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Une photographie de Stéphane Popu

LES NUITS ROUGES

par Robert Vitton

 

Je me souviens des nuits alanguies dans les fers

Ma parque me tirait des jours sous la veilleuse

Mes corbeaux assaillaient les nids de mitrailleuses

Les joueuses de dés jouaient un jeu d'enfer

 

Je me souviens des nuits de cette lampe à huile

Qui mourait lentement sur le "Spleen de Paris"

De ce coq à tous vents qui poussait les hauts cris

De cet arbre rongeant ma chambre sous les tuiles

 

 

 

Lorsque j'aurai vidé mon méchant havre-sac

Ma barque arraisonnée ma semaine d'amphores

Et lâché vers le jour mes chiens lanterniphores

Je larguerai ma voix au fracas du ressac

 

Lorsque j'aurai jeté mes mains aux mandolines

Chez quel écrivassier chez quel poètereau

Trouveras-tu le feu la paillasse le rôt

Les mouches et le rouge ô ma muse orpheline

 

Lorsque j'aurai flanqué ma guenille de bal

A votre orchis bouffon ma hâve cavalière

Je mêlerai ma voix à ces voix familières

Qui paient la symphonie des violons du mal

 

Lors je peloterai Notre-Dame vêtue

De l'aube éclaboussée de ses rouges flueurs

Et je n'entendrai plus aux dernières lueurs

Du jour les pas de bronze et le cri des statues

 

 

 

Je me souviens des nuits pavées de pavots bis

Des bouffées de guitare aux regards de l'impasse

Je couchais au béguin sur des autels de passe

Et les filles messées s'inondaient de rubis


Je me souviens des nuits encombrées de guirlandes

De queues-rouges quêteurs d'anges pestiférés

D'ordes masques bouffies de vieux masques laurés

Et d'un saint dispensant aux gueux sa houppelande

 

 

 

Nomade besacier et poète maudit

Que la meute captive et cafarde bâtonne

Lorsque je serai froid un de ces quatre automnes

Je mêlerai ma voix aux voix des graffiti

 

Les goélands clameux piqueront dans ma tête

Mes compagnes d'alors ô ne les chassez point

Avec vos crucifix et vos flambeaux de poing

Qu'ils emportent mes mots au gros de la tempête

 

Les rapsodes du soir peigneront les mustangs

De mes molles pampas tachées de caravanes

Les gitanes vannées sur la roue des pavanes

Habilleront d'osier les clepsydres du Temps

 

La dame de léans a sa male semaine

A bientôt lanternier lanternier à bientôt

Veille sur mes hiboux ma plume et mon manteau

Mon plectre dans son rouge empalera la peine

 

 

 

Je me souviens des nuits à boire le vin vieux

Des barriques en perce au zinc des barricades

La cantate empoignait nos rouges cavalcades

Et nous rêvions parfois le havre oblivieux

 

Je me souviens des nuits fleurant bon le remeugle

Des souvenirs confits dans l'orgueil des pavés

Des voyoutes hélant mes hiboux de chevet

Qui marchaient devant moi comme des chiens d'aveugle

Robert Vitton