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1.
Dans ma boîte aux lettres électronique, ce message :
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Subject : hello
Date : Fri, 12 Sep 1997 22:11:42 -0400
From : JACK CROW <Erreur ! Source du renvoi introuvable.>
To : Raphaelle <Erreur ! Source du renvoi introuvable.>
de Phoenix Arizona
Il fait chaud à crever. Heureusement, tout est climatisé, mais la
clim. de la voiture a du mal à suivre. Je suis passé à quelques
miles de Bagdad dans l'Arizona, mais comme la route est un
cul-de-sac, je n'ai pas fait de vieux os là-bas. Rêve pas de ce
coin paumé mon bébé, c'est un bled, le bout du monde.
J'ai vu des orages sur le désert, qui ne durent pas, mais
extrêmement violents. J'ai pris quelques photos avec l'appareil
numérique, dont une que je t'envoie, pour que tu aies sur ton
écran, un aperçu de mon horizon.
Couché tôt, levé idem : je repars demain vers le nord, après avoir
sillonné le Nouveau-Mexique et le Sud-Ouest de l'Arizona, y
compris un village indien qui s'appelle Kaka (eh oui!).Je ferai un
petit détour par la Californie.
Dis à mes parents que je suis toujours vivant Tu vas encore
recevoir des cartes postales papier. A bientôt mon bébé,
Jack
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Il s'est envolé pour les Etats-Unis avec son portable, son
modem-fax et ses adaptateurs de prises de courant pour que le
contact se fasse quoiqu'il arrive. Chaque jour il m'envoie des
messages électroniques qui remplacent les coups de fils
traditionnels. Il me manque. Je cherche ici la chaleur,
l'atmosphère électrique qu'il trouve là-bas, à Phoenix, Arizona.
Demain il sera ailleurs. L'ordinateur petite pomme, le courrier
électronique sont nos liens pour des quasi instantanés d'instants.
Mais pas seulement car ce matin, j'ai reçu une carte postale des
abords du Colorado : " One of the wonderful wildlife attractions
in the Colorado travelers itinary : Mule deer ".
Parfois j'ai l'impression qu'il se déplace à la vitesse de la
lumière dans sa BM de location. Parfois même je crois sentir sur
moi les traces de poussières qu'il foule. Accrochée à lui encore,
je traîne mes journées comme si j'avais perdu toute énergie. Les
cartes postales qu'il m'envoie tout au long de son périple
s'accumulent dans une boîte à trésor : POST CARDS from JACK.
Quelqu'un qui ne me connaîtrait pas, en les voyant, penserait tout
de suite à une tendance schizophrénique de collectionneuse. Mais
ce serait une erreur.
Aujourd'hui, une lourde plaque de plomb absorbe la lumière.
J'attends la pluie. Tout sent l'eau, l'équinoxe, l'abandon. Aucun
orage en vue, seulement la pluie.
2.
8 H 15
Ce matin j'ai un peu froid. Je pénètre dans la cour de
l'école et ouvre la porte décorée de ma classe. Une collègue
vient me parler de son divorce. Elle s'asseoit à mon bureau. Je
l'écoute, sans comprendre ce qui la pousse à me raconter ça
pendant que je prépare le tableau pour mes C.P.; puis, nous
partons ensemble chercher nos groupes respectifs, rangés sous le
préau. Calmes, les élèves sentent que je ne suis pas au mieux.
Elodie, bavarde parmi les pies, en entrant dans la classe, me dit
: " Bonjour maîtresse, tu es triste à cause de la pluie ... "
A midi après les cours, je déjeune chez Philippe et Kate, les
instits des CM. On avale des nems en discutant vaguement de
Londres : " Sur Oxford street, j'aime bien cette boutique de
disques ... Comment est-ce que ...
- Oui je la connais. Ils vendent aussi des C.D. introuvables en
France ! "
Et puis, dans la conversation, Kate m'apprend qu'elle attend un
bébé. Elle ne comprend vraiment pas pourquoi soudain je me mets
à pleurer.
Philippe m'apporte un verre d'eau fraîche :
" Toi aussi alors ? Pleure pas. Il va revenir le papa ...
