Monsieur J

de Clopine Trouillefou

Sélection prose de juillet 2006

- 1 –


Je mentais à ma mère. Je mentais tout le temps à ma mère. Le mensonge, ça évite de parler. Mes mensonges ne disaient rien d’autre : je ne parlais plus à ma mère.
J’étais revêche, hirsute, maussade et malheureuse. Ca ne passait pas. Je haïssais profondément mon corps, et le reste. Quand je n’étais pas en colère, je m’apitoyais. Comme quelqu’un à qui on aurait promis quelque chose, pour finalement lui retirer.
Je n’avais nul endroit reposant à ma disposition, puisque j’étais toujours avec moi-même. C’était éreintant. J’étais éreintée : une fois, deux fois, trois fois, j’essayais de m’échapper de moi. Je fis passer la première tentative pour un empoisonnement accidentel – le docteur parut croire à ma version. Je dissimulais les autres tentatives, hélas vaines. On se serait cru chez Harold. Mais pas de Maud en vue.
J’aspirais à l’abrutissement, mais n’y arrivais pas. Comme je n’arrivais pas à arrêter de lire, encore et encore. Un coup d’œil dans la glace, après ces lectures, avivait mon désarroi : Madame Bovary, elle, était au moins jolie.
J’écrivais du Baudelaire, à la craie, sur les murs : « Donnez-moi la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût ». Puis : « Ni Dieu Ni Maître ». Puis refusais une fois de plus d’aller faire la vaisselle.
De tout ce qui précède, on peut évidemment conclure que j’avais seize ans.
Je n’avais jamais pénétré dans la salle du Piaf, le café en face du lycée, où les élèves se retrouvaient. Aux interclasses, je tournais seule dans la cour, essayant de faire croire que je le choisissais. Comme attention, je ne soulevais, dans le meilleur des cas, que des haussements d’épaules un peu étonnés. Mes surnoms habituels étaient « la Folle » ou encore « c’te connerie ». Je les acceptais comme une évidence.
J’étais habituellement vêtue d’un pull rouge, trop grand, d’un jean et de chaussures plastiques, appelées « pataugaz », qui avaient la particularité de coincer des cailloux dans leurs semelles à croisillon. Je me tenais courbée, pour dissimuler ma poitrine, et tenais mon cartable comme un chevalier au combat, son bouclier. Le jour où l’histoire commença, j’avais mes règles, et du coton volé dans ma culotte, puisque je n’arrivais ni à entrer dans un magasin m’acheter des protections, ni à en demander à ma mère (il aurait fallu lui parler, et lui parler de « ça » : impensable). Généralement, je remplissais des sacs plastiques de ces bouts de coton tachés, que je gardais d’abord sous mon lit et que j’essayais, ensuite, de jeter dans les poubelles du square. Le plus gros problème, c’étaient les culottes souillées…
Ce fut le prof de science économiques qui m’en parla : « Savez-vous, Clopine, que mon collègue de français, Monsieur J., vient d’instaurer un ciné-club le jeudi soir de dix-sept à vingt heures ? Peut-être pourriez-vous venir ? Vos parents consentiraient-ils ? »
Je n’avais nul besoin de consulter ma mère : il me suffisait de lui mentir un peu, et d’imiter sa signature. Enfantin. Il était beaucoup plus difficile d’entrer, le jeudi suivant, dans la salle du foyer (où je n’avais évidemment jamais mis les pieds) empli de tout le gratin du lycée : Grands de terminale, cigarette à la main, filles parmi les plus jolies, aux cheveux longs et brillants. Le tout posé en demi-cercle, en équilibre, sur des chaises balancées à l’oblique. Faussement décontractés : nonchalants, certains bras s’attardant sur certaines épaules… Quelques profs étaient là, dont l’organisateur du ciné-club, le prof de lettres, Monsieur J.
Il était par ailleurs écrivain. Et publiait chez Gallimard.


