Une photographie de Mari Mahr

Café des arts

de Christine Simon

Sélection de janvier 2005

 

            On construisait une école en haut de la rue Olivier de Serre, une école d’Arts. Plus haut derrière dans la rue Mala et face à la rue de Vichy, on élevait une tour de 20 étages. Le quartier était trop vieux, on menaçait de fermer les abattoirs rue Brancion. Ça démolissait, ça reconstruisait, les familles évincées les moins chanceuses, atterrissaient dans les Habitations à Loyers Modérés en briques jaunes de la rue de la Saïda, juste deux rues plus haut. Une malédiction, une déchéance bien que les appartements offraient tout le confort, toilettes à l’intérieur et mieux encore salle de bain avec baignoire sabot. On modernisait le 15ème. Les vieux commerçants partaient à la retraite, les jeunes s’installaient. L’école d’art ressemblait à un livre de géométrie: un toit parallélépipède posé sur deux  gros cubes en béton et qui dépassait d’un tiers, formant une cour abritée triangulaire. Les étudiants en arts devaient être bien différents des gens du quartier.

 

            C’est le jour où les ouvriers scellaient les larges fenêtres de l’école d’Arts que le bistro du même nom à ouvert sur le trottoir opposé. Un petite boutique toute bleue avec Café des Arts en lettres capitales, peintes en blanc au 65 de la rue. Michel qui passait avec ses deux filles s’y arrêta. Il aimait les cafés Michel, non pas seulement parce qu’on y buvait un coup mais parce qu’on y riait entre copains, et ses filles étaient assez grandes maintenant pour y jouer au flipper. C’est donc avec bonne humeur qu’ils entrèrent au café des Arts et saluèrent les nouveaux propriétaires. Un couple d’Algériens avec deux fils du même âge que les filles de Michel. Il s’installa au bar et donna vingt centimes à ses filles qui se ruèrent sur le flipper. L’aînée tira une chaise devant la machine et monta dessus tandis que la cadette poussa la pièce dans la fente sous le regard médusé des deux garçons. La machine émit une succession de cliquetis et clignota pendant deux bonnes minutes avant de finalement rester allumée dans un silence de mort. Les fils du patron s’approchèrent, le patron voulut les retenir mais Michel l’en empêcha:

- «Laissez-les s’amuser, c’est de leur âge!»

- «Je préfère qu’ils s’amusent dehors plutôt que dans le café!»

- «Vous n’étiez pas ouvert hier.»

- «Non, C’est tout neuf! Tout neuf de ce matin. Nous avons déjà servi dix cafés, quatre demis, trois Pernod et un thé à la menthe! Qu’est-ce que se sera pour vous, Monsieur?»

Il sourit à sa femme qui se tenait dans la petite cuisine à l’extrémité du comptoir.

- «Bonjour, Madame. Un demi, s’il vous plaît.»

Comme les 20 centimes avaient été engloutis et que le flipper était retombé dans son silence tout éteint, les petites accoururent au bar.

_ «Papa, papa, on peut aller jouer dehors ?»

- «Voyez, les enfants aussi ils préfèrent jouer dehors!»

- «Momo, tu es responsable de ton frère et des filles de Monsieur.»

- «Michel, je m’appelle Michel.»

- «Il est 11h, revenez à Midi, on doit aller chercher votre mère pour déjeuner.»

Les enfants sortirent, un courant d’air frais de printemps envahit le café.