- Dans un mois. Pas avant. "
J'avale mon verre d'eau, me mouche et les quitte un peu plus tard,
désolée, tout à fait désolée. Ils n'ont pas l'habitude de me voir
déprimée. Je préfère ne pas les encombrer avec mes états d'âme.
Dehors, je n'ouvre pas mon parapluie à tête de canard. Je laisse
l'eau m'inonder, diluer les larmes.
19H30
Ce soir je recueille trois messages de lui. Toujours en Arizona,
direction la Californie avant de remonter vers le nord. Il me dit
aussi qu'il m'envoie par la poste un calumet de la paix " hand
made by J. Crow ", un véritable Indien du même nom que nous et qui
sait profiter du touriste. Il ajoute que le calumet, c'est surtout
pour faire la paix avec moi. Je souris. Sur le second message, il
me prévient qu'il va transiter un moment encore par le désert et
risque donc de ne pouvoir se raccorder pour le courrier
électronique. Sur le troisième enfin, il me rappelle qu'il m'aime,
en langue indienne Navajo et en Espagnol, puis en Français, pour
que je ne me fatigue pas à traduire. En bout de message, il
énumère les villes, coins perdus qu'il traverse, dont Bagdad,
Arizona. J'imprime sur papier bleu intense son dernier mot, le
plie dans ma poche, enfile mon imperméable noir " crow " et quitte
la maison dans ma voiture sans climatisation. D'ailleurs elle ne
me servirait à rien. Pas de chaleur. Aucune lumière.
20h15
Je ne peux plus supporter de manger sans lui à la maison. Alors
chaque soir, je dîne à " La table du Roi ", le restaurant sous les
vieux remparts. Pendant que j'attends le premier plat, je rêve. Il
me manque. Je voyage. Je suis avec lui. Plein jour, aux environs
de Bagdad, Arizona.... Notre voiture climatisée, toutes écoutilles
fermées, stationne sur le bas côté de la route, derrière un vieux
motel abandonné. Dehors la violence des mirages, la lumière
dévorent les formes, les bruits. Sur la banquette arrière
relativement spacieuse, on commence à faire l'amour. La radio
raconte un air de jazz très doux. Je connais ce morceau. C'est une
caresse sonore aussi. La chaleur, malgré la clim., laisse sur
notre peau comme une trace sensible, amplifie le plaisir désir. Le
besoin de lui en moi. Des marques, griffures légères d'amour
s'impriment sur le corps ...
Et puis le premier plat arrive. Le serveur pose l'assiette
délicatement :
" Vous entendez ce déluge ! Bientôt il nous faudra
un bateau pour nous déplacer. Les caves sont inondées, déjà ...
- Oui, j'espère que je vais pouvoir rentrer chez moi sans les
pompiers ...
- Vous habitez après le pont du canal d'EDF....
Attention, on m'a dit que ça n'allait pas du tout par là-bas ...
Les pompiers ont évacué des habitations il y a cinq minutes ... Et
... Et votre mari, il vous laisse seule par ce temps ?
- Non, il est aux Etats-Unis, pour affaire. Un mois. Il en profite
pour se balader. Ecrire un livre sur les Indiens.
- Ah ... Et pourquoi vous ne partez pas avec lui ?
- Parce que je dois faire la rentrée scolaire : j'ai une classe de
C.P. à l'école des Lauves ...
- Il n'est pas malin votre mari : moi à sa place, j'aurais organisé
les déplacements boulots pendant les grandes vacances de ma femme et
je l'aurais emmenée avec moi ! Il risque de ne plus vous trouver
en rentrant ... C'est long un mois ...
- Ne dites pas de sottises !
- C'était pour plaisanter allez ! Et qu'est-ce qu'il fait déjà
votre mari ?
- Il vend des fils de fer ... à la terre entière. Une
affaire qui marche.
- Des fils de fer ? Ca intéresse les gens ça ?
- Oh oui ... Tenez, le mois dernier il en a vendu tant et plus à
un Japonais assez retord. Une belle réussite financière.
- Ben ma fois je vous crois. Mais ça ne le fatigue pas trop toutes
ces balades à travers le monde ?
- Vous voulez savoir s'il souffre du jet lag ? Bof, il prend de la
mélatonine pour équilibrer son sommeil ... Il l'achète aux USA
justement, et ça va ... Il tient la forme.
