Le boucher

par Mireille Seassau



Je viens de sortir, nerveuse, la nuit, devant l‘immeuble. Un
regard rapide à ma montre, plus pour me rassurer, reconnaître un
objet familier, un contact accepté. Si je me laisse glisser dans
la rue, à cette heure, c’est à cause du dingue qui vit au-dessus
de chez moi. Enfin, quand je dis qu’il habite... A mon avis, il
n’est là que pour m’épier, attendre le moment, disons l’instant
idéal pour m’avoir. Je le sais, je le sens, il est là-haut et me
guette.

Alors, je m’appuie contre le rideau de fer de la boucherie. Trois
heures du matin. Un clocher, quelque part sonne en pleine
mégapole, dans ces quartiers... Le ciel noir prépare un orage de
nuit. L’air sent déjà la pluie, les embruns aussi, à quelques
dizaines de mètres du Vieux Port. J’ai un peu froid, remonte le
col de ma chemise. Rien à faire, le vêtement est trop léger contre
le vent qui repousse le tissu. Impossible de me réchauffer.

Je frissonne aussi de peur, enfin, d’un début de trouble qui
chatouille tout mon corps. Trois hommes plutôt black, très jeunes
je crois, avancent vers moi d’une démarche chaloupée de marins du
petit matin. des matelots paumés ? Ils chantent un truc qui
ressemble à du néo-rap mais... Mais les paroles je les connais...
Dingue ! Je les ai apprises à l’école quand j’avais huit ans !!
Les trois grands là, ils rappent sur Verlaine :

- Les sanglots longs LONGS congggg ! (...) Des vi-ô- leurrrreeeuux
NON ! des vi-o-longs conggg !

Ils stoppent à ma hauteur, le chef s’approche, me secoue l’épaule
:

- Salut nana la nuit ! ... Verlaine, je l’aimmmmmme !!!

Comme il crie, je fais mine de me boucher les oreilles et je les
sens qui s’amusent à me voir faire. Alors big chief recommence à
me marteler l’épaule puis me demande, rassurant, haleine de fumeur
et voix profonde :

- T’as du feu petite fée ?

- Je ne fume pas. Mais... Au-dessus de chez moi, au second, il y a
un type complètement déglingué, un boucher. Cet homme veut
m’avoir. Il a du feu, lui. Ce matin, il a fait flamber la pile de
bouquins qui attendaient sur le palier. Pas eu le temps de les
rentrer dans mon appartement et... Il a failli mettre le feu à
l’immeuble. Il est fou, il m’attend... C’est pour ça que je suis
là, dehors, à me demander si je cours au commissariat du quartier
ou si j’attends qu’il descende.

- Ca va pas net ta tête hein ? Mais c’est bon, raconte pas ta vie
un max, va plutôt pleurer dans les jupes des flics et nous on
monte le mettre en morceaux ton boucher. Oh, tu entends ?

- Oui. Mais... Vous ne l’aurez pas. Et puis j’aime pas les flics,
je ne veux pas aller au comm ...

Je ne finis pas ma phrase, ça ne sert à rien de parler aux murs.

Le néo rappeur à l’haleine de fumeur me salue, sûr de lui, pose
une cigarette au coin de sa bouche et ricane en se dirigeant vers
la porte de l’immeuble. Les autres le suivent. On dirait des
jeunes chiens qui se la jouent. Je soupire et frissonne à nouveau.
L’orage, un bruit de fond en provenance du sud, vers la mer,
peut-être des côtes d’Afrique, reste éloigné.


Je sais que ça ne sert à rien de croire qu’ils réussiront. Il est
toujours plus fort. Des mois qu’il me tient, des semaines que ceux
qui s’y frottent en partent blessés. Je suis de plus en plus
seule. Et puis je n’arrive plus à décoller d’ici, de cette rue,
de cet immeuble qui pue la viande et la boucherie. Cet homme est
mon cauchemar. Ma...

Je commence à pleurer. C’est si facile en fait. Toujours appuyée
contre le rideau de fer de la boutique de mon voisin du dessus, je
veux me persuader que l’air est plus pur vers la mer. Le port est
si près. Si j’en avais la force je pourrais m’éloigner de la
grille de fer, commencer à marcher, d’abord doucement puis de
plus en plus vite et enfin courir, courir, m’enfuir au delà de
cette rue, de ce cloaque, de cette nuit... Je pourrais gagner le
port et quitter la ville, embarquer pour ailleurs. Mais... non.
Déjà trois fois que je déménage, trois qu’il me suit, s’installe
aux abords de chez moi. La première fois que je l’ai rencontré, il
avait un job de tatoueur. J’y étais allée tranquillement pour
faire graver le nom de papa. Au bout du compte, j’en ai gardé un
petit souvenir. Caché au-dessus de mes reins, un dessin spécial,
un cadeau de l’enfer. Depuis, il ne me lâche plus. Et si
aujourd’hui il est boucher, c’est pour m’achever, me transformer
en chair à pâté. Je le sens.


Soudain je sursaute, les trois rappeurs de tout à l’heure
s’échappent du couloir de l’immeuble et filent en hurlant au fou.
Je me couvre les yeux, pour ne pas voir le sang. Je suis certaine
qu’il dégouline partout, sur leurs visages, leurs mains. Je...

Puis j’attends que revienne le silence. Il se dépose peu à peu,
retrouve ses marques, insignifiantes. Alors j’ouvre à nouveau les
yeux et remarque trois silhouettes dégingandées qui fuient aux
confins de la rue des Miracles. Big chief semble blessé, il tient
sa joue, ou son oreille, je ne vois pas vraiment d’ici. Et puis
ils disparaissent. Je suis seule. Vraiment. La nuit me prend.

