| Moi je me souviens, dit François, de cette année-là,
quand la Vienne a tout inondé à Chinon et St Louand.
Et Laure hochait la tête, lèvres serrées autour
de sa paille, aspirant son soda avec soin. Bon sang, reprend-t-il, j'étais
gamin, moi, et voilà que tu attends un enfant. Et maman a bien souffert.
Maman a bien souffert, répète Laure en tirant sur la paille
pour l'extraire de sa bouche. Concert silencieux de bulles.
Il y avait M. Roger sur la rive, n'est-ce pas, continue François,
qui me disait, quelques jours auparavant, que la pluie lui cassait les
pieds le dimanche quand il voulait pêcher. La semaine, il s'en foutait
royalement, il pouvait tomber tous les seaux et toutes les cordes de ce
maudit ciel, il s'en foutait tant qu'il travaillait, la semaine, il partait
bosser à Joué dans son costume, sa voiture - mais le dimanche,
s'il n'avait pas enfilé ses cuissardes ni coiffé sa casquette
à carreaux ni sorti son paquet de Gitanes qu'il jurait de ne plus
fumer ni préparé son lancer ni fait grincer le moulinet eh
bien, c'est vrai, il en avait après tout le monde, traînait
ses semelles en caoutchouc le long de la Vienne, grognant de laisser sa
barque en bas de son jardin, et il traversait le nôtre pour aller
se plaindre devant une tasse de café - n'est-ce pas que c'était
comme ça? Trois dimanches qu'il grognait?
J'espère que Claude ne va pas s'inquiéter, dit Laure en
agitant la paille dans le soda. Je ne voudrais pas rentrer tard.
Mais non il ne s'inquiétera pas, dit François. Quand j'y
pense, il prenait de beaux poissons, M.Roger. Pas étonnant qu'il
rageait quand il pleuvait tant cette année-là. Trois dimanches
de suite sans prendre un poisson.
Il s'inquiète toujours, commente Laure. Je devrais peut-être
rentrer, à présent ...
Mais on vient à peine de s'asseoir, proteste François.
Et on ne se voit pas souvent. Claude et toi, vous vous voyez tous les jours.
Dis-le moi tout de suite si ça ne t'intéresse pas, quand
nous étions gosses.
J'étais plus une gosse, rétorque Laure.
Alors tu te souviens des poissons, dit François. Des brochets
? Des carpes? Des carpes, tu crois?
Qu'est-ce que j'en sais, moi, fait Laure en haussant les épaules.
Qu'est-ce que ça peut bien faire?
Quoi! Un jour il a levé sa canne et sur l'herbe j'ai vu frétiller
les écailles, le ventre haletant, sous le soleil, un joyau d'argent,
c'était ... Et dire, dire que ce n'était qu'un animal mourant
- oui, quelque chose qui se tordait de vie asphyxiée, sans pouvoir
s'empêcher de scintiller comme un joyau du soleil - ce n'était
pas une carpe, non - une truite?
Mais je n'en sais rien, moi, s'impatiente Laure.
Toujours est-il que ce dimanche-là, reprend François,
le quatrième dimanche, il longeait la rive, les poings enfoncés
dans les poches de son ciré kaki, maugréant, pestant, et
moi j'étais dans le jardin à fouiner l'herbe pour quelques
escargots, et il s'est arrêté au bord des roseaux, il m'a
dit comme ça : "Dis voir, François, c'est que ça monte,
avec toute cette satanée pluie, qu'est-ce qu'il en dit, ton père?"
- maman regardait de derrière la fenêtre de la cuisine, elle
a disparu, j'ai répondu que je n'en savais rien. Il valait mieux
ne pas s'inquiéter pour rien, quand on s'inquiétait pour
rien on pouvait être sûr que maman s'inquiétait pour
de bon, et papa ne voulait pas qu'elle s'inquiète.
"Quand même", dit M.Roger en remontant l'allée (ses bottes
couinaient sur le gravier détrempé, il évitait les
ruisselets), quand même, je lui en toucherais bien deux mots, à
ton père; il est à la maison?
- Oui, j'ai dit. Il regarde la télé. Moi je préfère
les escargots."
Je lui montrai fièrement mon élevage improvisé
qui s'agglutinait dans l'herbe, mousse sertie de coquilles bleutées,
et c'est dommage que le soleil ne brillait pas comme pour le poisson-joyau.
Il a hoché la tête, mais ne s'est pas arrêté
bien longtemps pour regarder. Je lui en ai un peu voulu. Il espérait
que ça ne monterait pas trop - mais si papa ne voulait pas que l'on
s'inquiète, pourquoi M.Roger se préoccupait-il d'un rien?