 

            C’est direct sur le chantier de la tour que Momo les a entraînés. Il se posta devant la palissade rue Mala. Il était brun, les cheveux frisés et courts avec des yeux noirs dans un visage très mince. Il passa le premier sa jambe entre deux planches puis tout son corps a disparu. Les autres se sont faufilés à sa suite, l’un après l’autre, Youssef en queue. Derrière les palissades, elles découvraient un nouveau monde, un gouffre, un cratère de béton, un labyrinthe de parois sur lesquelles ils marchèrent cherchant leur équilibre bras tendus pour ne pas être aspirer par le vide qui menaçait de les engloutir. Momo connaissait tous les passages difficiles, tous les pièges ; les planches qui avaient des clous, les parois sur lesquelles on ne pouvaient accéder à cause des barres de fer qui en dépassaient. C’est emplies d’un vertige, d’un monde agrandi qu’elles sont revenues chercher leur père au café des Arts. Momo et Youssef qui avait un visage plus rond, les cheveux plus longs et des yeux plus clairs que son frère, se sont engouffrés dans l’arrière cuisine.

- «Abderhaman, voici mon aînée Nathalie et ma cadette Laurence.”

Nathalie était toute en longueur, blonde avec des yeux bleus comme sa mère, Laurence était courte, costaud avec des yeux sombres et un grand sourire. Elles s’exclamèrent en choeur:

 

 

-«Au revoir Monsieur Abderhaman.»

Monsieur Abderhaman les regarda sortir. Il ramassa le verre de demi vide et le passa sous le robinet puis il l’essuya avec l’air d’un commerçant satisfait de son premier jour d’ouverture.

 

            Les samedis et dimanches suivants Michel s’arrêtait toujours au Café des Arts, soit en revenant du marché s’il l’avait fait avec ses filles, soit il y allait directement pour rejoindre sa femme et ses filles qui revenaient du marché. Claire, sa femme, et les filles buvaient une grenadine, lui un demi, puis les enfants partaient jouer dehors et les deux jeunes couples discutaient car il n’y avait jamais trop de monde. Abderhaman avait combattu auprès des français pendant la guerre d’Algérie, grâce à une somme d’argent que lui et des membres de sa famille avaient mise en commun il avait pu racheter le pas de porte de ce bistro. Le café ouvrait tous les jours jusqu’à dix heures du soir. C’était le seul bistro ouvert après huit heures dans le quartier. Ils voulaient rembourser le plus vite possible l’argent aux cousins afin qu’un autre membre de la famille puisse à son tour monter une petite affaire.

Les filles ne demandaient même plus à jouer au flipper, après avoir dit bonjour à Abderhaman et sa femme, elles partaient avec Momo et Youssef. Michel était content pour ses filles. C’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup d’enfants dans l’immeuble. Il y avait les Gricourt au deuxième, une famille de sept, tous plus âgés qu’elles et un peu siphonnés aussi, forcement vivre à neuf dans un deux pièces ça n’aidait pas. Il y avait aussi le petit Pascal au quatrième, il avait l’âge de ses filles mais sa mère Christiane, l’épicière de la rue Vaugelas que Michel connaissait bien, ne voulait pas qu’il joue dans la rue. Elle avait de meilleurs projets pour lui. Alors voilà, l’arrivée de Momo et Youssef, le fait qu’ils s’entendaient si bien avec ses filles, c’était formidable, et puis leurs parents étaient sympathiques.

 

            C’est un samedi soir que c’est arrivé. Les petites dormaient quand soudain quelqu’un a tambouriné à la porte. Comme leur lit se tenait dans la première pièce en face de la dite porte, elles se sont réveillées avec les choquottes. Michel est venu ouvrir en pyjama. C’étaient Abderhaman, ses deux fils et un gendarme. Les petites ont remonté leur couverture jusqu’au menton. Abderhaman évitait de regarder Michel dans les yeux. Il a débité sur un ton précipité:

_ “Je suis désolé. Est-ce que je peux te laisser les enfants. Je t’expliquerai, un problème avec le café.»

Michel fit entrer les enfants.

- «Et Fatima?»

- «En bas, je t’expliquerai. Merci. Merci, Michel!»

Ils ont entendu le gendarme et Abderhaman dégringoler les escaliers d’un pas lourd. Michel a installé les garçons sur une couverture  parterre au pied du lit une place des filles puis il a murmuré à Claire ce qui se passait dans la pièce voisine. Il l’a embrassée dans le noir et tous se sont endormis.

