Néfertiti

par Mireille Seasseau

1.

Un homme blanc m'appelle « mon petit canard » alors que je l'ai jamais vu. Il ne sait même pas mon prénom. Je suis dans un endroit blanc, comme ses habits, mais je distingue mal tout ce qui est après lui, dans l'espace. Le brouillard. Si ça se trouve je rêve. Non, je sens la douleur. Pourquoi maintenant il me dit que je vais m'en sortir ?

Je le distingue mieux par instant, mais flou encore. Il a de grands yeux couleur d'olives noires. J'aime son visage. Il est bon. Ne ressemble à personne. Flou. Mais pourquoi tous ces mots à la bouche ? Une femme, à côté de lui, répète ce qu'il me raconte. Echo.

Elle est mouvante. Dans ma tête je l'appelle « la mer ». La seule chose qui me raccroche à elle est son parfum. Une odeur de vanille marine. Quand elle se penche sur moi pour changer mes bandelettes, elle me donne vie. Mais je suis incapable de la deviner. J'ai un sourire en moi, juste pour elle.

2.

J'ouvre les yeux sur le ciel blanc. Non, c'est le plafond de la chambre.

Celui qui m'appelle « mon canard » est là, assis sur mon lit. Il m'apprend qu'il est interne et qu'en cette saison, au mois d'août, le service dans lequel on m'a transférée est un peu trop cool, à cause des vacances, de la folie, des femmes si belles. Il est possible qu'il ait un grain. Je le lui dis. Il secoue la tête. Mais non, tout est normal.

Je pense à ses mots, « les femmes si belles »... Mais je n'en suis pas encore une, j'ai 16 ans. Et personne ici ne m'appelle par mon prénom. Je n'ai peut-être pas d'identité pour eux.

Je repousse le plateau avec une grimace. Dégoût. Envie de vomir. les nourritures terrestres. Ca me rappelle quelque chose. Pourquoi personne ne me parle jamais de mes parents ? Ils sont morts ? Tu vas le dire où j'arrache tout ce qui m'entoure ? Arrête de m'appeler ton canard. J'ai besoin d'un peu de respect. Les adultes, les hommes ne savent pas aimer les filles de mon âge. Ils nous veulent, c'est écrit dans leurs yeux. Dans les tiens. Mais qu'est-ce qu'on fait de ça? C'est pas de l'amour. Moi, je ne désire personne et pourtant j'aime. J'aime « la mer », l'infirmière qui vient reprendre mon plateau de midi. Je lui souris.

3.

J'ai mal au ventre. Comme si on m'avait tuée en commençant par l'intérieur.

Avant l'hôpital, personne ne savait que j'avais la vie à l'intérieur, à part Frédéric. Je la sentais jusqu'au bout de mes doigts, jusqu'au fond des bois. Les souvenirs remontaient à la lumière, les un après les autres, et se posaient partout en moi. Des oiseaux sur mes branches.

Elle changeait ma mémoire, mes sens, et je devenais belle. Je marchais comme dans un vertige. Je la portais mais je n'avais pas le droit.

Et puis la pluie.

La pluie. Rouge.

4.

La mer me sourit et me dit son nom. Je l'aime moins maintenant qu'elle ne s'appelle plus « la mer ». Elodie me défait des machins qui entrent dans mes veines. Je n'en ai plus besoin. Mais maintenant, il faudra manger. Je promets, je jure. Liberté je te respire. C'est puéril ce que je dis. Elle s'en fout et continue à me parler de moi. Je suis au quatrième étage et si j'avance vers les fenêtres, je vais découvrir la mer du haut de l'Hôpital-Nord. Frissons. A Marseille ? Je veux me lever, sortir du lit. Aide-moi à enlever mes bandelettes, viens m'aider, Elodie. Où est-elle ? Oui, j'ai un vertige terrible chaque fois que j'essaie de me redresser. Mon ventre me fait mal, toujours. Je crie dedans. Je veux courir. Je veux vivre, souffrir la vie... Elodie me parle doucement, comme à une enfant sénile. Arrête s'il te plaît, je ne suis pas gâteuse, je vais y arriver. Bien sûr ma grande, appuie-toi sur mon épaule. Voiiiiilà. Aucune raison pour que tu ne marches pas. Ton corps fonctionne normalement. Mais tous ces jours sans te lever et les muscles s'endorment. Il faut être patiente.

Un demi-heure plus tard je suis debout, appuyée contre la baie ouverte de ma chambre. La mer ressemble à une palette de lumière. Elle vient m'habiter, vide mes yeux de ce qui est moche. Des tas de mots se mélangent. Trop de sensations à la fois. La mer. Rien qu'elle et moi.



