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Je viens de sortir, nerveuse, la nuit, devant limmeuble. Un
regard rapide à ma montre, plus pour me rassurer, reconnaître un
objet familier, un contact accepté. Si je me laisse glisser dans
la rue, à cette heure, cest à cause du dingue qui vit au-dessus
de chez moi. Enfin, quand je dis quil habite... A mon avis, il
nest là que pour mépier, attendre le moment, disons linstant
idéal pour mavoir. Je le sais, je le sens, il est là-haut et me
guette.
Alors, je mappuie contre le rideau de fer de la boucherie. Trois
heures du matin. Un clocher, quelque part sonne en pleine
mégapole, dans ces quartiers... Le ciel noir prépare un orage de
nuit. Lair sent déjà la pluie, les embruns aussi, à quelques
dizaines de mètres du Vieux Port. Jai un peu froid, remonte le
col de ma chemise. Rien à faire, le vêtement est trop léger contre
le vent qui repousse le tissu. Impossible de me réchauffer.
Je frissonne aussi de peur, enfin, dun début de trouble qui
chatouille tout mon corps. Trois hommes plutôt black, très jeunes
je crois, avancent vers moi dune démarche chaloupée de marins du
petit matin. des matelots paumés ? Ils chantent un truc qui
ressemble à du néo-rap mais... Mais les paroles je les connais...
Dingue ! Je les ai apprises à lécole quand javais huit ans !!
Les trois grands là, ils rappent sur Verlaine :
- Les sanglots longs LONGS congggg ! (...) Des vi-ô- leurrrreeeuux
NON ! des vi-o-longs conggg !
Ils stoppent à ma hauteur, le chef sapproche, me secoue lépaule
:
- Salut nana la nuit ! ... Verlaine, je laimmmmmme !!!
Comme il crie, je fais mine de me boucher les oreilles et je les
sens qui samusent à me voir faire. Alors big chief recommence à
me marteler lépaule puis me demande, rassurant, haleine de fumeur
et voix profonde :
- Tas du feu petite fée ?
- Je ne fume pas. Mais... Au-dessus de chez moi, au second, il y a
un type complètement déglingué, un boucher. Cet homme veut
mavoir. Il a du feu, lui. Ce matin, il a fait flamber la pile de
bouquins qui attendaient sur le palier. Pas eu le temps de les
rentrer dans mon appartement et... Il a failli mettre le feu à
limmeuble. Il est fou, il mattend... Cest pour ça que je suis
là, dehors, à me demander si je cours au commissariat du quartier
ou si jattends quil descende.
- Ca va pas net ta tête hein ? Mais cest bon, raconte pas ta vie
un max, va plutôt pleurer dans les jupes des flics et nous on
monte le mettre en morceaux ton boucher. Oh, tu entends ?
- Oui. Mais... Vous ne laurez pas. Et puis jaime pas les flics,
je ne veux pas aller au comm ...
Je ne finis pas ma phrase, ça ne sert à rien de parler aux murs.
Le néo rappeur à lhaleine de fumeur me salue, sûr de lui, pose
une cigarette au coin de sa bouche et ricane en se dirigeant vers
la porte de limmeuble. Les autres le suivent. On dirait des
jeunes chiens qui se la jouent. Je soupire et frissonne à nouveau.
Lorage, un bruit de fond en provenance du sud, vers la mer,
peut-être des côtes dAfrique, reste éloigné.
Je sais que ça ne sert à rien de croire quils réussiront. Il est
toujours plus fort. Des mois quil me tient, des semaines que ceux
qui sy frottent en partent blessés. Je suis de plus en plus
seule. Et puis je narrive plus à décoller dici, de cette rue,
de cet immeuble qui pue la viande et la boucherie. Cet homme est
mon cauchemar. Ma...
Je commence à pleurer. Cest si facile en fait. Toujours appuyée
contre le rideau de fer de la boutique de mon voisin du dessus, je
veux me persuader que lair est plus pur vers la mer. Le port est
si près. Si jen avais la force je pourrais méloigner de la
grille de fer, commencer à marcher, dabord doucement puis de
plus en plus vite et enfin courir, courir, menfuir au delà de
cette rue, de ce cloaque, de cette nuit... Je pourrais gagner le
port et quitter la ville, embarquer pour ailleurs. Mais... non.
Déjà trois fois que je déménage, trois quil me suit,
sinstalle
aux abords de chez moi. La première fois que je lai rencontré, il
avait un job de tatoueur. Jy étais allée tranquillement pour
faire graver le nom de papa. Au bout du compte, jen ai gardé un
petit souvenir. Caché au-dessus de mes reins, un dessin spécial,
un cadeau de lenfer. Depuis, il ne me lâche plus. Et si
aujourdhui il est boucher, cest pour machever, me transformer
en chair à pâté. Je le sens.
Soudain je sursaute, les trois rappeurs de tout à lheure
séchappent du couloir de limmeuble et filent en hurlant au fou.
Je me couvre les yeux, pour ne pas voir le sang. Je suis certaine
quil dégouline partout, sur leurs visages, leurs mains. Je...
Puis jattends que revienne le silence. Il se dépose peu à peu,
retrouve ses marques, insignifiantes. Alors jouvre à nouveau les
yeux et remarque trois silhouettes dégingandées qui fuient aux
confins de la rue des Miracles. Big chief semble blessé, il tient
sa joue, ou son oreille, je ne vois pas vraiment dici. Et puis
ils disparaissent. Je suis seule. Vraiment. La nuit me prend.
