| Non tu m'auras pas. Pas plus que cette maudite chaleur qui me
martèle le sang malgré les stores tirés, malgré le ventilo plus bruyant que le concert
des mamas aux balcons. C'est pas Vérone, ici. Plus de minceur virginale, plus de pèlerin
pour déposer un baiser à l'autel de leur jeunesse, plus de bal masqué - les robes sont
au placard sous la Madone en plastoc - plus de rossignol pour siffloter l'amour, plus
d'orient à la fenêtre puisque Roméo, qui autrefois transpirait le désir, s'étale
aujourd'hui devant la télé, des auréoles sous les bras qui obligent à l'abstinence.
Castellamare, Napoli. En bas le marché crie pour attirer les calamars dans les marmites,
les marmites tintent comme la cloche de l'église au coin de la rue. Le soleil me brasse
tout ça et m'assomme le cur. Je ne suis pas d'ici. Je ne reconnais rien. Je ne
reconnais même pas ta voix défaite par la nuit blanche. Blanche de ce soleil
assourdissant.
Hier j'étais à Capri. J'ai beuglé la chanson avec mes potes. Qu'est-ce qu'on se marre.
J'ai téléphoné chez nous toute la journée. Toute la nuit. Je laissais un message sur
notre répondeur. Comme une étrangère. "Capri ! C'est fini!" Je m'endormais,
je rêvais cette horreur, toi et elle sur notre canapé, me dévisageant, muets dans votre
étreinte, tandis que je passais le seuil de cette bergerie. Ensuite je me réveillais, je
marchais jusqu'au téléphone : "Vous êtes bien chez
Nous sommes absents pour
le moment
" - nous! Mais je suis là, moi! Réponds! Réponds tout de suite! Je
sais que tu es là! Réponds ou je te tue!
Non, tu m'auras pas. Tu as beau prendre des gants pour me balancer des braises, je ne me
laisserai pas faire. Tu as répondu cette fois, mais je te tuerai quand même. Elle avec.
Cette moite salope. Elle a mangé à ma table. Elle a bavé dans mes tasses. Elle a fait
des avions en papier dans ma voiture. Elle va crever. La gueule ouverte, et j'y enfoncerai
ton cur. Mais non, je t'assure, pas dans notre lit
Du fond des âges, je sens
la peau de bête se hérisser en moi, je sens les canines pousser, je sens le sang. Tout
mon quotient intellectuel fout le camp, les règles du jeu d'échecs, le Requiem de
Mozart, la Renaissance, les premiers hommes sur la lune tout. Je vous mordrai à cru. Pas
d'explications, pas de bon sens, pas de respect - un bon coup de massue, ou un sourire au
silex que j'aurai taillé avec amour en épouillant mon voisin dans l'avion.
Tu as accepté de venir me chercher à l'aéroport. Homo sapiens échange remords contre
ma bénédiction mon cul. Dès que je t'aperçois j'ai envie de te frapper. Mais nous
sommes entourés de modernes, qui sont si contents de se revoir, des pâlichons restés à
Paris qui embrassent des bronzés en short. C'est l'été chez les hommes. Pour ma race
velue, c'est l'agacement, toujours, du dieu de plomb qui meurt et tout devient sombre. Mon
cuir tanné ne protège rien. C'est toi le plus fort, petit d'homme, qui sourit faiblement
en vue d'un compromis civilisé entre l'amitié et la tendresse. Tu seras toujours
La ferme. Rien du tout. Je ne serai plus rien du tout. J'ai dégringolé au stade de la
femme singe puisque tu me vires de ton paradis. L'archange Gabriel a un talkie-walkie à
la ceinture et une épée de feu dont il n'hésitera pas à se servir si j'insiste pour te
trucider sur place. Il ôte sa casquette et s'éponge le front. Rien à déclarer. Je
récupère les valises de l'autre, celle qui voulait cultiver sa parcelle d'humanité avec
toi, et que tu as dépossédée de son bien, une nuit d'août. C'est ça, fais semblant de
ne pas voir mon sourcil épais. Serre les fesses. Parce que ça va saigner, petit d'homme.
Je remonte dans mon arbre, toute seule, puisque tu ne veux même plus entrer chez nous. Je
ne veux plus me coucher dans notre lit, je jette une couverture par terre et je m'allonge.
Entre temps mon ombre, le fantôme de l'autre, déménage, va travailler ailleurs, apprend
que tu t'es marié et que tu vas être père. Mais tous les soirs en se couchant avec moi
elle pense ton nom très fort et décime toute ta petite famille à coups de pioche avant
de te massacrer la tronche. Un jour elle sera bien obligée de mettre toute sa raison et
son imagination à mon service pour assouvir mon désir. Ne crois pas que je t'oublie.
J'uvre à me souvenir de toi. T'inquiète pas que Juliette tombée du balcon te
tranchera le cur quand, la croyant achevée, à tort, tu te pencheras sur sa tombe.
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