 

            Il faisait la queue à la boulangerie avec Laurence comme chaque dimanche, tous les deux encore en pyjama, Michel avec un imperméable par-dessus bien qu’il ne pleuvait pas. Mme Desjardins, la patronne, racontait l’histoire de derrière sa caisse. Elle avait tout vu, tout entendu surtout. Et son mari qui d’habitude dormait à cette heure là n’avait pas pu, avec les ambulances, les voitures de police et tout le saint-frusquin. Ça avait fait un tel tintamarre! Résultat, son mari s’était recouché après les croissants et les brioches ce qui ne lui était jamais arrivé en vingt ans de métier.

- «Un coup de couteau et dans le dos encore! En traître! Bonjour, Michel! Une baguette et deux nounours comme d’habitude?»

- «Non, deux baguettes et quatre nounours, aujourd’hui, nous avons des invités.»

- «Ah!, elle se pinça les lèvres entre les dents, Des sauvages, des assassins... des histoires de bougnoules, ni plus ni moins et à deux pas de chez nous encore! Voyez un peu ça!»

Les clients l’écoutaient bouches bées, certains n’avaient rien entendu la vieille et ils débarquaient dans l’histoire, ils avaient raté le début alors la boulangère reprenait.

- «Ça a sûrement commencé par une bagarre au café des A...»

Michel sortait avec les deux baguettes dans une main, il en a confié une à Laurence et l’a entraînée rue Olivier de Serre. Dans tout ça, la boulangère avait oublié de lui donner les nounours. Mais Laurence n’eut pas le temps de s’en désoler parce qu’elle découvrit aussitôt le bonhomme dessiné à la craie sur le bitume noir avec une large auréole brune sur le trottoir à la hauteur des reins et le café de Momo et Youssef rideau de fer tiré et gardé par deux policiers armés.

Michel entra au 65 et tambourina à la loge de la concierge.

- «Il est là Abderhaman?»

Elle ouvrit un des carreaux de la porte vitrée de la loge et y passa la tête. Une tête de vieux Saint Bernard qui viendrait juste de vider d’un trait son tonneau.

- «Il est pas là. Ils les ont tous embarqués la nuit dernière dans le panier à salade. Vous êtes pas au courant?»

- «Quelqu’un est mort?»

- «Un bougnoule, mais lequel ça??? Personne ne le connaissait ici! Un bougnoule de plus ou de moins! un coup de poignard, dans l’dos! Faut-y pas être lâche! On a pas vu un crime pareil dans le quartier depuis39-40! Des mauvais souvenirs!»

Le Saint Bernard avait revérouillé le carreau. Tandis qu’il s’éloignait de la porte on l’entendait maudire le crime, l’humanité et les souvenirs d’après guerre.

 

            Les Degat ont déjeuné. C’était un peu la fête, il y avait des invités. Laurence a prêté son bol à Youssef et Nathalie le sien à Momo Elles ont bu leur chocolat dans des verres, il n’y avait que deux bols dans toute la maison. Ce n’était pas mauvais le chocolat chaud dans des verres. Michel à préparé des tartines comme on les faisait dans les cafés, elles étaient longues et coupées de façon à ce qu’il y ait le dessus et le dessous de la baguette en même temps. C’était moelleux et croquant à la fois. Après ils ont fait une partie de petits chevaux avec Claire. Les enfants voulaient jouer dans la rue mais les Degat ont refusé, pourtant il ne pleuvait pas .

