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(c) Catherine Merdy

 

Projet d'avenir

par Nathalie Roumanes

 

Non tu m'auras pas. Pas plus que cette maudite chaleur qui me martèle le sang malgré les stores tirés, malgré le ventilo plus bruyant que le concert des mamas aux balcons. C'est pas Vérone, ici. Plus de minceur virginale, plus de pèlerin pour déposer un baiser à l'autel de leur jeunesse, plus de bal masqué - les robes sont au placard sous la Madone en plastoc - plus de rossignol pour siffloter l'amour, plus d'orient à la fenêtre puisque Roméo, qui autrefois transpirait le désir, s'étale aujourd'hui devant la télé, des auréoles sous les bras qui obligent à l'abstinence. Castellamare, Napoli. En bas le marché crie pour attirer les calamars dans les marmites, les marmites tintent comme la cloche de l'église au coin de la rue. Le soleil me brasse tout ça et m'assomme le cœur. Je ne suis pas d'ici. Je ne reconnais rien. Je ne reconnais même pas ta voix défaite par la nuit blanche. Blanche de ce soleil assourdissant.


Hier j'étais à Capri. J'ai beuglé la chanson avec mes potes. Qu'est-ce qu'on se marre. J'ai téléphoné chez nous toute la journée. Toute la nuit. Je laissais un message sur notre répondeur. Comme une étrangère. "Capri ! C'est fini!" Je m'endormais, je rêvais cette horreur, toi et elle sur notre canapé, me dévisageant, muets dans votre étreinte, tandis que je passais le seuil de cette bergerie. Ensuite je me réveillais, je marchais jusqu'au téléphone : "Vous êtes bien chez … Nous sommes absents pour le moment …" - nous! Mais je suis là, moi! Réponds! Réponds tout de suite! Je sais que tu es là! Réponds ou je te tue!


Non, tu m'auras pas. Tu as beau prendre des gants pour me balancer des braises, je ne me laisserai pas faire. Tu as répondu cette fois, mais je te tuerai quand même. Elle avec. Cette moite salope. Elle a mangé à ma table. Elle a bavé dans mes tasses. Elle a fait des avions en papier dans ma voiture. Elle va crever. La gueule ouverte, et j'y enfoncerai ton cœur. Mais non, je t'assure, pas dans notre lit … Du fond des âges, je sens la peau de bête se hérisser en moi, je sens les canines pousser, je sens le sang. Tout mon quotient intellectuel fout le camp, les règles du jeu d'échecs, le Requiem de Mozart, la Renaissance, les premiers hommes sur la lune tout. Je vous mordrai à cru. Pas d'explications, pas de bon sens, pas de respect - un bon coup de massue, ou un sourire au silex que j'aurai taillé avec amour en épouillant mon voisin dans l'avion.


Tu as accepté de venir me chercher à l'aéroport. Homo sapiens échange remords contre ma bénédiction mon cul. Dès que je t'aperçois j'ai envie de te frapper. Mais nous sommes entourés de modernes, qui sont si contents de se revoir, des pâlichons restés à Paris qui embrassent des bronzés en short. C'est l'été chez les hommes. Pour ma race velue, c'est l'agacement, toujours, du dieu de plomb qui meurt et tout devient sombre. Mon cuir tanné ne protège rien. C'est toi le plus fort, petit d'homme, qui sourit faiblement en vue d'un compromis civilisé entre l'amitié et la tendresse. Tu seras toujours … La ferme. Rien du tout. Je ne serai plus rien du tout. J'ai dégringolé au stade de la femme singe puisque tu me vires de ton paradis. L'archange Gabriel a un talkie-walkie à la ceinture et une épée de feu dont il n'hésitera pas à se servir si j'insiste pour te trucider sur place. Il ôte sa casquette et s'éponge le front. Rien à déclarer. Je récupère les valises de l'autre, celle qui voulait cultiver sa parcelle d'humanité avec toi, et que tu as dépossédée de son bien, une nuit d'août. C'est ça, fais semblant de ne pas voir mon sourcil épais. Serre les fesses. Parce que ça va saigner, petit d'homme.


Je remonte dans mon arbre, toute seule, puisque tu ne veux même plus entrer chez nous. Je ne veux plus me coucher dans notre lit, je jette une couverture par terre et je m'allonge. Entre temps mon ombre, le fantôme de l'autre, déménage, va travailler ailleurs, apprend que tu t'es marié et que tu vas être père. Mais tous les soirs en se couchant avec moi elle pense ton nom très fort et décime toute ta petite famille à coups de pioche avant de te massacrer la tronche. Un jour elle sera bien obligée de mettre toute sa raison et son imagination à mon service pour assouvir mon désir. Ne crois pas que je t'oublie. J'œuvre à me souvenir de toi. T'inquiète pas que Juliette tombée du balcon te tranchera le cœur quand, la croyant achevée, à tort, tu te pencheras sur sa tombe.

Nathalie Roumanes


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