Je dois remonter chez moi. Oui jai peur. Cest risqué, je le
sais, mais je nirai pas jusquau commissariat, de toute façon.
Ils ninterviennent jamais avant quun fait concret ne se soit
produit. Et en matière de faits concrets, je nai pas grand chose
à leur proposer aux flics, pour l'instant. Et puis, passer la nuit
à trembler dans la rue nest pas une solution. Cest même
dangereux.
Je me penche vers la bouche noire de la cage descalier et écoute
les bruits de la nuit. Le tonnerre reste sur la mer, vers le
large, stationnaire, en bruit de fond. Un grattement, quelque part
entre les murs du couloir plongé dans les ténèbres, celui dune
souris peut-être. Le voyant de la minuterie sur le mur des boîtes
aux lettres joue à la bouée de sauvetage, clignotant vital "
coucou la ptite, viens un peu par ici ". Mais lautre doit se
cacher juste derrière. Je fixe le voyant. A force, il finit par
danser comme un mirage. Il faut que je me calme. Allez. Du
courage. Un pas. Rien ne se passe. Deux, trois, quatre pas... Je
suis tout près du but. Un battement de tambour effréné envahit mon
coeur, ma poitrine. Je ne suis plus quune peur, longue et
terrible, au bord dun gouffre à lodeur de sang. Un dernier pas
et... me voilà devant la minuterie. Autour je ne détecte rien car
tout est noir. Aucun son, juste une respiration, comme celle dun
chien qui a couru, et puis... une odeur fade, froide, celle du
sang. Je hurle en même temps que jappuie de toutes mes forces sur
la minuterie pour que la lumière envahisse le couloir et... face à
son visage terrible, je bascule dans la terreur et fonce vers mon
appartement. Des dizaines de marches dévorent mes jambes.
Heureusement, je suis plus légère que lui et il sessouffle pour
me rattraper. Enfin je touche ma porte, qui nest pas fermée, la
pousse violemment, la retourne sur moi comme une crêpe et enfonce
les trois verrous en marrachant presque la peau. Oufff. Contre le
battant, je commence à évaluer les pulsations de mon coeur. Trop
rapides. Un jour je vais mourir de peur. Avant quil ne machève.
Cest bête... par sa faute.
Le silence maintenant métonne, mabsorbe. Que fait-il ? Jécoute
attentivement, loreille collée à la porte. Cest alors que je
sens une vie, quelque chose de presque doux, qui frémit derrière
le bois. Une voix murmurante, dans lobscurité :
- Ouvre-moi, sil te plaît
Sa respiration se fait plus puissante après ses mots, et jimagine
la peau de son visage, si près du mien. Jai froid, je transpire.
Il faut que je me calme. Alors, à bout, je lui murmure que je le
laisserai rentrer demain, après la nuit... Il me demande davoir
pitié. Je lui réponds S
- Laisse-moi Angelo. Sil te plaît.
- Non.
Je peux pas. Au bout du monde jirai pour toi. Tas pas
compris ?
- Rien non. Tu tues ma vie, tu charcutes, tu coupes, tu
vampirises, cest tout ce que tu fais.
- oui, je sais, je veux ta vie.
- va chez les fous !!
- mais je taimmmmmme
- non tu veux me tuer.
- tas rêvé ça. Cest pas parce que je suis boucher... Tes
parano
...
- Angelo, va dormir. Prends un calmant.
Il hésite. Me dit encore quil a amoché mes petits copains de tout
à lheure et quil cassera la terre entière autour de moi,
jusquà
ce que.... le désert. Lui et moi, cest tout.
Je baille. Un sommeil de fin de nuit me couvre maintenant. Jai
peur encore, toujours, mais je sens que lhomme, derrière la
porte, entre dans sa phase douceur. Alors, dun mouvement
terrible, je défais les verrous et entrouvre le battant. Il pousse
la porte et me regarde avec des yeux vides, immobiles. Je tremble
un peu, encore. Je sais que je risque ma peau, mais je tends ma
main vers la sienne. Il se met soudain à pleurer, avance un pied,
puis lautre, et geint comme un bambin lorsque sa peau touche la
mienne. Ma main disparaît dans sa paume, comme avalée. Il pleure
et sessuie les yeux avec sa manche. Il ne peut plus sarrêter. Un
enfant. Un gosse de trente ans aux mains brûlantes, couvertes de
sang lavé, invisible mais réel. Je le tire à lintérieur,
rapporte
une couette de ma chambre et le pousse doucement sur le divan de
la bibliothèque, celle qui attendait mes piles de livres
incendiés. Il sallonge, silencieux, un pantin privé de gestes qui
mappelle des yeux.
Alors jenroule la couette autour de lui, puis sur nous
maintenant. On sendort lun contre lautre et aucun air ne passe
entre sa peau et la mienne tellement on est serrés. Jaime sa
force de taureau et cette odeur de vie sur lui meffraie et
mattire tout à la fois. La peur au ventre. Des larmes rouges
sèchent sur ses joues. Le boucher sendort. Lorage séloigne
vers
lAfrique. Laube bientôt jouera au gagne-lumière.
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