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Un
tableau de Laurence de Sainte maréville
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Extrait du recueil de nouvelles " Étincelle "
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- Le caillou -
Véra pousse l'imposante grille du jardin. Surannée
dans sa gangue de glycine, elle grince pour lui répondre.
Aujourd'hui Véra avance seule. Elle serre un frais bouquet
de fleurs sauvages. Elle l'a arraché au talus, s'y est griffée
les paumes de rage muette.
L'enfant s'assied au fond, près de la futaie. Ses pieds
bousculent le gravier. Tout est blanc, lumineux. Des éclats.
Elle chuchote, n'ose pas élever la voix :
- Nathanaël, tu es là ?
Véra dessine un demi-cercle de son pied sur le sol. Son
soulier remue la poussière crayeuse. Elle sait que Nathanaël
se cache, vêtu de sa chemise de fête. L'air semble un
édredon de plumes lourdes. Timidement, elle se couvre la
tête du chapeau de toile de Nathanaël.
- Je suis allée hier, souffle-t-elle, sur le pont de bois
où l'eau clapote sous les planches mal jointes, là
où tu avais laissé notre canne à pêche.
Maman m'a cherchée tout un après-midi, mais moi je
t'attendais...
Véra rêve d'un signe. Elle laisse les mots virevolter,
se confie : de tout, de rien, de la fenaison qui laisse des épis
dans les cheveux, des odeurs chaudes, des caresses esquissées,
de la conduite saccadée du tracteur sur les genoux de son
père, de ses bravades, des pommes vertes chapardées
aux champs du voisin, de Lulu son petit frère qui a égaré
son doudou, de son grand-père qui respire avec difficultés
croissantes au cours de sa sieste, de sa peur du hibou bavard, le
soir, quand elle pénètre dans le pigeonnier... De...
De...
Elle tapote sa robe claire qui gonfle au vent malin. Un engoulevent
vient se poser à quelques pas. Sa main droite est toujours
crispée sur le bouquet de bleuets, coquelicots et boutons
d'or.
- Nathanaël, j'ai grappillé ces fleurs là-bas,
sur le talus qui borde la route... Où tu avais glissé...
Dévalé la pente trop vite... Où ton corps a
soudain basculé...
Elle s'interrompt. Son regard boule puis s'immobilise. Il s'égare
entre deux pierres, passe à travers... Un Petit Basilic et
quelques herbes ont poussé entre ces deux noyaux de silence.
Véra sort de sa poche un caillou rond et lisse, le passe
lentement sur sa joue.
- Ta caméra orange, reprend-t-elle, est restée sur
la route. Les images, brisées, sont encore sur le gravier,
incrustées dans la terre... Moi je préfère
deviner tes yeux, ces agates que tu roulais dans ma main... Au creux
de moi... Ceux-là qui retiennent les premiers froids...
Dis Nathanaël... Les yeux... Ça suffit pour rêver
?
Véra glisse sur la corde, nue dans l'implacable loupe du
temps. Quelques mois plus tôt, cependant, un soir de mars,
la chaloupe de Nathanaël avait tenté de prendre racine.
Une à une, le garçonnet repiquait ses billes dans
le potager de son grand-père. Au matin, sa grand- mère
découvrit ces graines insolites, étales. Ennuyée,
elle lui suggéra une récolte anticipée. Aux
éclats, malicieux, il rétorqua qu'il ne le pouvait,
puisque c'était ses yeux mêmes qui germaient ainsi
entre les
silos et les herbes folles.
- Dis Nathanaël... Dis-moi que les yeux suffisent pour rêver...
Véra entortille les tiges des fleurs autour de ses doigts.
A son dos des roses, blanches, innombrables, accusent autant de
brûlures pour saisir le soleil...
**
Un peu plus haut, tout à l'heure, avant le raidillon qui
prend naissance de la route et fait un coude, Véra a croisé
le regard de Ninon, la patronne du garage.
L'extérieur est tout blanc, lui aussi, blanc de titane opaque.
En apercevant Véra, Ninon est sortie sur le perron, lui a
posé un doux baiser sur les cheveux.
Là, une voiture accidentée est entreposée.
Pour réparations.
L'automobile ! Le visage de Véra dévoré, impuissant.
Elle est partie très vite, s'est essorée les chevilles...
***
- Nathanaël... Il faut que je rentre maintenant... Je reviendrai
tantôt t'apporter un peu d'eau, tu veux ? De l'eau de là-bas
qui file, sinueuse entre les arbres aspirés de ciel. Là
où nous jetions nos pommes acidulées...
Le soleil, elle se souvient, sablait leurs cheveux, babillait leurs
peaux fraîches. Ravis, ils étaient descendus pieds
nus du pont de bois et, sous l'agitation de leurs jeux, l'eau finissait
par se pendre, diaprures à leurs cils. Liés par la
terre, l'eau, le soleil.
Bagués par le langage des mains.
- Nathanaël ?
Véra se lève. Elle refuse les yeux troubles et le
sommeil de Nathanaël. Le sommeil des gestes. Elle cherche une
voix, des bribes de mots, des tranches de rire, au sucre des ombres
qui jouent. Des branches se penchent creusées par le vent,
en longs balancements...
Nathanaël jalonne les silences de Véra, son amie, effleure
sa peau. Les silences sont bavards, elle frissonne. D'un non de
la tête, elle efface les images difficiles qui pénètrent
par effraction, qui lui montrent l'innommable ! l'inexprimable !
Véra a vu. Elle a ressenti, découvert, esquissé
un pas lucide au chambranle de la porte secrète du monde
des adultes. Elle met à présent du désordre,
évente les étagères de l'esprit, veut ignorer
le mimétisme. Elle désire chasser cette pensée
troublante, gravée sur un vieux cadran solaire de son village
" Toutes les heures nous blessent, la dernière ... ".
Le dernier mot est curieusement encrassé, plus que les autres,
elle ne peut pour l'instant le déchiffrer.
Un bruissement se faufile de feuille à feuille, lui suggère
l'envol. Le dialogue-soliloque se poursuit, enrichit. Une vie s'ajoute
à une autre.
Sous une ogive verte, mouvante, Véra s'est tue. Adoucie,
au flux et au reflux, elle pose sur la dalle de Nathanaël son
bouquet chiffonné.
Et le petit caillou de la rivière.
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