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Une aquarelle de Valérie Constantin

Ma délicieuse sanglière

par Laurent Viallard

 

Sa chair glaçait mes mains, mon angoisse devait être palpable, je doutais d’être à la hauteur. Elle, obscène, me livrait son épaule, son flanc. Nous n’avions échangé aucun regard, cela eut été impossible même si je l’avais souhaité. J’étais sévère avec moi-même, presque injuste : c’était ma première fois. Le manège de mes doigts qui visitaient, palpaient, soupesaient n’avait rien d’une caresse : ils vivaient leur vie propre d’explorateurs maladroits. L’assurance me faisait tout autant défaut que sa mère, l’expérience - néanmoins, l’excitation (l’instinct peut être) prenait l’autorité sur ma raison et me guidait. Inerte, rigide et sans passion elle subissait l’invasion. Son odeur me heurta ; rien dans ma vie n’avait jamais eu ce parfum-là. C’était étrange, sauvage même. Ma première décision fut de la découper. Je pris mon couteau le plus long, le plus tranchant et m’appliquai à séparer chacune de ses côtelettes. J’en comptai quatorze, puis je saisis son épaule, arrachai péniblement l’os et fis des pavés de trois centimètres chacun de la partie charnue. Je commençais enfin à prendre du plaisir. Une nuit entière, je la laissai se reposer dans mon frigidaire. Elle baignait dans deux litres de Madiran et ne quittait pas mes rêves, tantôt je l’imaginais vagabonde dans ses montagnes d’Ariège, tantôt fumante sur ma table en maîtresse de mon dîner. A sept heures du matin, j’étais déjà à ses petits soins. Elle n’était pas fière, endormie, bleuie, quiconque autre que moi l’aurait trouvée répugnante ; mes sentiments pour elle étaient tout autres. Je sentais des papillons dans mon ventre, les prémices d’un amour naissant. Délicatement, je plongeais mes mains dans la marinade pour la réveiller par un massage plein de tendresse.

Rien n’était trop beau, ni trop bon pour elle. Quand je revins du marché avec quatre cents grammes de petits champignons, trois carottes, deux oignons, un pied de veau, une tranche de ventrèche et une poignée de baies de genièvre, l’euphorie me dévorait. Elle était ma muse. Je lui offrais les dés de carottes en guise de perles rares et orangées, la ventrèche découpée en lardons comme pour couvrir son corps de lingots précieux ; l’oignon cloué de girofle, tel un chevalier servant dans son armure, serait le gardien de sa prochaine nuit dans mon réfrigérateur. J’étais un peu jaloux des champignons qui flottaient à la surface de la marinade au gré des remous ; cette bande de danseurs champêtres me cachait l’être chair. Je jouais les rois mages en lui faisant l’offrande des épices et des aromates : deux gousses d’ail en chemise, une branche de thym, cinq feuilles de laurier, trois cuillères de vinaigre, une pincée de sarriette moulue, la poignée de baies de genièvre et même un bâton de cannelle comme pour rajouter un peu de folie orientale à son parfum rustique. Je broyais ses os à coups de marteau pour en extraire sa moelle et ses sucs les plus secrets. Dans un bouillon, à feu très doux, je laissais se concentrer cette essence animale. Sa bestialité conquérante me pénétrait. Je voyais les sous-bois de sa jeunesse, je visitais avec elle les taillis verts et touffus d’une vallée du Couserans, je me goinfrais de maïs en complice de ses chapardages nocturnes; j’eus même un frisson en entendant aboyer les chiens de sa dernière heure. Je filtrais ce concentré d’elle et rallongeais ce jus d’une rasade de vieil armagnac. Afin de noyer le pied de veau, je complétais ce filtre de quelques louches de bouillon. D’abord à feu vif, pour que l’alcool puisse se libérer, puis couvert et à feu doux, je laissais le temps faire son alchimie.

Le deuxième matin, nous nous étions apprivoisés. La lumière blanche du frigidaire rendait l’instant solennel ; le massage, rituel du réveil, devenait une coutume aimable. C’était le grand jour, je l’égouttais et l’habillais de farine. Ainsi vêtue dans sa robe de dentelle blanche, ma promise s’apprêtait à se faire dorer dans l’huile d’olive. Elle frémissait et je vibrais sur la même onde. Notre harmonie résonnait dans toute la cuisine. Les légumes de la marinade eurent, eux aussi, droit de partager notre bonheur et furent les invités du bal de ma poêle. Les champignons que je jugeais responsables d’outrage puritain (n’avaient ils pas voilé l’objet de mes désirs dans la marinade ?) furent les victimes de ma vengeance et subirent un traitement particulier. L’enfer de mon poêlon, durant leur cuisson, allait leur faire oublier l’envie de me défier ! Le substrat du pied de veau était la quintessence de plusieurs âmes : la mienne par dévotion, celle de mon amante, celle du spiritueux de Gascogne et celle enfin d’un bovin anonyme. Dans un concert d’effluves odorants, je versais le vin de la marinade, le concentré d’éther, les légumes poêlés et la dame hâlée dans ma cocotte. Sur le feu de ma passion, sa symphonie faisait mijoter mon impatience. Divine cantatrice, dans ma marmite de fonte, elle m’ensorcelait. Ce ballet dura des heures, la musique des ébullitions exaltait mon adoration, l’effervescence du bouillon embrasait mon appétence, je m’enivrais d’elle.

Au premier baiser, dans sa robe de soie, elle m’envoûta, faisant de mon palais la chapelle de notre union. J’abandonnais mon existence terrestre pour me vouer à sa chair, dans une digestion éternelle. Tous mes sens en éveil la savouraient. L’ivresse voluptueuse qui me gagnait n’était qu’Amour : je dévorais ma délicieuse sanglière.

Laurent Viallard