Sa chair glaçait mes mains, mon angoisse devait
être palpable, je doutais d’être à la hauteur. Elle, obscène,
me livrait son épaule, son flanc. Nous n’avions échangé aucun
regard, cela eut été impossible même si je l’avais souhaité. J’étais
sévère avec moi-même, presque injuste : c’était ma première
fois. Le manège de mes doigts qui visitaient, palpaient, soupesaient
n’avait rien d’une caresse : ils vivaient leur vie propre
d’explorateurs maladroits. L’assurance me faisait tout autant
défaut que sa mère, l’expérience - néanmoins, l’excitation
(l’instinct peut être) prenait l’autorité sur ma raison et me
guidait. Inerte, rigide et sans passion elle subissait l’invasion.
Son odeur me heurta ; rien dans ma vie n’avait jamais eu
ce parfum-là. C’était étrange, sauvage même. Ma première décision
fut de la découper. Je pris mon couteau le plus long, le plus
tranchant et m’appliquai à séparer chacune de ses côtelettes.
J’en comptai quatorze, puis je saisis son épaule, arrachai péniblement
l’os et fis des pavés de trois centimètres chacun de la partie
charnue. Je commençais enfin à prendre du plaisir. Une nuit entière,
je la laissai se reposer dans mon frigidaire. Elle baignait dans
deux litres de Madiran et ne quittait pas mes rêves, tantôt je
l’imaginais vagabonde dans ses montagnes d’Ariège, tantôt fumante
sur ma table en maîtresse de mon dîner. A sept heures du matin,
j’étais déjà à ses petits soins. Elle n’était pas fière, endormie,
bleuie, quiconque autre que moi l’aurait trouvée répugnante ;
mes sentiments pour elle étaient tout autres. Je sentais des papillons
dans mon ventre, les prémices d’un amour naissant. Délicatement,
je plongeais mes mains dans la marinade pour la réveiller par
un massage plein de tendresse.
Rien n’était trop beau, ni trop bon pour elle.
Quand je revins du marché avec quatre cents grammes de petits
champignons, trois carottes, deux oignons, un pied de veau, une
tranche de ventrèche et une poignée de baies de genièvre, l’euphorie
me dévorait. Elle était ma muse. Je lui offrais les dés de carottes
en guise de perles rares et orangées, la ventrèche découpée en
lardons comme pour couvrir son corps de lingots précieux ;
l’oignon cloué de girofle, tel un chevalier servant dans son armure,
serait le gardien de sa prochaine nuit dans mon réfrigérateur.
J’étais un peu jaloux des champignons qui flottaient à la surface
de la marinade au gré des remous ; cette bande de danseurs
champêtres me cachait l’être chair. Je jouais les rois mages en
lui faisant l’offrande des épices et des aromates : deux
gousses d’ail en chemise, une branche de thym, cinq feuilles de
laurier, trois cuillères de vinaigre, une pincée de sarriette
moulue, la poignée de baies de genièvre et même un bâton de cannelle
comme pour rajouter un peu de folie orientale à son parfum rustique.
Je broyais ses os à coups de marteau pour en extraire sa moelle
et ses sucs les plus secrets. Dans un bouillon, à feu très doux,
je laissais se concentrer cette essence animale. Sa bestialité
conquérante me pénétrait. Je voyais les sous-bois de sa jeunesse,
je visitais avec elle les taillis verts et touffus d’une vallée
du Couserans, je me goinfrais de maïs en complice de ses
chapardages nocturnes; j’eus même un frisson en entendant aboyer
les chiens de sa dernière heure. Je filtrais ce concentré d’elle
et rallongeais ce jus d’une rasade de vieil armagnac. Afin de
noyer le pied de veau, je complétais ce filtre de quelques louches
de bouillon. D’abord à feu vif, pour que l’alcool puisse se libérer,
puis couvert et à feu doux, je laissais le temps faire son alchimie.
Le deuxième matin, nous nous étions apprivoisés.
La lumière blanche du frigidaire rendait l’instant solennel ;
le massage, rituel du réveil, devenait une coutume aimable. C’était
le grand jour, je l’égouttais et l’habillais de farine. Ainsi
vêtue dans sa robe de dentelle blanche, ma promise s’apprêtait
à se faire dorer dans l’huile d’olive. Elle frémissait et je vibrais
sur la même onde. Notre harmonie résonnait dans toute la cuisine.
Les légumes de la marinade eurent, eux aussi, droit de partager
notre bonheur et furent les invités du bal de ma poêle. Les champignons
que je jugeais responsables d’outrage puritain (n’avaient ils
pas voilé l’objet de mes désirs dans la marinade ?) furent
les victimes de ma vengeance et subirent un traitement particulier.
L’enfer de mon poêlon, durant leur cuisson, allait leur faire
oublier l’envie de me défier ! Le substrat du pied de veau
était la quintessence de plusieurs âmes : la mienne par dévotion,
celle de mon amante, celle du spiritueux de Gascogne et celle
enfin d’un bovin anonyme. Dans un concert d’effluves odorants,
je versais le vin de la marinade, le concentré d’éther, les légumes
poêlés et la dame hâlée dans ma cocotte. Sur le feu de ma passion,
sa symphonie faisait mijoter mon impatience. Divine cantatrice,
dans ma marmite de fonte, elle m’ensorcelait. Ce ballet dura des
heures, la musique des ébullitions exaltait mon adoration, l’effervescence
du bouillon embrasait mon appétence, je m’enivrais d’elle.
Au premier baiser, dans sa robe de soie, elle
m’envoûta, faisant de mon palais la chapelle de notre union. J’abandonnais
mon existence terrestre pour me vouer à sa chair, dans une digestion
éternelle. Tous mes sens en éveil la savouraient. L’ivresse voluptueuse
qui me gagnait n’était qu’Amour : je dévorais ma délicieuse
sanglière.