- deux –


Un ciné-club, dans une ville comme B., où les seuls films qui passaient étaient des nanars navrants, avait toutes les chances d’ouvrir une large fenêtre devant mes yeux. Dès la première séance, j’oubliais tout, c’est-à-dire mon corps, pour me fondre dans l’écran. S’échapper une heure et demie de soi : une aubaine.
Le débat qui s’instaura, une fois le film fini, bénéficia certainement de l’état de grâce où je me trouvais. Je pris la parole comme si je l’avais toujours fait, je fis valoir mon opinion, en m’exprimant calmement. Monsieur J. se félicita de ma présence, et encouragea les autres à m’imiter.
Le retour à la maison et à la solitude de ma chambre fut évidemment rude, et les draps portèrent la marque de mes combats nocturnes contre les démons. Je résolus trois points : je resterais vierge sans en faire un drame, je partirais de B. dès que possible et consacrerais ma vie, qui serait forcément courte, à l’art. Je pus, sitôt les décisions prises, arrêter de me mordre les poignets, éponger le sang et dormir enfin.
La seconde séance fut aussi plaisante que la première. J’étais fière d’attirer l’attention de Monsieur J., qui était écouté comme un oracle, et je fondais d’admiration et de reconnaissance. Il était pourtant hors de mon champ d’appréhension mentale : je voyais bien un homme frêle, en pantalon crème, aux yeux marron, au visage ovale, à la voix basse et douce, qui se déplaçait avec une lenteur qu’on pouvait croire étudiée, mais cette apparence était vide de sens. Je savais qu’il avait quarante et un ans, mais ce chiffre était également vide. Il aurait tout aussi bien pu en avoir quatre-vingts.
Je me mis à attendre les séances du cinéclub comme un malade, son médicament. Ma solitude adolescente, ma misère physique et mon désarroi moral accueillaient chacun des commentaires de Monsieur J. comme une compresse sur une plaie ouverte.
Pourtant, ses compliments ne ressemblaient à rien d’autre qu’à des bonnes notes. Mais leur valeur sociale était bien supérieure et n’échappait à aucun des participants. Un commentaire de Monsieur J. vous auréolait.
Peu avant décembre, on projeta un film qui ne me plut pas. Monsieur J., lui, l’aimait. Le débat tourna court et comme je persistais à vouloir critiquer le film, Monsieur J. m’interrompit, agacé :
« Ecoutez, ce que vous racontez n’a aucune valeur. Vous êtes le genre de personne dont aucun flic ne pourra croire le témoignage. Vous ne seriez pas crédible, à la barre d’un procès : vos propos sont aussi hystériques que vous. Je propose donc que vous vous taisiez. »
Il y eut comme une vague de têtes qui se tournaient vers moi. Je me mis à sourire à cette vague, sans plus la voir, suspendue dans elle, comme pour l’éternité.
Puis retombais, lourdement.


- trois –


S’il y a quelqu’un qui en connaît un sacré bon bout, sur l’humiliation, c’est bien Dostoïevsky. J’avais lu « les frères Karamazov », je savais jusqu’où tomber. Mais j’étais jeune, et il me restait ma fierté intellectuelle. Je ne cédais donc pas au vertige de l’abjection, je n’en « rajoutais » pas, je me contentais de prendre acte en pensant qu’après tout, j’étais simplement revenue à la case départ, dont je n’allais plus décoller.
Je n’en rasais pas moins les murs pour autant, je tournais autour de la douleur comme la langue effleure une dent malade : sans insister, mais continûment. Le mois suivant, je ne pus éviter Monsieur J. qui, un matin, au détour d’un couloir, se dirigeait vers moi. C’est le nez baissé vers le bout de mes chaussures que j’entendis ces suprenantes paroles : « - Vous n’êtes pas venue au dernier ciné-club. Pourquoi ? Vous nous avez manqué. Je voudrais vérifier que je ne vous ai pas blessée la dernière fois. Je crois bien vous devoir des excuses, savez-vous ? »
J’ai redressé la tête, regardé Monsieur J. quelques secondes. Et je suis passée.
Pour rentrer chez moi, j’empruntais une rue très bruyante, très passante, bourrée de camions. C’est pour cela que je n’ai pas identifié tout de suite le bruit de la voiture qui s’arrêtait à ma hauteur. Monsieur J dut se pencher pour m’ouvrir la portière et me demander de monter. Ce que je fis, docilement.
Il redémarra aussitôt et reprit, comme s’il continuait sa phrase du matin (et pendant que je le regardais, assise de travers dans la petite R8, détaillant ses mains fines posées sur le volant, surprise de nouveau par la fragilité physique qui émanait de cet homme) : « Vous ne m’avez pas répondu. Je vous renouvelle mes excuses. Je n’en ai pas eu conscience, mais mes paroles étaient blessantes. Je ne les pensais pas. Et puis votre regard de ce matin… Ce regard me hante. Qu’est-ce que c’est que ce regard ? Je veux que vous me répondiez.»
La voix de Monsieur J., je l’ai déjà dit, était basse et douce, un peu voilée même. Mais il n’était pas prof pour rien : il m’était impensable de continuer à me taire, alors qu’il venait de me donner l’ordre de parler. Je commençais donc (et j’entendis ma propre voix, suraiguë, étranglée, comme à bout de souffle), en posant ma main sur la poignée de la porte et en parlant très vite :
« Je veux bien vous parler mais si vous riez, j’ouvre cette portière et je saute. Je vous ai regardé ce matin parce que je suis amoureuse de vous. Et l’on regarde les gens dont on est amoureux, n’est-ce pas ? »
Monsieur J n’a pas ri.