Je dois remonter chez moi. Oui j’ai peur. C’est risqué, je le
sais, mais je n’irai pas jusqu’au commissariat, de toute façon.
Ils n’interviennent jamais avant qu’un fait concret ne se soit
produit. Et en matière de faits concrets, je n’ai pas grand chose
à leur proposer aux flics, pour l'instant. Et puis, passer la nuit
à trembler dans la rue n’est pas une solution. C’est même
dangereux.

Je me penche vers la bouche noire de la cage d’escalier et écoute
les bruits de la nuit. Le tonnerre reste sur la mer, vers le
large, stationnaire, en bruit de fond. Un grattement, quelque part
entre les murs du couloir plongé dans les ténèbres, celui d’une
souris peut-être. Le voyant de la minuterie sur le mur des boîtes
aux lettres joue à la bouée de sauvetage, clignotant vital "
coucou la ptite, viens un peu par ici ". Mais l’autre doit se
cacher juste derrière. Je fixe le voyant. A force, il finit par
danser comme un mirage. Il faut que je me calme. Allez. Du
courage. Un pas. Rien ne se passe. Deux, trois, quatre pas... Je
suis tout près du but. Un battement de tambour effréné envahit mon
coeur, ma poitrine. Je ne suis plus qu’une peur, longue et
terrible, au bord d’un gouffre à l’odeur de sang. Un dernier pas
et... me voilà devant la minuterie. Autour je ne détecte rien car
tout est noir. Aucun son, juste une respiration, comme celle d’un
chien qui a couru, et puis... une odeur fade, froide, celle du
sang. Je hurle en même temps que j’appuie de toutes mes forces sur
la minuterie pour que la lumière envahisse le couloir et... face à
son visage terrible, je bascule dans la terreur et fonce vers mon
appartement. Des dizaines de marches dévorent mes jambes.
Heureusement, je suis plus légère que lui et il s’essouffle pour
me rattraper. Enfin je touche ma porte, qui n’est pas fermée, la
pousse violemment, la retourne sur moi comme une crêpe et enfonce
les trois verrous en m’arrachant presque la peau. Oufff. Contre le
battant, je commence à évaluer les pulsations de mon coeur. Trop
rapides. Un jour je vais mourir de peur. Avant qu’il ne m’achève.
C’est bête... par sa faute.

Le silence maintenant m’étonne, m’absorbe. Que fait-il ? J’écoute
attentivement, l’oreille collée à la porte. C’est alors que je
sens une vie, quelque chose de presque doux, qui frémit derrière
le bois. Une voix murmurante, dans l’obscurité :

- Ouvre-moi, s’il te plaît

Sa respiration se fait plus puissante après ses mots, et j’imagine
la peau de son visage, si près du mien. J’ai froid, je transpire.
Il faut que je me calme. Alors, à bout, je lui murmure que je le
laisserai rentrer demain, après la nuit... Il me demande d’avoir
pitié. Je lui réponds S

- Laisse-moi Angelo.
S’il te plaît.

- Non. Je peux pas. Au bout du monde j’irai pour toi. T’as pas
compris ?

- Rien non. Tu tues ma vie, tu charcutes, tu coupes, tu
vampirises, c’est tout ce que tu fais.

- oui, je sais, je veux ta vie.

- va chez les fous !!

- mais je t’aimmmmmme

- non tu veux me tuer.

- t’as rêvé ça. C’est pas parce que je suis boucher... T’es parano
...

- Angelo, va dormir. Prends un calmant.

Il hésite. Me dit encore qu’il a amoché mes petits copains de tout
à l’heure et qu’il cassera la terre entière autour de moi, jusqu’à
ce que.... le désert. Lui et moi, c’est tout.

Je baille. Un sommeil de fin de nuit me couvre maintenant. J’ai
peur encore, toujours, mais je sens que l’homme, derrière la
porte, entre dans sa phase douceur. Alors, d’un mouvement
terrible, je défais les verrous et entrouvre le battant. Il pousse
la porte et me regarde avec des yeux vides, immobiles. Je tremble
un peu, encore. Je sais que je risque ma peau, mais je tends ma
main vers la sienne. Il se met soudain à pleurer, avance un pied,
puis l’autre, et geint comme un bambin lorsque sa peau touche la
mienne. Ma main disparaît dans sa paume, comme avalée. Il pleure
et s’essuie les yeux avec sa manche. Il ne peut plus s’arrêter. Un
enfant. Un gosse de trente ans aux mains brûlantes, couvertes de
sang lavé, invisible mais réel. Je le tire à l’intérieur, rapporte
une couette de ma chambre et le pousse doucement sur le divan de
la bibliothèque, celle qui attendait mes piles de livres
incendiés. Il s’allonge, silencieux, un pantin privé de gestes qui
m’appelle des yeux.

Alors j’enroule la couette autour de lui, puis sur nous
maintenant. On s’endort l’un contre l’autre et aucun air ne passe
entre sa peau et la mienne tellement on est serrés. J’aime sa
force de taureau et cette odeur de vie sur lui m’effraie et
m’attire tout à la fois. La peur au ventre. Des larmes rouges
sèchent sur ses joues. Le boucher s’endort. L’orage s’éloigne vers
l’Afrique. L’aube bientôt jouera au gagne-lumière.

Mireille Seassau



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