- Bien. Bon appétit madame. Et ... Pour la mélatonine
... Il se met à chuchoter :
- Vous connaissez une adresse où je peux en commander ? Parce qu'ici
en France, pas moyen d'en trouver dans les boutiques ... " Il me fait
rire. Je déchire un morceau de nappe en papier et écris une adresse
en Suisse, une autre aux USA, pour se procurer la Mélatonine. Je
lui dit aussi que s'il cherche sur Internet, il trouvera facilement
ce qu'il désire. Et je lui rappelle, quand même, que ça n'est pas un
remède miracle, loin de là. Il s'éloigne, satisfait, un morceau de
nappe griffonnée dans la poche.
Contre les baies vitrées du restaurant l'eau glisse, ruisselle,
inonde. Je n'ai pas faim. Je grignote pour la forme et, au bout
d'une demi-heure à peine, je demande l'addition avec un café. En
attendant, je me rejoue les dernières minutes passées avec Jack,
avant qu'il ne s'envole. J'aime me faire du mal. Oui. On s'est
disputé, bêtement. Je lui ai dit des choses blessantes, stupides,
on n'a pas fait l'amour avant ... On s'est à peine embrassé,
frôlé, comme si on allait se revoir dans les minutes qui suivent.
Et c'est dommage, bien sûr. Mais je ne sais plus ce que je dis. Ne
sais pas pourquoi j'y pense, repense sans cesse. Enfin, il faut
que je prépare mes cours pour demain.
J'avale le café brûlant, le chocolat qui va avec et sors du
restaurant. L'averse me submerge aussitôt. Cette fois j'ouvre
mon parapluie mais une bourrasque le tord et le déforme aussitôt.
Je le laisse choir dans une poubelle appuyée au mur du restaurant.
Et puis je cours, trempée, sans croiser âme qui vive, or mis un
grand chien qui trotte la tête basse et l'air malheureux. Je me
retourne vers lui un instant avec l'envie de le prendre à bord
mais renonce, sans savoir vraiment pourquoi, puis m'engouffre
dans la voiture.
Sur le siège du passager, traîne un article du Monde sur les
Indiens d'Amérique analysés aux travers des livres de Tony
Hillerman . Je regrette de n'être pas partie avec Jack. Tant pis.
Demain si j'ai bien compris, il passe en Californie, abandonne sa
voiture de location et s'envole pour New York, Chicago, Portland.
Mais je sais qu'il préfère le sud où il erre dans le désert, sous
la chaleur et les orages.
C'est bizarre, il veut qu'on quitte la France pour
s'installer à Phoenix. Il m'en a parlé plusieurs fois ces derniers
temps. Et je me sens tiraillée, incertaine. Je ne sais pas
pourquoi je me raconte ...
21h45
La route est comme une rivière. Mes phares sont mal réglés, je n'y
vois rien. Demain il faudra que je passe au garage. J'ai peur sur
ce chemin vide où je suis seule à rouler dans la nuit, sous le
déluge. Le choc de la pluie sur les tôles de la voiture résonne
dans ma tête comme un silence assourdissant qui m'accompagne vers
l'enfer. La nuit, l'eau, je suis à des milliers de kilomètres de
la lumière.
Lorsque j'approche du vieux pont, je ne parviens plus
à discerner les bas côtés. Je dépasse des barrières de protection
qui se fendent, disparaissent sous les roues. L'eau me gagne. Un
instant, la voiture semble flotter dans un no man's land noir,
vague, puis Jack disparaît de mon horizon barré par la pluie. J'ai
besoin qu'il me tende la main mais la voiture pivote sur elle-même
et tout bascule. L'eau partout autour, sur les côtés, au dessus,
au dessous ... Plus aucune place pour l'oxygène. Je voudrais le
désert, la chaleur, la soif. Je voudrais Jack. Et, pendant les
quelques secondes qui me restent à respirer, je regrette de
partir, je hurle pour celui qui commence à vivre en moi. L'eau
partout, casse les tôles ... Et je rêve du soleil du désert sur la
peau de Jack. En ce moment je sais qu'il inscrit un message pour
moi sur son clavier : " from Jack Crow ", tache solaire incrustée
sur ma mémoire, qui s'efface peu à peu.
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