- quatre –


O n’est qu’un gros bourg, comparé à B, mais lui ressemble cependant : mêmes pans de bois, mêmes rues en pente, mes tartes normandes en contreplaqué, tendues vers le passant par des bonshommes aux grosses joues. Imaginer Monsieur J. habitant là relevait encore une fois de l’impossible. Pourtant, il y possédait bel et bien une maison de ville.
Plus précisément, c’était la maison de ses parents, et en ce sens, elle ressemblait à la mienne : un certain ordre domestique, des paillassons pour entrer dans les pièces, des torchons sagement accrochés par une attache cousue main, un mobilier lourd, du genre qu’on qualifie de « rustique ». Mais il y avait aussi, sitôt la porte franchie, un grand tableau qui prenait tout un mur : couleurs stridentes, jaune, bleu, rouge, immense femme nue qui regardait droit le spectateur. Une incongruité qui aurait sauté à tout autres yeux qu’aux miens.
J’acceptais en effet ce tableau sans broncher, et ma présence en ces lieux, pourtant tout aussi incongrue, comme allant de soi.
Monsieur J. m’avait dit, en me regardant presqu’aussi intensément que je l’avais fait le matin même : « - voulez-vous venir parler de tout ceci chez moi ? Ce n’est pas un guet-apens, soyez-en sûre. »
Ces derniers mots signifiaient qu’il ne me violerait pas, et je les avais compris ainsi. Mais ils me paraissaient profondément absurdes. Non seulement Monsieur J. était le dernier homme capable de viol, mais encore je m’imaginais (je n’avais que seize ans) qu’il fallait le désirer pour violer quelqu’un. Et je ne pensais certes pas être désirable !
Monsieur J. me fit passer dans son bureau, qui lui aussi alliait la banalité de son ameublement avec des tableaux d’une crudité gaie, presque violent, et m’installa dans un fauteuil, pendant qu’il prenait place dans son bureau. Je ne reconnus là ni la posture du professeur, ni celle du psychologue ? Je ne compris qu’une chose : il me fallait parler. J’en avais perdu l’habitude.
J’avais la certitude d’être écoutée : mon flot de paroles, au début débordant comme un torrent, se calma peu à peu. Monsieur J. ne fit que de brèves remarques, comme je lui parlais de ma mère, de ma solitude, de l’intense dégoût de moi, ou encore de mon amour pour lui.
A chaque point,Monsieur J. répondait :
- Je croise parfois votre mère, qui dégage beaucoup de dignité, je trouve.
- S’il y a quelque chose qu’on ne peut mettre en doute chez vous, c’est votre intelligence. Elle devrait vous permettre de résoudre cette crise.
- Vous me dites que vous n’arrivez pas à entrer en contact avec les autres jeunes gens. Et moi, c’est avec les adultes que je ne peux plus parler. Je ne peux plus guère fréquenter que les enfants ! Et les jeunes filles.
- Ne parlez d’amour, s’il vous plaît. Vous êtes simplement en train de cristalliser, comme dit Stendhal. Comme pouvez-vous prétendre aimer si vous ne vous estimez pas aimable ? Comment allez-vous faire, Clopine ? Pensez-y.
- Si vous étiez nue, dans ce fauteuil, vous seriez belle.
Il me sembla avoir tout dit quand la nuit commença à épaissir derrière les carreaux de la fenêtre.
Et le silence nous enveloppa.


