Seize heures. A la sortie du lycée de l'Empéri, face au Mac Do. Salon de Provence.
"Petitout", 17 ans et des poussières, très gêné, semble parler au mur contre
lequel il s'appuie :
- Mémé, je t'ai déjà dit cent fois de pas venir m'attendre à la sortie du bahut.
Après, les copains se foutent de moi pendant des mois. Surtout si tu te pointes avec ton
vélo, ton cageot rempli de courgettes et ton tablier d'Arlésienne qu'a rien capté au
troisième millénaire !!
- Tu as du vocabulaire, aujourd'hui ! Je vois que tu as fais Français en dernière heure.
Et pourquoi ils se fou... Euh, pourquoi ils se moqueraient de toi, les autres ? Qu'est-ce
que j'ai de pas normal ? Mon nez il est pas au milieu de la figure, comme celui de tout le
monde ?
- Ben c'est pas une question de nez...
- Qwoua alors ?
- Hummm... Tu es un peu vieille.
- Et bé, c'est pas une maladie que je sache ! Enfin, pas chez moi.
- Alors oui ! Les autres, leurs copines les attendent à la sortie du lycée. A la grande
limite leur mère, les jours de déveine. Mais un type qu'est rencardé par sa
grand-mère, à mon âge, c'est du néo-grave de chez grave. Ya que moi ! Chuis un cas.
- A ton âge, mon pauvre Petitout ! On voit bien que tu n'as pas vécu. Et puis d'abord je
viens te chercher car j'ai besoin de ton aide. "Help" comme vous dites, vous
les...
- Qu'est-ce qui se passe ? Tu es fâchée avec ton petit Pompom ?
- Nan ! Manquerait plus que ça.
- Alors, où est l'embrouille ?
- J'ai un problème avec la loi.
- Toi, mémé ? Tu as commis un délit ? Je le crois pas !
Petitout se retient d'éclater de rire. La grand-mère, vexée, lui envoie un coup de
coude discret :
- Tu m'as bien regardée ? Je veux dire dans les yeux ? Est-ce que j'ai l'air d'une bandit
de grand chemin ?
- Franchement mémé, je crois plutôt que tu dérailles. Bon, alors, c'est quoi ?
- Accompagne-moi à la maison, je t'expliquerai.
Ils s'éloignent de la grille du lycée. Petitout, toujours aussi gêné, fait semblant de
marcher seul, derrière la grand-mère qui pousse son vélo. L'engin grince un peu. Il
aurait besoin d'un bon coup de peinture. Pendant que Petitout pense à cette
éventualité, il remarque, de l'autre côté de la rue, deux filles de sa classe qui
éclatent de rire en le regardant. Mince, ces deux-là sont les pires bazarettes de la
classe. Tout le monde sera mis au courant. Et voilà comment, en quelques secondes, une
réputation est définitivement perdue.
Petitout soupire en fixant ses Nike. Il tente de se persuader que de toute façon, il n'a
rien en vue du côté de ces deux-là. Des cageots elles aussi, tiens !
Arrivés devant le portail de la bastide de mémé, il demande :
- Alors, qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
- M'arracher toutes ces fleurs là, les rouges.
- T'es pas bien aujourd'hui ! D'habitude tu sautes en l'air dès qu'on touche un cheveu de
tes plantations. Et aujourd'hui, tu veux t'en débarrasser ? C'est parce qu'elles sont
rouges et que tu as une dent contre les "Cocos" ?
- C'est pas à cause des communistes mais du petit gendarme.
- Qu'est-ce qu'il a contre les fleurs, çuy-là ?
- Pas n'importe lesquelles, ignorant. Tu les as bien regardées, hum ?
- Ben, ouais. Elles ont les accessoires habituels : tige, pétales... Et alors ?
- Alors ce matin, le petit gendarme est passé à la maison et il m'a dit qu'on n'avait
pas le droit de les faire pousser. Pas celles-là.
- Et pourquoi ? C'est des plantes carnivores ?
- N'importe quoi chez toi ! Mes plantes carnivores, il a pas intérêt à me les faire
enlever. Elles sont utiles, me servent d'insecticide naturel. Faut pas croire. Chuis une
personne qui tient compte de l'écologie, moi.
- Eh ben alors ?
- Alors ces fleurs rouges sont des pavots. Tu connais ? Avec, les bridés fabriquent de
l'opium. De la drogue ! C'est quoi cet air ahuri que tu prends ? T'as jamais entendu
parler de la drogue ? Ecoute-moi bien, le gendarme m'a même dit que la brigade des stup.
finirait par me coller un procès au c.. Euh, au derrière, si je faisais ma mauvaise
tête. Puis elle me mettrait en prison. Tu te rends compte ? Moi, en prison, avec les
tueurs et les monstres ! Sont pas bien ces gendarmes... Tout ça si je garde ces fleurs.
Mais quelle époque !!! On ne respecte rien. On profite de mon grand âge pour me faire
avaler des sornettes. Enfin ! Aven pan care fini...
- Ah ! Des pavots, des VRAIS ? Mémé tu es trop ! Et c'est maintenant que tu me le dis !
Quand je pense que tout l'été, ce tordu de Michou en a cherché partout au festival
d'Avignon ! Il suffisait qu'il s'invite chez toi déguisé en jardinier ! Mais comment ça
se fait ?
- Bé je savais pas moi ! Je les trouve belles, ces fleurs rouges. On dirait de grands
coquelicots. Ca me rappelle quand j'étais petite tiens, au Viet-Nam. Yen avait des champs
entiers. Le paradis !
- Artificiel ouais ! Dis mémé, ça m'étonne que tu ne te sois pas battue pour garder
tes plants de pavots. Je te reconnais plus ! T'assure pas. Tu baisses les bras ? Tu
capitules ?
- Innocent va ! Bien sûr que non : je viens d'écrire une nouvelle lettre d'injures au
procureur de la république. Bientôt, il pourra faire la collection, tellement il en
reçoit. Puis le gendarme, quand il est parti, je lui ai couru après avec mon balai et je
l'ai traité.
- Ah, Bon... Ouf ! Et tu l'as traité... de quoi ?
- De brigade des stup...IDES !!! Non mais quoi...
- Bravo mémé. Hasta la victoria, siempre ! Euh... Dis... Ca t'embête si avant
d'arracher tes fleurs de pavots je rencarde le Michou pour qu'il vienne nous aider, un peu
? Il est où ton portable ?
- Dans le cageot de mon vélo, sous les courgettes et le journal.
Petitout compose un numéro et commence :
- Eh, Michou, j'ai un plan...
La grand-mère s'éloigne en soupirant. Dans sa maison, elle allume le gaz et parle tout
haut :
- Sian poulis ! Le troisième millénaire et la brigade des stupides ! Faut que j'appelle
mon Petit Pompom pour qu'il me remonte le moral. Petitouuuuut ? Passe-moi le portable,
vite !
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