 

            Dans l’après-midi, Michel a emmené les quatre au Square de la porte de la Plaine, l’un des plus grands du quartier. On traversait les boulevards extérieurs et voilà, on n’était plus à Paris. On était à la campagne comme disait Michel.  Sur le chemin du retour, Michel s’est arrêté chez Bruno, le Café des sports à l’angle de la rue Olivier de Serre et du boulevard Lefebvre, pour acheter des cigarettes. Les enfants se sont agglutinés sur le flipper. Il y avait un grand gars qui y jouait, et ça claquait, les points, la loterie tout y passait. Laurence et Youssef n’était pas assez grand pour voir les trajectoires des boules.

- «T’en as quatre maintenant!», Bruno lança un torchon qui retomba pile sur son épaule puis se remonta les manches. Il avait des avant bras poilus, une moustache de caporal grisonnante et un nez rouge et tordu.

- «Tiens, tu me sers un demi.»

- «J’veux pas d’histoires Michel. J’veux pas de ces gosses ici.»

- «Des gosses, tu vas quand même pas...»

- «Michel, j’ai un commerce, j’peux pas me mettre la clientèle à dos! des anciens de l’Algérie y’en plein le quartier...»

_ «Ben justement, leur père c’est un ancien de l’Algérie!»

_ «Fait pas l’malin avec moi, Michel.»

_ «Vous faites chier avec vos histoires de guerres!»

- «Tu l’as pas faite, qu’est-ce que tu peux la ramener?»

_ «Toi non plus tu l’as pas faite! J’ai fait quand même deux ans de prison à la place... ça compte! Et leur père, il s’est battu avec les français, Bruno.»

_ «Michel, écoute moi bien, te mêle pas de ça!»

_ «Les mômes, ils ont rien fait!»

_ «Le prends pas mal, Michel...»

Michel a arraché les enfants du flipper auquel ils étaient collés. Il a descendu la rue Olivier de Serre à grandes enjambées jusqu’à l’épicerie que tenait des algériens, les seuls autres algériens du quartier. Momo et Youssef ne les connaissaient pas. Il a acheté un bouteille de lait puis ils sont tous remontés, les enfants sautillant derrière Michel jusqu’au cinquième sans ascenseur du 18 rue Vaugelas.

- «Mais Michel, on a déjà un litre de lait... avec la chaleur qu’il fait c’est du gâchis. Ça va tourner pendant la nuit, c’est sûr!»

_ «Les enfants en boiront au dîner.»

- «Pas de nouvelles! Tu crois qu’ils ont vraiment de gros ennuis?»

_ «Les gens sont cons, Claire.»

 

            Michel avait servi l’apéritif. Les enfants et sa femme buvaient un verre de lait dans lequel Michel avait mis de la grenadine pour y mettre un air de fête. Ils étaient assis autour de la table de la salle à manger dépliée pour l’occasion, et Michel, sur le rebord de la fenêtre ouverte qui donnait sur la cour, sirotait un verre de vin blanc  (il n’y avait que 4 chaises et un tabouret dans tout l’appartement), C’était dimanche après tout, et tout le monde méritait ce moment de bonheur. On frappa, des petits coups secs et discrets, trois par trois, neuf en tout. Claire alla ouvrir, elle était la plus proche de la porte. C’était Fatima. Momo et Youssef se lancèrent dans ses bras. Elle demeurait sur le pas de la porte.

_ «Entrez, entrez Fatima.»

Les garçons semblaient comme accrochés à sa longue robe.

_ «Et Abderhaman?» dit Michel.

Elle regarda ses enfants.

_ «Toujours là bas, avec eux.»

- «C’est grave, Fatima?»

- «Je sais pas.» On aurait dit qu’elle allait pleurer.

Ils l’ont retenue pour dîner. Ensuite Michel l’a raccompagnée avec les garçons rue Olivier de Serre, ils avaient un deux pièces au-dessus du café. Les policiers avaient déserté la rue. Michel la quitta sur le pas de sa porte.

- «Vous êtes sûre que ça va aller, vous n’aurez pas peur, Fatima?»

Elle fit signe que non.

- «La maison est ouverte, venez quand vous voulez.»