D'un rien! s'exclame Laure. Tu en as de bonnes, toi! Et tu dis te souvenir
de cette crue?
Un peu, oui, proteste François, et je peux même te rappeler
exactement où tu te trouvais et ce que tu faisais ce dimanche-là
quand papa est allé voir la rive avec M.Roger.
Ah oui? dit Laure. Tu n'es pas le seul : dans la cuisine à m'engueuler
avec maman.
A cause d'un bal avec Claude; mais maman avait étalé tes
bulletins de l'année sur la table ...
Tiens donc, dit Laure, je croyais que tu ne t'occupais que de tes escargots.
Mais laisse-moi te rafraîchir la mémoire, soeur chérie
: j'ai suivi M.Roger quand il est entré, tu braillais dans la cuisine,
maman te suppliait de te taire - il y avait du monde - M.Roger a souhaité
le bonjour en passant et a retrouvé papa dans le salon - papa regardait
la télé, il s'en moquait bien, de ton bal, il avait mieux
à faire.
Un match de brutes stupides qui se mordent les mollets pour un ballon,
tu parles d'avoir mieux à faire! renchérit Laure. N'empêche,
j'y suis allée, à ce bal - comme le jour de l'inondation,
ah ah! J'étais bien au sec, moi!
Et puis après M.Songères a téléphoné,
dit François.
Et puis après quoi? demande Laure.
M.Roger venait d'annoncer à papa que l'eau montait à la
rive, dit François.
Ah non, fait Laure. M.Songères a téléphoné
après le retour de papa et de M.Roger : papa voulait évaluer
la montée, et tu courais derrière eux, excité comme
une araignée d'eau. Quand M.Songères est arrivé, tu
lui as sauté dessus en criant que les arbres trempaient leurs pieds
dans la Vienne, qu'avec un peu de chance les haricots verts que tu détestais
tant se noieraient à jamais - avec un peu de chance! Maman était
livide - elle ne retrouvait même plus ses cachets - et M.Songères
n'a pas apprécié non plus : chez lui l'eau avait déjà
envahi la pelouse!
Ils disaient juste qu'il ne fallait pas l'inquiéter ... Je ne
savais pas ... Je croyais même qu'elle rirait - elle n'en mangeait
pas beaucoup, des haricots verts ...
Qu'elle rirait! s'exclame Laure. Maman - rire!
Et toi, tu ne l'agaçais pas, avec tes bals?
Rien à voir, fait Laure en chassant le souvenir d'un geste de
la main.
A chacun ses importances, dit François.
Rien à voir avec le bal, dit Laure. C'était l'eau ; on
aurait dit que ça lui rongeait les nerfs comme la rouille le fer
- pourquoi papa n'a donc rien fait quand l'eau montait à la rive?
Ne pas s'inquiéter d'un rien, répond François comme
s'il énumérait de bonnes résolutions. Il s'est penché
sur l'eau, en appui contre le tronc du saule, a dit : ce n'est rien. Tu
parles, Charles! a rétorqué M.Roger - de mauvaise humeur,
bien sûr - pas de pêche encore ce dimanche!
Tu penses, ricane Laure, il n'avait que ça à faire - plus
de bonne femme - comme M.Songères - tiens, elle est partie avec
qui, déjà, Mme Songères?
Je n'en sais rien, dit François.
Papa, lui, en avait une, poursuit Laure - "au moins vous avez votre
femme", disait M.Roger, "au moins, vous avez votre femme" - est-ce que
ça le consolait?
Je n'en sais rien, dit François.
Ils se taisent. Laure sirote son soda. François tourne une cuillère
distraite dans son café.
Pendant la semaine qui avait suivi, la pluie s'était un peu calmée,
mais le dimanche d'après, un autre dimanche encore - la silhouette
de M.Roger hantant les bords de la rivière impraticable, la sempiternelle
robe de chambre de maman tellement usée qu'elle en semblait au delà
de toute usure - elle avait regardé par cette fenêtre de cuisine
et poussé un cri qui avait réveillé tout le monde.
Mon Dieu - elle respirait fort, une main sur la poitrine, et de sentir
son coeur battre plus fort sans doute respirait-elle plus fort encore -
mon Dieu, Jean-Marie - papa s'était précipité - il
y en a plein le jardin, il y en a plein le jardin - François bondit
de joie dans ses pantoufles - mais va-t-il nous ficher la paix avec ses
haricots verts, à la fin - et Laure traînait des pieds dans
le couloir, baillant à s'en décrocher les oreilles - maman
affolée qui courait à la salle de bains - l'armoire à
pharmacie qu'il était trop petit pour atteindre - et papa qui enfilait
à la hâte le pantalon de treillis qu'il réservait au
jardinage - et François cherchait à chausser ses bottes par
dessus son pyjama - papa avait crié : toi, tu restes là,
bon sang, avec ta mère! Mais papa - mais maman revenait, pleurait,
en colère: c'est ça, tout ce qu'il veut c'est prendre froid
petit crétin va donc prendre froid. François boudait devant
ses pantoufles; les flaques s'étalaient dehors, si belles, si grandes,
et profondes avec un peu de chance.
