Une encre de Naomi Lipson

La sale verte

de Cécile Roumiguière

Sélection de mai 2006

L'hiver suinte sur les vitres opaques. Émile mâche. Vieilles graisses et traces de doigts accumulées, faudrait voir à nettoyer tout ça un de ces jours. Un vent froid à briser les os passe par le chambranle de la fenêtre. Debout, la tête dans les épaules, une main dans la poche, Émile mange un quignon de pain sans y penser. Il regarde le jardin anesthésié par la froidure, le poirier en espalier, noir sur le mur noir, la boue grise et le gel au bord des cabanes à lapin désertées. Il hoche la tête : sûr qu'il neigera avant midi. D'habitude, l'hiver n'est pas si rude par ici. Au printemps, ça fera deux ans qu'Adeline l'a quitté. Depuis, navigateur solitaire malgré lui, Émile se ressasse le matin ce qu'il doit faire le soir, le soir ce qu'il doit préparer pour le lendemain. Ce n'est pas qu'il ait grand-chose à faire, mais de mois en mois, de semaine en semaine et de jour en jour tout devient plus compliqué. Faire sa soupe, Adeline le lui avait bien enseigné : trois pommes de terre moyennes et un poireau, des carottes, un navet, une branche de céleri quand il y en a. L'épluchage, l'eau salée, couvrir la casserole mais en laissant le couvercle baîller, attendre. Elle savait, elle. Alors elle l'avait préparé, petit à petit. La soupe d'abord, puis comment on triait le linge avant de le mettre dans la machine, et quel compartiment pour la lessive, le grand en haut, l'autre, le plus petit, c'était pour l'adoucissant, mais elle n'en achetait jamais. Où se trouvaient les ampoules de rechange, comment charger le congélateur quand passe le livreur. Pour les confitures et les pâtés, elle avait renoncé. De toute façon, il aimait autant les conserves du supermarché. Lui ne s'était pas posé de question. Il l'avait regardée faire, sans rien dire. Il avait écouté ses leçons de petits riens, les mains dans les poches.

Un matin, il s'en souvient, elle avait relevé devant le miroir ses cheveux qu'elle avait eu si beau, ses cheveux alors si miteux. Des épingles à chignon dans la bouche, elle s'était tournée vers lui et avait tendu ses lèvres. Ah ce sourire, déformé en rictus par les épingles de métal... Il avait senti un long frisson lui dégouliner dans le dos. Il aurait dû savoir qu'elle allait mourir. Au lieu de ça, il s'était secoué et l'avait traitée de vieille cocotte. En riant, mais tout de même. Émile marche vers le buffet de la cuisine en traînant les pieds. Il ouvre la porte vitrée, peste contre le rideau intérieur qui, une fois encore, s'est coincé dans la charnière. Il prend un verre douteux, le pose sur la table, sur cette toile cirée à carreaux rouges et blancs qu'ils ont achetée ensemble, dans une autre vie. Il se sert un verre de rouge.

Il a éteint le congélateur quand il a pris le dernier paquet de haricots, depuis, il ne l'a pas rouvert. Il n'a pas rallumé la télé non plus. Et pour le linge il essaie de faire une machine par semaine, Adeline n'aurait pas aimé le voir sale. Au bord de ses lèvres maintenant il y a toujours une épaisse mixture de salive jaune. Il l'essuie du dos de la main avant de boire à petites gorgées répétées. Avec Adeline, il ne buvait pas avant le repas, elle n'aimait pas ça. À onze heures, le facteur passera. Dans sa poche, Émile fait glisser entre ses doigts un vieux bout de ficelle usée. Peut-être qu'il y aura une carte de la petite, mais ça l'étonnerait, il en a reçue une la semaine dernière, celle où elle lui disait qu'elle avait repris l'école et qu'elle reviendrait le voir bientôt. C'était quel jour déjà qu'il l'avait reçue ? Le jeudi d'après le premier de l'an ? Le mercredi ? Oui, c'était ça, le mercredi. Parce que le jeudi il avait été au supermarché avec Odile. Elle avait toujours sa vieille fourgonnette du temps où elle faisait l'épicière de village en village, Odile. Elle était à la retraite et prenait le temps d'emmener les trop vieux comme lui faire leurs courses. Quel âge elle pouvait avoir ? Il se souvenait quand elle était arrivée dans le coin, tout le monde l'appelait la Parigote. En fait, elle était née du côté de Tours, il l'avait su beaucoup plus tard, quand elle avait commencé à venir parler avec Adeline, après l'accident. Elle avait eu un sacré courage quand son petiot s'était noyé. Déjà qu'une femme seule avec un enfant ça avait fait jaser, mais là, l'accident... Elle a dû avoir les oreilles qui ont sifflé à l'époque. Adeline pensait qu'il y avait du louche là-dessous, que personne ne s'était jamais noyé dans ce trou de l'Argent-Double, alors que peut-être. Émile sourit tristement en revoyant Adeline dodeliner de la tête en faisant « Teu teu teu » de la langue, comme si elle en savait plus long qu'elle ne disait. Ses yeux s'embuent. Il vide le fond du verre d'un trait et le pose dans l'évier de grès ébréché, près de son bol et de la vaisselle de la veille.