Quand Elodie approche avec sa seringue, à cinq heures, je parviens enfin à pleurer. Depuis tous ces jours, ces nuits que j'attendais sans y parvenir. Maintenant j'ai chaud de mes larmes, chaud de moi. Je me brûle en apprenant ce qui s'est passé. L'infirmière me demande de me calmer. Elle précise que j'ai de la chance. Que je n'ai perdu que... que je n'ai rien. Seulement mon ventre sans vie. Un accident de la route et s'en sortir de cette façon, ma belle ! ! Je pleure jusqu'à me vider de moi. J'ai 16 ans dans sept jours. Le 19 août. Je lui demande de tout garder, tout. Moi je ne veux que le « rien » que j'ai perdu. Un rien.

Elle remet les bandelettes sur mon ventre. Je suis toujours Néfertiti.

5.

L'interne qui m'appelle « mon petit canard » part en vacances. Il vient me dire au revoir, m'offre un canard made in China, justement. Je ne veux pas qu'il s'éloigne, mais il n'entend pas mes yeux qui lui disent... Maintenant il disparaît derrière la porte bleue qui tangue encore quelques secondes après lui. Moi, je joue à caresser ma joue avec la peluche. Douceur. Mon premier contact avec le monde disparaît. Je me sens seule. Je suis triste. A qui le dire ? Elodie... Trop de travail ce soir, dès que je peux, je m'occupe de toi, mais tu vas tellement mieux ! Bientôt tu pourras sortir.

Pour aller où ? Chez mes parents ? Non ? Je le savais. Ils sont morts. Dans ma tête passent des cargos de leur vie. Loin sur la mer, ils sont là et ailleurs. Je les garde en moi comme si j'étais leur seule maison maintenant. Une maison vivante, qui bouge et se transforme. Je suis la dernière maison en vie de cette famille. Elodie, arrête de dire que je perds la boule. Je sais ce que je raconte. Quand on a des parents tout est différent. J'ai le droit de m'affoler. C'est pas pour ça que je suis folle. De toute façon je m'en moque. J'ai mal.

6.

Aujourd'hui on me permet de descendre à l'accueil, dans le grand hall, pour acheter quelques revues et croiser l'humanité. Un échantillon réduit de l'humanité seulement. La psy parle de ma « socialisation » : elle est mignonne avec ses expressions maquillées.

Dans l'ascenseur, le grand miroir me renvoie à moi-même. C'est drôle comme j'ai maigri, je ressemble à Jane Birkin quand elle tournait Slogan, au début.

Je n'achète rien. Une seule envie me prend : sortir, m'échapper, prendre le large. J'observe les gens autour de moi. Personne ne surveille l'endroit. J'ai un peu peur mais après le kiosque, je file droit vers la sortie.

Dehors, la lumière me prend comme la mer dans une chanson de Renaud. Je tousse, j'éternue. Le soleil me joue le grand jeu, il me pousse vers les parkings puis dans la rue. Je n'ai rien sur moi, à part quelques billets offerts par la psy, des mouchoirs en papier dans la poche de mon jean... Et un canard en peluche. Minuscule.

A l'arrêt de bus, je croise des gens qui ne s'étonnent pas de me trouver là. Personne ne fait attention. Je me sens bien, je monte dans le car et le voyage vers la mer commence.

Je sais que je ne devrais pas quitter l'hôpital sans autorisation. Je sais que je ne suis pas majeure et que ce que je fais s'appelle une fugue. Je sais, je sais tout ça. Et
alors ?

7.
Je suis installée sur un rocher du château d'If.

Lorsque le dernier bateau est parti tout à l'heure, je me suis cachée pour rester seule ici, avec les mouettes. J'ai enlevé mon jean et mon T.Shirt. Lentement, je déroule les bandelettes qui entourent mon ventre. Elles ne me servent plus à rien maintenant.

La nuit vient. Je suis une île au centre de l'île. Autour de moi, la mer, le passé. Au milieu, moi, le présent.

Je vais m'endormir sur la roche. Elle est tiède du soleil du jour. J'ai seize ans aujourd'hui, maintenant. Je suis en chemin vers mon nom. Alors, je serre fort le canard en peluche dans ma main, et, avec les bandelettes qui me momifiaient, je le lance de toutes mes forces vers le large. Après, je garde une trace de sa douceur au creux de ma main, et je la pose sur mon ventre.

Néfertiti, 1999

Mireille Seasseau



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