C'est ce jour-là que papa décida de sacrifier les allées
pour creuser de larges rigoles qui, avec un peu de chance, permettraient
de refouler l'eau à la rivière. Mais le débordement
était tel - M.Songères doutait des efforts de papa de derrière
sa haie - je vous parie que M.Roger vous raisonnera cet après-midi,
il passera sûrement - mais papa creusait quand même, au corps
à corps avec la boue, défonçant la glaise à
grands coups de reins et de pioche, essuyant un front où se mêlaient
sueur et pluie - maman hébétée derrière la
fenêtre - puis, jetant la pioche, dégageant à la pelle,
empoignant de nouveau son outil à pleines mains - François,
depuis le seuil, souhaitait tellement l'aider - mais un grand frisson sembla
parcourir maman qui se leva brusquement pour fermer la porte - cette pluie
qui entrait dans la maison.
Et la pluie entra dans la maison.
Dans les rigoles de papa la terre dégorgeait plus qu'elle n'était
drainée; sur la terrasse une flaque, mince toute à l'heure,
semblait enfler, poussée vers la maison, rassemblant ses forces
liquides.
La pluie entra dans la maison.
En rampant, lente comme les escargots, têtue, aveugle dans sa
patience. Maman la voyait s'approcher d'elle. Maman ne voulait pas qu'elle
s'approche d'elle. Sa peur montait avec l'eau. Quand un filet se glissa
sous la porte, elle tremblait tellement que seuls ses yeux purent contenir
son cri, le sang à sa gorge fouettant la chair de son visage - et
le bras de François qui se lovait autour de sa taille ne réussit
qu'à la faire sursauter d'effroi.
Les seaux, dit papa. Dans la cave. Je n'arrive pas à les attraper,
dit François, ils flottent - tais-toi, dit papa, parle moins fort
- ta mère - sur la route on entendit un coup de Klaxon - Laure cria
de sa fenêtre qu'elle arrivait - mets tes bottes, je roule dans l'eau!
fit Claude. Papa courut dans la chambre; maman, pétrifiée
à la fenêtre; et c'est vrai que l'eau envahissait la route.
Et Songères, alors, haleta maman, où est-il, hein, maintenant
toujours à nous épier de derrière sa haie, et maintenant,
hein et ce pêcheur à la manque, il ne vient pas mendier son
café, aujourd'hui pourquoi reste-t-on ici il ne faut pas rester
ici il faut monter les meubles tous les meubles tu entends Jean-Marie tu
entends il ne faut pas rester ici où est Laure où est François?
François!
Il rassemblait ses jouets; ses voitures; ses Lego; ses fléchettes;
la maquette d'avion; le vieux moulinet que lui avait donné M.Roger,
celui du poisson-joyau; tout dans une caisse en plastique parce que le
plastique flotte sur l'eau et qu'il la pousserait devant lui.
Maman hurlait : François! - encore et encore - mais il avait
déjà fourré ses illustrés favoris dans la gibecière
qu'il porterait en bandoulière, mais il se demandait s'il serait
assez grand pour que l'eau ne la touche pas; même s'il la soulevait
à bout de bras est-ce qu'il serait assez grand?
Maman hurlait.
Aucune hésitation à avoir. Il tira sur une boucle pour
raccourcir la bride de la gibecière. Il se trouvait fin prêt.
Il se voyait fendre l'eau de ses genoux, puis l'eau à la ceinture,
la gibecière au dessus de sa tête, à bout de bras tendus.
Devant lui il surveillait la caisse qui dérivait lentement. Il esquissait
des pas de côté, pour provoquer des remous qui feraient virer
la caisse, la remettraient dans le droit chemin - son chemin. Bien sûr
qu'il avait peur. Bien sûr qu'elle devenait de plus en plus froide
à ses os, cette eau, bien sûr, mais la peur, étrangement,
affermissait son courage - sa détermination - se grandir assez pour
la soulever à bout de bras. Il soupesa la gibecière. Elle
se laisserait porter. Elle pouvait compter sur sa force. Il était
prêt. Prêt comme le soldat prêt à traverser la
rivière.