- cinq –


La littérature m’a toujours et partout sauvé la mise. Assise dans ce fauteuil, c’est Colette qui me revint, plus précisément, mon acte releva du même défi que celui de Claudine se mettant nue devant son vieux mari.
Je me battis avec mes chaussures, mon jean effrangé, mon pull, mon soutien-gorge et ma culotte encore un peu tachée (je finissais une période de règles). Autant de temps de gagné avant d’affronter le regard de Monsieur J. : je ne l’imaginais que méprisant.
Puis je restais debout, pendant que Monsieur J., contournant son bureau, s’approchait de moi, en exagérant encore sa lenteur habituelle. IL prit ma main et la posa sur sa braguette renflée, mais elle resta inerte : je ne savais que faire. J’étais exactement de la même taille que lui, et je pus voir un instant, dans sa pupille, mon image déformée comme dans une boule de Noël.
Monsieur J. me parla doucement : que voulais-je exactement ? Il me désirait, je devais m’en rendre compte. Voulais-je aller plus loin ? Sa chambre était à l’étage : consentais-je à l’y suivre ?
Je tournais la tête pour qu’il puisse m’embrasser, mais, sa langue dans ma bouche, là encore je ne sus que faire. Quand le baiser s’arrêta, je lui confirmais mon accord pour le suivre. Mais je l’interrogeais : quand allais-je arrêter de trembler ?
Monsieur J l’ignorait absolument.
Sa chambre portait toutes les marques d’une présence féminine : colliers, bracelets et bagues débordaient d’une coupelle, sur la table de nuit ; au-dessus du lit, un portrait représentait une femme blonde, aux lèvres rouge vif, qui lisait, nue, dans le fauteuil que je venais de quitter.
Monsieur J. m’informa qu’il s’agissait de sa femme, quelle n’habitait plus là pour l’instant mais qu’il espérait qu’elle reprendrait très vite la vie commune avec lui.
Je m’étendis sur le lit bas aux draps froissés. Monsieur J., toujours habillé, vint se coucher près de moi.
Il me fallait absolument arrêter de trembler. Mais j’ignorais comment.


- 6 –


La chambre était obscure et fraîche, comme endormie. Seule, la lueur rouge de la lampe de chevet atténuait l’impression de solitude qu’elle dégageait. Aucun livre n’y traînait. Cela me surprenait : la qualité d’écrivain de Monsieur J., qui me le rendait plus fabuleux encore que l’enchanteur Merlin, impliquait dans mon esprit un espace mangé de livres.
La peau de Monsieur J., vue de très près, portait les marques de son âge : les plis qui joignaient le nez à la bouche étaient creusés, les languides yeux étaient cernés de bleu, la peau du cou se relâchait. Il me parla un long moment, moi toujours tremblante, lui patient, infiniment. IL me suggérait les caresses que je pouvais lui faire. Il ne me touchait pas encore, sinon par le regard, qu’il adoucissait pour moi, et par la voix, qu’il abaissait jusqu’au murmure. Quand j’entrepris, sur sa demande, de le déshabiller, mes doigts étaient bien trop nerveux pour y arriver seule : il m’aida donc, en baissant les yeux.
Au bout d’un long moment, je pris l’initiative d’embrasser son torse, son ventre. Il me dit alors, avec bonté, et certes, ces mots n’étaient pas une insulte dans sa bouche : -« ainsi, vous faites partie de cette catégorie ? Vous êtes une chienne ?. »
Je lui demandais enfin de me prendre. Je fus très précise. Je voulais qu’il me dépucelle. Il m’interrogea alors, longuement : le voulais-je vraiment ? N’y avait-il pas, à ce moment de mon cycle menstruel, un risque de grossesse ? Avais-je bien conscience qu’il lui faudrait me pénétrer, et peut-être me faire mal ?
Le sida n’existait pas encore : il ne me proposa pas de protection.
J’eus un mouvement d’impatience et je me pendis à son cou. Il me regarda alors avec une sorte d’étonnement, comme si, d’un coup, il prenait la mesure de ma violence, de la force du désir qui m’habitait.
Alors, se plaçant sur moi de façon à m’écarter les cuisses, posant ses mains sur les miennes avec une force que je n’aurais jamais soupçonnée, tant elle contredisait son apparence frêle, Monsieur J., d’un seul coup de reins et sans cesser de me regarder dans les yeux, me pénétra.
Mon cri résonna dans la chambre sombre et endormie, comme si, à tout jamais, je la réveillais. Le sexe de Monsieur J., rougi sur toute la longueur du membre, ressortit de moi.
Le sang se mit à couler entre mes jambes.


