Une photographie de Mari Mahr

Insomnie

de Julie Turconi

Sélection de janvier 2005

Les yeux grand ouverts, fixés au plafond gris de la chambre, elle attendait, totalement immobile. Elle attendait le sommeil, ce compagnon nécessaire et indispensable mais qui la fuyait depuis quelques temps. Pourquoi ? Elle n’en savait rien. Et peu importait finalement. La fenêtre nue, sans rideaux ni stores, laissait passer la pâle lumière de la nuit. Car la nuit n’est pas noire lorsqu’on habite en ville. Il y a souvent ce halo jaunâtre né de la pollution. Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais non plus. Elle était bien placée pour le savoir. Elle avait eu tout le temps de s’en apercevoir, récemment.

La forme sombre, blottie sous la couette à ses côtés bougea, se retourna. Elle lui jeta un coup d’œil, vérifiant qu’il ne s’était pas réveillé. Pas la peine de partager cette galère.

Finalement, lasse d’attendre en vain, elle se leva. Avec précautions. Sans faire le moindre bruit. Non pas qu’elle risquât beaucoup de le réveiller… elle enviait sa faculté de s’endormir avec tant d’aisance, quel que soit l’endroit ! Elle s’emmitoufla dans son chandail, trop grand pour elle, et tout déformé. Elle passa à la salle de bain. Puis elle se rendit au salon. Elle alluma l’ordinateur, confident improvisé, ouvrit une page blanche et attendit. Cette fois elle n’attendit pas longtemps. Elle se mit à écrire.

Peut-être juste pour s’occuper, passer le temps. Se fatiguer ? On peut toujours rêver.

 

Les minutes s’égrenèrent. Lentement. Elle perdit la notion du temps. Elle ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, elle dut cligner des paupières pour se convaincre de ce qu’elle voyait. Était-elle en train de rêver ? Avait-elle finalement succombé à l’appel des bras de Morphée ? A ses côtés une petite fille était assise, droite sur sa chaise, silencieuse mais souriante. Qui était-elle ? La gamine, qui ne devait guère avoir plus de six ou sept ans, se tourna vers elle, et sembla l’examiner attentivement. Un peu boulotte, des couettes blondes, mignonne avec son sourire coquin et ses tâches de rousseur sur le nez, elle lui rappelait vaguement quelqu’un… Surtout cette flamme malicieuse qui dansait au fond d’yeux bleu-vert ouverts et francs. L’enfant lui prit doucement la main, et l’entraîna vers la grande baie vitrée du salon. Là, elle tendit le doigt et murmura : « regarde ».

 

Juste ce mot : « regarde ». Elle secoua la tête, incrédule. Que lui arrivait-il ? Elle devait rêver, pas d’autre explication possible. Mais la petite fille serra plus fort sa main. Elle décida alors d’y croire. De faire comme si, en tout cas. Elle se concentra. Dehors, devant elle, il y avait cet arbre qu’elle ne voyait presque plus tant elle pensait le connaître. Mais cette nuit-là il la surprit par sa beauté étrange. L’éclairage diffus fourni par le lampadaire du coin de la rue faisait briller chacune de ses branches, nues, qui se tordaient vers le ciel en une supplique terriblement… humaine. La neige qui le recouvrait la veille avait fondu, puis gelé, formant des milliers de petits stalactites qui reflétaient les moindres éclats de lumière. L’arbre paraissait doué d’une vie propre. Ou plutôt il semblait avoir une âme. Qui s’exhalait dans l’air froid du dehors. Comme si l’hiver le glaçait jusqu’à sa moelle.

Elle tourna la tête. La petite fille souriait. Elle regarda à nouveau par la fenêtre. La rue déserte, figée dans une immobilité blanche. Les maisons de briques rouges, les escaliers recouverts de givre. Les toits que le vent faisait fumer. De la fumée ?  Non, ce n’était que la neige, que le vent soulevait par rafales, et qui tourbillonnait au-dessus des tuiles. Les flocons semblaient ne pas vouloir toucher le sol, ils planaient, légers comme l’air, remontaient comme pour repartir vers les nuages sous l’effet des caprices d’Éole, avant de doucement entamer leur inéluctable chute. On aurait dit de minuscules plumes.

Même les voitures, sagement alignées le long du trottoir, ou de ce qui avait été un trottoir avant que la poudreuse ne recouvre tout, ressemblaient à des créatures étranges venues d’un autre monde, des sortes de monstres amicaux, prêts à prendre vie sous ses yeux.

Et puis il y avait, au-delà des toits, au-delà de la ville et de ses millions d’habitants, loin tout là-haut, les innombrables astres de la nuit. Qui brillaient de mille feux… Comme des brasiers lointains dont la chaleur se perdait avant d’atteindre l’atmosphère.

Et au travers des branches de l’arbre, elle apercevait la silhouette floue de la lune, qui semblait veiller sur tout ce petit monde, comme une matriarche complice et bienveillante.

 

Elle resta longtemps derrière la vitre, fascinée par ce monde qu’elle découvrait. Un  monde insoupçonné, et pourtant si près. Juste sous ses yeux. Des yeux qui avaient cessé de voir la poésie des choses. Qui avaient oublié la magie des formes, des lumières.

Le froid la fit brutalement frissonner. Elle reprit conscience tout à coup. Elle était en culotte et chandail de laine, au milieu de la nuit, dans son salon, en plein hiver…

Elle tourna de nouveau la tête, cherchant le sourire de sa jeune amie. Mais celle-ci avait disparue. Si tant est qu’elle ait jamais été là. Folie ! Tout ceci ne devait être qu’un effet de la fatigue extrême, songea-t-elle en adulte raisonnable qu’elle était devenue. Une sorte de distorsion des perceptions induite par l’épuisement. Pourtant quelque chose en elle voulait croire à ce qu’elle avait vu cette nuit. Malgré tout. Pour tout. Peut-être à cause de ce qu’elle avait été autrefois. Il y avait si longtemps. Où était donc passée l’enfant malicieuse et rêveuse qui croyait fermement au merveilleux ?

Mais qui pourrait la croire de toute façon ? A qui pourrait-elle en parler ? Prise de tremblements, elle retourna se coucher. Au matin elle y verrait plus clair.

 

De retour dans la chambre. Le corps qui l’attend, blotti sous les draps, ne bouge pas. Il dort toujours. D’un sommeil calme, imperturbable. Elle se glisse dans le lit à ses côtés. Sa chaleur l’enveloppe. Un cocon de douceur et de tendresse.

La fatigue n’est toujours pas là. Elle pense. Trop sans doute. Mais ce qui vient de lui arriver est pour le moins étonnant. Inhabituel. Le sommeil la fuit. Encore.

Alors elle se tourne et se remet à regarder le plafond. Comme d’habitude. Mais ce qu’elle y voit cette fois-ci amène une lueur gaie dans ses yeux rougis, fatigués. Des milliers d’étoiles scintillent tout là-haut, se détachant d’un ciel nocturne infini.

Elle sourit