Papa entra comme une furie dans la chambre de François. Tu vas
rendre ta mère folle! Qu'est-ce que c'est que tout ce fatras? Ce
n'est pas ce fatras, se défendit François, résolument.
Ce sont mes affaires, capitaine. Capitaine? Je t'apprendrai, moi, morpion!
Mais François poussait déjà sa caisse dans le couloir,
gibecière sur le dos. Il est ici! cria papa. Ton fils déménage!
Maman se précipita : c'est la seule personne sensée dans
cette maison je veux emporter les meubles loin d'ici le plus loin d'ici
- tu n'y penses pas! Allons, si ça se trouve, l'eau a déjà
cessé de monter ...
L'eau n'avait pas cessé de monter. Elle ne cesserait jamais.
Les pieds des meubles. Ensuite les portes. Jusqu'au coeur.
Et tu resterais là à ne rien faire, dit maman, tu resterais
là à attendre que ça se passe comme avec moi à
attendre que le remède magique vienne produire son effet et moi
je devrais me taire et rester calme où sont-ils tes cons de voisins
hein - Dehors, dit François.
On pouvait encore rouler sur la route. Pas vite. M.Songères et
M.Roger, dans la voiture de ce dernier; sorti à mi-corps par la
portière, M.Songères appelait. Si j'étais vous, disait-il,
je monterais dans cette voiture. Non, répondit maman, ils vont monter
les meubles au premier - elle avait fermé les yeux - si tu ne montes
pas ces meubles ... Nous ne serons pas trop de trois, dit papa à
M.Songères.
C'est une folie! renchérit M.Songères.
Mais ils montèrent ce qu'ils purent. Le vaisselier ne passait
pas dans la cage d'escalier. Ni la bibliothèque, qui n'était
pourtant pas bien grande - ils les hissèrent en soufflant et jurant
- mais le reste, de la cuisinière aux fauteuils, du canapé
à la table de cuisine, tout le reste monta se caser dans les chambres.
De l'eau sous les aisselles, François s'étonnait de ces présences
étranges. L'eau entrait à présent par les fenêtres
du rez-de-chaussée.
Maman refusait d'ouvrir les yeux.
Papa jurait que le niveau de l'eau allait bientôt baisser. On
passerait les derniers coups de serpillières avant la fin de l'après-midi.
A la fin de l'après-midi, on vit une barque s'approcher de la
maison, voguant sur la route, menée par M.Songères et M.Roger
qui poussaient sur des perches pour la faire avancer. La nuit d'automne
s'installait. On va essayer de se caler aux fenêtres du salon, et
vous grimperez, d'accord? dit M.Roger.
D'accord, dit François.
S'il croit que je vais sauter d'ici (maman) je vais dans la salle de
bains - je descends, dit François - non, tu nous attends, dit papa
- je ne retrouve plus la boîte (maman) - pourquoi faire, dit François
- tais-toi, dit papa - alors, cria M.Songères, qu'est-ce que vous
faites? Surtout n'emmenez rien - mais ma gibecière? - ah, ces cochonneries
- mais les meubles qui va prendre soin de mes meubles Jean-Marie - tu as
peur des voleurs? Tu plaisantes? - François pourrait ... (les yeux
que maman avait enfin ouvert se voilaient, comme si l'eau les avait engloutis
dans l'ombre) - tes cachets. Immédiatement. - François pourrait
... Si l'eau ... Jusqu'ici ...
Alors! s'impatienta-t-on dehors.
Papa poussa maman devant lui, dans l'escalier. Puis j'entendis :
Où est François? (M.Roger)
Qui a jeté cette gibecière? (M.Songères)
Bien m'en avait pris. Je constatais, en fendant les eaux, que seuls
ma tête et mon cou n'étaient pas immergés. Du front
je pilotais la caisse en plastique. Deux bras s'emparèrent de moi
par la fenêtre du salon qui donnait sur la route. Je fus soulevé,
glissai, bus la tasse, sortis la tête en suffoquant; on m'arracha
de là où je me trouvai, et c'est vrai, mes bras et mes épaules
me faisaient souffrir. Maman dormait sur l'épaule de M.Songères.
"Au moins, dit M.Roger, vous avez votre femme", "et le petit se porte bien,
n'est-ce pas", ajouta M.Songères en tapant dans le dos de François.
Je crachai un peu d'eau. Sous l'eau le corps mouillé luisait; un
peu de vase maculait mon pyjama.
"Tu te souviens", dit brusquement François, "du retour à
la maison après deux semaines?"
Laure baissa les paupières à demi. "Maman a bien souffert.
Ces chers meubles avaient les pieds pourris." Elle se pencha vers François.
"A chacun ses importances, c'est bien ça? Allons, je dois rentrer
..." |