- sept –


Une des scènes les plus violentes que j’ai jamais lues se passe dans les Hauts de Hurlevent : un jeune père laisse (volontairement ? La littérature se cache dans ce point d’interrogation) tomber son béé d’un premier étage, par-dessus la rambarde, après une scène de beuverie difficilement soutenable. Je n’ai jamais compris qu’après la lecture de cette scène, les critiques aient pu continuer à qualifier ce livre de, je cite Larousse, « roman lyrique ». Ni qu’ils ajoutent ce commentaire « et dire que c’est une jeune fille qui a écrit cela, une simple fille de pasteur isolée dans un presbytère au milieu de rien du tout, en plein dix-neuvième siècle ! » Bref, il s’agirait là d’une sorte de « miracle littéraire ». Ben voyons.
D’autre part, la littérature du monde entier ne parle que des jeunes filles, s’en nourrit, se les approprie et les transforme. Fonds de commerce inépuisable : de la jeune Nausicaa à Scarlett, en passant par la nuée des Lolitas, il n’est question que d’elles et des fantasmes qu’elles allument, comme autant de lampions colorés, autour de leurs corps graciles.
Emily Brönte décrypte la violence masculine avec la froideur de l’analyste, du clinicien, parce qu’elle a vécu aux côtés d’un frère alcoolique. Elle démontre ainsi qu’elle a le regard perçant ; je ne crois pas que l’âge et encore moins la qualité de « jeune fille » ait quelque chose à voir là-dedans.
De manière générale, je ne crois pas aux « jeunes filles ». A moins d’admettre ce paradoxe : on devient une jeune fille quand on cesse de l’être.
Monsieur J., en mettant fin à cette absurde période –de quelques mois seulement- qui a séparé mon enfance de ma vie de femme, a non seulement abrégé une souffrance quotidienne, dangereuse, où mon état mental chancelant risquait à tout moment de vaciller, mais encore, tranchant ainsi un nœud gordien grâce à un pénis ensanglanté en guise de glaive, a contribué à la naissance d’une personne à qui je pouvais ressembler, de qui je pouvais enfin avoir conscience, et qui était moi-même.
Entendons-nous : je ne suis certes pas en train de faire l’éloge de la pédophilie. Tant de mes sœurs, de par le monde, ne connaissent et ne connaîtront que le viol ! Toutes leurs luttes sont légitimes. Quelque soit l’âge où leur pays fixe la nubilité.
Monsieur J., dès qu’il fut détaché de moi, m’a inspiré un sentiment bien plus fort que celui que je qualifiais, évidemment à tort, d’ « amour de lui ». La chance de vivre en pleine conscience, en plein consentement, un des moments essentiels d’une vie (puisqu’on ne se souvient pas de sa naissance, et qu’on ne pourra jamais témoigner de sa mort) l’a voué à tout jamais à ma reconnaissance.
Et maintenant, pendant que l’anecdote se termine, que Monsieur J. se rhabille, que je l’imite, qu’il va porter ses draps à laver et me ramène chez ma mère, pendant que, rentrée chez moi, je me rends compte que je viens de trahir mon premier serment, et que je tremble –à tort ou à raison- de trahir les deux autres, je voudrais que vous vous poussiez, vous autres.
Vous, les jeunes filles en fleurs. Au « regard immobile, aux nattes repliées ». Vous, à qui votre corps glorieux n’inspire qu’une satisfaction narcissique, vous qui entrez dans cette vie comme une armée sûre de sa victoire, accompagné de regards flatteurs, poussez-vous un peu, aujourd’hui.
Laissez un peu de place à celle pour qui je viens d’écrire cette histoire. Celle-ci, oui, qui s’agite en tout sens désespérément. Comme une marotte à grelots. Celle dont le chapeau est grotesque. L’oubliée des fêtes., à qui l’on n’offre pas de fleurs ou de cadeaux, pour qui les serveurs ne se déplacent pas. Celle dont l’intelligence avive encore la perception des petites piqûres d’amour-propre. Celle dont la mère dit, en plissant des lèvres soudain devenues minces : « j’ai bien peur qu’elle ne me reste sur les bras ». Vous savez bien : elle s’appelle
la Cousine
Bette
, ou Jane Eyre, ou Mary Sarn à la bouche blessée, ou encore Violette Leduc.
Celle-ci, pourtant, qui regarde droit, le livre sous l’aisselle.
J’ écris pour elle, pour lui transmettre le secret, lui dire qu’elle est femme.
J’écris pour toi.
Toi, la frémissante, lucide et terrible jeune fille laide.

FIN

(c) Catherine Merdy