toit, les fenêtres ajoutaient une autre touche
de blanc au gris de la façade. Quelques marches encadrées de colonnes
menaient à la demeure, solide et prosaïque, avec cependant un rien de défi
sans compromis, comme si elle voulait affirmer la durabilité de sa
pierre." (p.14)
"Carriglas sera un lieu de
promenade dominicale où l'on flânera, comme nous l'avons fait, jusqu'à
l'abbaye en ruines et au tertre funéraire. L'absence s'est installée
dans les chambres et le silence dans le jardin. Ils ont rendu Carriglas à
sa glaise." (p.206)
Le récit, comme leurs vies, tantôt
coule paisiblement de description botaniques en conversations de salon,
tantôt s'entrecoupe, morcelé, laissé en suspens, comme si aller plus
loin, en dire plus, de façon plus explicite serait une insulte à
l'intelligence du lecteur. Ce n'est pas une ellipse, c'est de la
politesse.
Contrairement à beaucoup de
nouvellistes, W. Trevor a négocié tout en douceur le passage au roman,
sans longueurs excessives, dans une continuité toute naturelle. Une
transition réussie dont l'effort technique demeure imperceptible au
lecteur : ne reste que l'élégance du verbe et cette indicible mélancolie
qui nous touche au delà de ce que nous croyons.
Car contrairement à ce que l'on
pourrait penser, dans ces descriptions de l'Irlande de la première moitié
du 20e siècle, c'est aussi de nous que nous parle cet auteur.
De nos mondes à nous qui ne cessent de s'écrouler, comme une dune est
rongée par la mer. De nos enfances que nous passons une vie à enterrer.
De ces histoires et traditions familiales qui s'ébrèchent un peu plus à
chaque génération et que nous continuons pourtant à nous transmettre,
à perpétuer dans nos refus mêmes de le faire.
W. Trevor est également l'auteur
de trois autres de mes livres de chevet, encore plus cruels et grinçants
où tout à coup son élégance naturelle s'avère une arme meurtrière.
Je vous les recommande aussi !
Ma maison en ombrie.
Phébus, 1994 (paru dans leur collection poche "Libretto" en
2001)
Mauvaises nouvelles.
Phébus, 2000
Très mauvaises nouvelles.
Phébus, 2001