La porte se referma, il attendit que Fatima verrouille et il rentra chez lui. Il y trouva ses filles couchées et sa femme pensive.

 

            Claire est descendue la première, c’était lundi matin, il pleuvait. Michel ne travaillait pas, il ne travaillait pas beaucoup. Comme ils n’avaient qu’un parapluie, elle a emmené ses filles à l’école. Comme le plus souvent, elle leur faisait d’abord traverser la rue Olivier de Serres. Ensuite il fallait la descendre puis traverser la rue des Morillons qui était très empruntée par les voitures. D’habitude elle les laissait descendre seules jusqu’en bas au 16 de la rue Olivier de Serres où l’école se trouvait mais comme l’averse ne se calmait pas, elle a dû les conduire jusqu’au bout. En revenant, elle acheta un croissant pour Michel chez Desjardins, il adorait ça, puis elle ramassa le courrier. Il y avait une lettre du propriétaire qui devait réclamer encore le loyer de l’hiver, Il fallait vraiment que Michel fasse quelque chose, il y avait une publicité, et une lettre sans timbre et sans nom sur l’enveloppe.

Michel était déjà levé. Il se rasait dans la cuisine quand elle a ouvert la porte.

- «Michel, j’ai un croissant et une lettre du propriétaire!»

- «Merci mon amour. Je vais lire le croissant d’abord!»

- «Je suis sûr qu’il réclame le loyer. Avec quoi on va payer cette fois?»

- «T’inquiète pas, j’emprunterai.»

- «À qui Michel? On doit de l’argent à tout le monde.»

_ «Il faut se faire de nouveaux amis, c’est tout! »

Elle a ri tout en ouvrant la lettre sans timbre. Michel est sorti de la cuisine, a pris le croissant et l’a embrassée.

- «Lis ça.»

- «Quelle bande de fumiers. Les gens sont vraiment cons, Claire, mais cons.»

- «Tu dis toujours ça!»

- «Cette fois, nous en avons la preuve, Claire.»

 

            Il frappa à la loge de Thérèse, leur concierge. Il pensa à la concierge d’Abderhaman, la sienne ressemblait plutôt a un grand Chow Chow un peu bouffi. D’ailleurs elle en avait trois. Ils aboyèrent immédiatement derrière la porte vitrée.

_ «Qu’est-ce que c’est?»

- «Bonjour, Thérèse. C’est Michel au 5ème.»

Elle ouvrit sa porte non sans prendre son temps. Les Chow Chow sont sortis les premiers. Ils sautaient et tournicotaient autour de Michel en jappant. Une odeur de pisse s’enroula autour de lui.

- «Qu’est-ce qu’y a mon garçon?»

_ «Vous étiez là ce matin!»

- «Ben, j’étais dans les escaliers comme tous les lundis!»

- «Est-ce que vous avez vu quelqu’un mettre du courrier dans ma boîte?»

_ «Bah, non. Quelque chose ne va pas?»

- «Non, non, rien. Merci Thérèse.»

- «Allez, allez, coucouche panier, papattes en rond.»

Thérèse rentra les chiens et tira son gendarme. Il ne restait plus qu’une odeur de pisse et Michel dans l’entrée de l’immeuble. Il ouvrit sa boîte aux lettres. Elle était vide. Il réactiva la minuterie et monta les étages deux par deux.

 

            Vers deux heures, il y eut une belle éclaircie, Michel en profita pour se mettre à la recherche d’un copain à qui il pourrait emprunter un peu d’argent. Il fit tous les cafés du quartier sans trouver un copain à taper. Il passa devant le café des Arts mais celui-ci était toujours fermé. Il voulut monter voir Fatima, mais il hésita et finit par prendre la direction du café des sports.

C’est au coin de la rue de la Saïda qu’il le croisa. Abderhaman le front haut, le cheveux serré, les joues émaciées, évita son regard et changea de trottoir. Michel essaya de l’aborder mais il pressa le pas et tourna dans la rue Pierre Mille.