Adeline était allée à l'enterrement, pas lui. Il n'aime pas les curés. Odile ne lui en avait pas voulu. Un jour, quand Adeline avait tant toussé et qu'elle n'avait pas pu aller au supermarché avec le car, Odile était passée les voir. Elle leur avait proposé de les emmener dans sa fourgonnette, une ou deux fois par mois, ça suffisait. Adeline avait été si contente, elle était malade en car. Mais qu'est-ce qu'elle était pâle ce jour-là, et qu'est-ce qu'elle toussait. C'est après la visite d'Odile qu'elle avait craché du sang pour la première fois. Il se souvient, le regard d'Adeline, le grand mouchoir à carreaux noirci qu'elle avait essayé de cacher. Une saloperie, la mémoire. Elle vous renvoie dans la tête des choses d'il y a longtemps qu'on aimerait oublier et quand on veut retrouver ses lunettes on ne sait plus où on les a posées. Émile passe sa manche sous son nez en reniflant. Il retourne à la fenêtre en faisant tinter quelques pièces de monnaie dans sa poche. Il a toujours aimé faire rouler une vieille ficelle autour de ses doigts et entendre le son des pièces qui s'entrechoquent dans sa poche. Aujourd'hui, le facteur lui portera le journal, il faudra le payer. Il ne le prend pas tous les jours, ça ferait trop cher. Mais le samedi il y a le résumé des nouvelles de toute la semaine, comme ça il se tient au courant. Et cette jambe qui le lance. Il a encore oublié de prendre ses médicaments. De toute façon, pour ce à quoi ça sert. Adeline, elle, elle les a tous pris, à la bonne heure et la bonne dose, sans jamais rien dire. Elle grimaçait parfois. Il voyait bien qu'elle en avait assez. Surtout à la fin quand elle ne pouvait plus se lever et qu'elle avait la peau si fine, si blanche, comme le pain d'ange sur les gâteaux des communiants. Ça ne l'avait pas guérie, ces remèdes et toutes ces piqûres. Elle en avait les bras tout bleus. Il aurait dû gueuler. L'arracher de son lit, de tous ces tubes et des bras des charlatans qui ne comprennent rien. Il aurait dû l'emmener. Ils seraient allés sur la colline. Après le chemin des cyprès, il y a comme un creux dans les rochers. On l'appelle la salle verte parce que bizarrement il y a tout le temps de la mousse verte, même quand il fait si chaud. Sûrement une source enfouie, on ne sait pas vraiment. Là-haut, il n'y a plus personne et on voit toute la vallée. C'est un nid d'amour bien connu par ici, tous les jeunes y sont passés. D'ailleurs, Adeline et lui... C'était leur secret, bien avant le mariage, personne ne l'avait jamais su. S'il l'avait emmenée dans la salle verte, elle aurait retrouvé ses couleurs, son sourire et l'odeur profonde de ses cheveux. C'est de sa faute, il n'a pas su. Il n'a pas eu les mots face à eux qui en savent tant, des mots. Il serre les pièces trop fort dans sa main, ça lui fait mal. Odile, quand son fils est mort, elle a marché. Le jour, la nuit parfois, par tous les temps, pendant une année au moins. Tout le monde l'a cru folle. Peut-être tous ces pas l'avaient-ils lavée du malheur. Lui, il ne bougeait pas ; il ne disait presque plus rien depuis qu'on lui avait pris Adeline. Mais ce n'était pas assez. Le bout de ficelle casse entre ses doigts. Il n'attendra pas le facteur. Émile s'accroupit pour enlever ses pantoufles, celles que son fils lui a offertes à Noël, en cuir marron avec de la fourrure dedans. « Tu as vu Papy, le Père Noël ne t'a pas oublié ! » Il gagnait bien sa vie maintenant le fils. Et il avait une bien jolie petite fille. D'un coup de pied, Émile envoie bouler les pantoufles sous le banc au fond de la pièce. Il décroche son gros manteau de laine grise de la patère derrière la porte, il l'enfile en grimaçant. Le dos non plus ne va plus comme avant. Il enfonce son chapeau de feutre vert sur sa tête et sort.

C'est Odile qui a retrouvé son corps vers le soir. Le facteur s'était inquiété, il avait parlé au curé, le village s'était ameuté. La neige tombait drue, on n'y voyait déjà presque plus à midi à peine passé. Mais Odile savait. Un soir, elle avait écossé des pois avec Adeline. Leur jardin était entretenu alors, il donnait beaucoup de légumes ; Émile sortait encore jouer aux boules sur la place les soirs d'été. Adeline s'était confiée. D'un petit « teu teu teu » et avec un sourire dans les yeux, elle avait conclu l'épisode de la salle verte, sa balade avec Émile, bien avant leur mariage. Ce bonheur, ce secret rien qu'à tous les deux. Odile n'avait pas eu à chercher.

La neige s'était arrêtée de tomber, le ciel vide, lourd et jaune, baîllait dans le couchant. Émile était posé là, raide, les yeux grands ouverts face à la vallée. La salle verte garderait son secret.