*Ecrit
en Provençal.
Pèr
nostro lengo ...*
Hôpital La Durance (Avignon) service Gastro . Chambre 522.
Julie tient le téléphone serré contre son oreille, comme si elle craignait de mal
entendre.
- Bon, aco ès marrid, tent à la vido què si méno aro ! * Eh bé, ça fait trois jours
que je suis ici. Tu crois pas que non ? Boan diou*, maintenant ils m'ont mis dans une
chambre avec une vieille.
Hein ?
Bè elle a 90 ans. Qwoua ? Moi j'ai 89. Mais c'est pas pareil hein, je ne suis pas
sénile, moi. Il faudrait quand même que ces infirmières comprennent, se mettent à la
place des malades, soient « cycologues ».
Hein ? « psychologues » ? Mouais. Pareil.
Alors, je reprends, arrête de me couper tout le temps, Marie-Laure. Tu me donnes le
tournis avec tes « mémé écoute-moi, mémette calme-toi ». Qu'est ce que tu veux que
je me calme avec mon environnement ...
Je reprends. J'ai trois ulcères. C'est pour ça qu'ils m'ont mise à la diète pendant
deux jours. Moi qui aime tant manger, quel malheur ! Et puis tu vois, je ne sais pas
pourquoi ils appellent cet hôpital « la Durance » parce que j'aperçois juste un
parking de ma fenêtre. De rivière, point du tout. C'est moche ... Tu crois pas que non !
Hein ?
Bien sûr que je vais mal, très mal même. J'ai qu'une envie : partir m'occuper de mon
jardin. En novembre on plante : « A la sainte Catherine, tout arbre prend racine ». Puis
il faut que je chasse les rats qui envahissent le grenier. Les sales bêtes refusent le
riz empoisonné, par contre elles dévorent les graines pour mes oiseaux. Et tu sais
combien je les aime ! Finalement ils avalent le grain empoisonné des rats. L'autre jour
j'en ai trouvé un, mon rouge gorge, celui qui migre chez moi chaque hiver ... mort sur la
terrasse. J'en ai pleuré. Ca m'a fait un coup au coeur, pire qu'un ulcère. Non, je ne
peux pas rester ici, le derrière collé à mon lit d'hôpital. Ils ne m'auront pas.
Saletés de bestioles va !
Hein ?
Ma voisine de chambre ? Elle perd les pédales. Elle m'inquiète. Vraiment je ne comprends
pas pourquoi il m'ont mise avec une vieille. Laurie tu m'entends ?
Voilà, je t'explique. Elle me prend pour une infirmière : c'est te dire l'état de sa
cervelle. Il faut être au bout du rouleau pour me confondre. Je suis pas du tout «
typée » nurse moi, avec mon fichue sur la tête et ma chemise de nuit en pilou ...
Hein ? Articule Marie-Laurette, tu sais comme je suis devenue sourde à cause des
informations à la T.V. et des Feux de l'amour ... Ca fatigue l'entendement, il dit, mon
docteur.
(Long silence)
Qu'est-ce que je racontais ? Voui, toutes les deux minutes ce matin, cette pauvre vieille
me demandait de lui apporter à boire, de lui remettre les draps, de remonter son gros
oreiller, d'allumer ou d'éteindre la télé (elle a peur de la télécommande), de lui
lire une histoire « un joli conte » ... à la fin, j'en ai eu par dessus la tête, me
suis allongée dans mon lit et me suis cachée sous les draps, comme si je dormais.
Attends, j'ai pas fini. Tu m'as coupé le fil ...
Ah,voui, voilà. Au bout d'un quart d'heure cachée sous mon drap, comme je n'entendais
plus de bruit, j'ai cru qu'elle dormait, dans son lit. Alors, j'ai doucement relevé le
drap de ma figure et ... elle était là ! à 10 cm de ma tête, penchée, à me regarder
de ses yeux de chouette. J'ai sursauté, crié très fort et elle aussi. Je crois qu'elle
a eu plus peur que moi. Elle est tombée en arrière, la pauvre.
Ensuite ? Je ne sais pas, mais les infirmières l'ont emportée. Je ne l'ai pas revue.
J'espère qu'elle n'est pas morte de frayeur. Enfin, si c'est le cas .... la vie est dure
pour les vieux.
Oui ? Laurette ? Ce qu'ils m'ont fait comme misère ce matin ? Pas de petit déjeuner. Tu
sais combien j'y tiens. Ulcère ou pas. Eh bé c'était pas la diète : ils avaient
oublié. C'est tout. Pour que l'hôpital fasse des économies sur mon compte.
Qwoua ? Je sors demain ? Comment tu le sais ? Mon petit docteur, celui de Pélissanne te
l'a dit ? Non, pas lui, c'est un endormi ...
Je vais sortir demain alors ? ...
J'ai oublié de te dire. Ce matin, je me suis levée à cinq heures. J'ai été
réveillée par la vieille femme qui a hurlé dans son sommeil « au secours, des rats !
» et je t'assure qu'il n'y en avait pas un seul de rat. Seulement moi, j'aimerais bien
quitter le navire, pour rentrer à la maison.
Marie-Laure le monde est beau dehors, même l'hiver, je suis mal parce que je suis vieille
mais je me sens d'attaque. Demande au docteur d'avancer la date de ma sortie à ce soir,
plutôt que demain. Tu me rendras service.
Viens vite me chercher fifille. Ramène-moi à ma maison.
Tu vois, quand il est passé le petit docteur, (un jeunot, 40 ou 50 ans) avec sa cour
d'internes autour de lui, tout à l'heure, je lui ai dit en patois : « Iou, Vous
enterreraï tous !* ». Mais il a pas compris. C'est fini la Provence. Fini.
(Soupirs)
Je me prépare pour partir ce soir. Il faut encore que je m'occupe de ces rats dans mon
jardin. Bises. Tu dis ? « je t'aime mémette ? » Tu parles trop. On dit pas ces choses
là, on se les garde cachées. Viens me chercher, Vite. Boan diou !*
*
Julie raccroche, soupire, regarde le lit vide à côté du sien, sort ses affaires du
placard et pose son sac sur le lit. Ensuite elle s'assied et plante le thermomètre dans
un vase de fleurs en pensant que comme ça, quand l'infirmière lira sa température, elle
croira qu'elle est morte et lui fichera la paix. Enfin !
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