|
Nous sommes nés, à quelques jours
d'intervalle, sur le même arbre, un citronier au tronc torve noirci
par la foudre, aux racines de plus en plus tenaces au cours du temps;
un arbuste piquant qu'ils n'osent songer à abattre, malgré son aspect
chétif, tant il croule sous les fruits.
Cette année pourtant, il n'y a que nous deux.
Peut-être en réalité sommes-nous plus nombreux,
mais je ne peux voir les autres, tant je suis pris par notre amitié,
une amitié douce et profonde, qui occupe mon espace, ma vue, mon
énergie. Car il en faut, de l'énergie, pour devenir citron!
Je ne dis pas qu'il soit facile de devenir autre
chose, certainement. Devenir souris par exemple doit être éreintant:
imaginez cet effort de chaque instant, rien que pour ces deux oreilles
minuscules et cette queue et ce corps toujours en mouvement, cette
course effrénée tout le jour, à éviter d'être attrapée en train
de courir... Mais enfin devenir citron n'est pas de tout repos non
plus: cela demande une extrême concentration, un contrôle absolu
sur la tension nerveuse.
La contrepartie douce, plaisante est dans la présence
amie, dans la passive immobilité de son existence. Je suis situé
à l'extrémité d'une branche très mince et grêle, vert et dur comme
une petite orange ronde. Je me sens si léger cependant que j'éprouve
souvent la sensation de m'envoler, car tu es juste au dessus de
moi, large et jaune, tendre et ferme sous ta peau épaisse, rassurant,
attirant comme un soleil. Toute ma vie tu as été pour moi ce sourire
bienveillant, cette chaleur fraternelle, et je pousse vers toi de
toute ma tige, de plus en plus léger et heureux, heureux... Quand
le soir tombe, un peu de rosée glisse de ta peau et m'inonde. La
certitude de ce baiser du soir me le fait désirer, je vis le jour
dans son attente, un plaisir délicieux me fait venir cette jeune
amertume à l'intérieur, qui m'empêche de mûrir...
Hier, tu étais devenu si gros et si lourd, si plein
de tendresse juteuse, que ta branche a cédé et je t'ai vu tomber
doucement vers le sol, en une chute lente.
Tu es là à présent, juste au dessous de moi. Ta
peau est demeurée intacte sous le choc.
Tu me regardes désormais par en dessous, et je prends
conscience de mon poids tandis que je pousse, que je me fais aussi
lourd que possible, dans l'espoir de pouvoir te rejoindre... Je
voudrais secouer ma branche, mais le bras grêle me retient, la brise
fait défaut: je ne peux qu'appuyer sur moi-même, de toutes mes forces...
Tu n'es pas malheureux ainsi, au contraire. Ta nouvelle
position te convient. Tu me parles, c'est la première fois que nous
avons ensemble un dialogue, grâce à cette nouvelle distance.
- "Non, non, tu es bien là haut, où tu es.
D'ici je vois le ciel entier, à travers les branches..."
- -"J'ai froid sans toi..."
- "Je réchauffe notre tapis; ne presse pas
le temps de me rejoindre...'
- "Il me semble que je m'ennuie de toi. Mon
frère... Quand vas-tu cesser de te complaire en cette position ?
- Elle t'est si confortable en effet que j'entends
ton silence, cette longue caresse qui agite la terre humide.
Les jours passent, et avec eux voici que ma peau
change de couleur, que je me vide en-dedans, brun et sec. J'ai tout
à fait perdu l'espoir de te rejoindre.
En toi, la fissure s'est produite. Ta précieuse
enveloppe s'est ouverte, ton ventre devient mou...
Mais la même fierté nous unit de notre arbre vivant,
de cette mort qui nous laisse notre dignité, tandis que là bas,
dans les cuisines sombres, nos frères arrachés à leur source de
vie pourrissent dans des bols, la peau tachée de moisissures vertes...
Que notre mort à nous est douce et agréable!
Que notre amitié la mérite, notre amitié impérissable!
Tu atteins notre tronc commun par les racines. je
te rejoins d'en haut, à travers notre sève.
Là, nous ne sommes plus.
Nous ne sommes plus qu'un.
Le sang commun de haut en bas, de bas en haut circule.
Que viennent les tempêtes, la foudre, le gel...Nous
renaîtrons là. Toi et moi, plus forts.
La prochaine fois, riche de l'expérience, je mûrirai,
et tu me laisseras être ton grand soleil.
Notre disque multiplié bondira à travers les branches...
Nous savons cela. Nous le savourons par avance.
Nous sommes...tous les deux... de ceux qui savent.
|