Comme il n’y avait personne que Michel connaissait au café des Sports, il fit demi tour et décida d’aller chercher les petites à la sortie de l’école.

 

            Nathalie et Laurence étaient déjà dans la rue. Quatre heures et demie avaient sonné. Elles ont appelé Momo et Youssef qui franchissaient le seuil de l’école des garçons. Momo s’est approché d’elles et d’une voix solennelle leur a déclaré:

_ «Mon père il veut plus qu’on vous parle», le visage de Momo semblait encore plus mince que d’habitude, Youssef était resté au 14 devant les marches de l’école des garçons.

_ «À cause que?» a demandé Nathalie.

- «À cause de la police.»

Les trois se sont jaugés silencieux pendant trois longues minutes. C’est Laurence qui a brisé le mutisme.

- «Madame Desjardins, elle vous appelle bougnoule.»

- «Bougnoule? Qu’est-ce que ça veut dire bougnoule?»

- «Je sais pas.»

Momo a appelé son frère. Ils ont traversé la rue Olivier de Serre et l’ont remontée sans se parler. Michel aperçut ses filles à la hauteur de la rue Leriche. Il les vit s’arrêter chez la marchande de bonbons qui était sur le pas de sa porte, profitant du rayon de soleil. Sur le trottoir d’en face, il y avait Mohamed et Youssef. Il rebroussa chemin et rentra chez lui.

 

- «J’ai vu Abderhaman.»

- «Alors qu’est-ce qui se passe?»

- «Je ne sais pas, il s’est enfui.»

- «Il ne t’as peut-être pas vu.»

- «Il m’a vu j’en suis sûr.»

- «T’as trouvé de l’argent?»

- «Peut-être, j’aurai une réponse demain.»

Les filles sont arrivées toutes tristes et essoufflées. Elles montaient les escaliers toujours trop vite.

_ «Momo et Youssef sont fâchés.»

- «Même qu’ils veulent plus nous parler.»

Claire les a calmées en les mettant à leurs devoirs.

 

            Ce sont les petites qui l’ont découvert. Elles partaient à l’école. Un gros rat d’au moins deux kilos, mort, tailladé et baignant dans son sang sur le palier des W-C. C’est avec cette image en tête qu’elles ont passé toute la journée à l’école éprouvant quelques difficultés à se concentrer. Même pendant la récréation, elles ne pouvaient s’empêcher de le voir, le rat, puant, ballonné et le cri d’horreur de leur mère quand elles l’avaient appelée qui recouvrait encore les cris de la cour de l’école. Elles ne pouvaient même pas le raconter à Momo et Youssef, elles avaient promis de ne plus leur parler.

 

            Comme on achète du pain tous les jours, c’est Madame Desjardins qui leur a appris que le café des Arts avait été vendu. C’était une bonne affaire. On prévoyait l’ouverture de l’École Supérieure des Arts Appliqués pour septembre. Oui, c’était le nom officiel! Cela amènerait une bonne clientèle. Le nouveau patron, une relation de son beau-frère, allait même garder le nom, c’était parfait. Un café pour les jeunes, voilà ce qu’il manquait au quartier. Ça devait évoluer. On ne pouvait pas faire autrement. Elle savait aussi que la famille de Momo et Youssef avait quitté le quartier. Oui, ils l’avaient relâché. Pas de preuve, pas de mobile. Innocenté. De toute façon crime ou pas crime, c’était pas un quartier pour eux, ils avaient finalement fini par s’en rendre compte.

 

            Michel ne s’arrêtait pas dans ce café lors de ses tournées de quartier en quête d’argent ou juste de rigolades entre copains par fidélité pour Abderhaman et sa famille. Quand les petites étaient avec lui, elles jetaient un coup d’oeil furtif à l’intérieur, des fois que Momo et Youssef reviennent mais ça n’arriva jamais.