Nathalie Roumanès

 

Il s'en va

Bon, ça y est : il s’en va. On se demande bien pourquoi ils restent là, les vieux. A attendre quoi. Dans un instant, le vieux taxi aura disparu, avalé par l’horizon, par la pente, légère, mais suffisante pour le happer hors de leur vue. Par la ville, ensuite ; parce qu’il a dit que bien sûr, il reviendrait les voir, mais quand, difficile à dire, il y aura certainement du travail à abattre. Ni quand, ni comment. C’est que c’est loin, et les trajets, toute une histoire. Arnold ne tourne pas souvent avec son taxi. Et les crues, nombreuses par ici, et les champs gavés qui se trompent et rendent l’eau à la route plutôt qu’au fleuve. Impossible de circuler alors. Et quand bien même on pourrait, il faut prendre le train, enfin, des trains, un train puis un autre puis encore un autre. Ils ne savent pas, eux. Il a souri : dire que certains poussent jusqu’en Amérique. Ils souriaient avec lui, dans la même mécanique que celle des repas silencieux, pris à trois, quand on se regardait.

Le vieux se détourne déjà, l'œil sur le visage de celui qui part quand il a fait un geste d'adieu à travers la fenêtre du taxi - cette impression sur sa rétine, encore fraîche. Elle se penche légèrement en arrière, se demande s’il n’aura pas froid, s’il n’aurait pas oublié quelque chose. Chacun se débrouille comme il peut pour le retenir, avec ses maigres moyens, ceux d'un peu tout le monde. Lorsqu' ils rentreront chez eux, ils ne parleront pas beaucoup, pour ne pas se déranger, peut-être, dans la contemplation du bonheur simple, passé, encore tout proche, de ces derniers mois.

Chez eux ... Chez eux, c'était devenu, du moins ils l'avaient désiré, chez lui. Il était arrivé avec avril, suivant de très près de méchantes giboulées. La tempête s'acharnait sur le pays dépourvu du moindre relief pour se défendre. Claquant, hurlant, arrachant. Le toit de leur grange avait été saccagé avec une violence inouïe, éventré par des branches, dépecé de son cuir d'ardoise, et le fruit de leur labeur mis à nu et exposé à la pourriture. Mais tandis qu' un démon ignoble semblait vouloir anéantir leur vie, la fortune se mêla un peu de s'amender pour les dieux, en faisant frapper à leur porte ce journalier en mal de travail et de toit. Ils l'accueillirent sous le leur, en échange - ce fut lui qui insista - de la réparation de celui de la grange.

Ils ne demandèrent pas d'où il venait, ni où il comptait aller, non. Il venait à eux, comme ça, comme ce que le vent apportait. Mais le vent, surtout, emportait. Ils se laissèrent aller à l'oublier. Ils se laissèrent aller à ce petit espoir, égoïste et naïf, au fil des jours, tandis qu'il aidait à retaper la grange, tandis qu'il mangeait avec appétit à leur table, fort, petit mais incroyablement fort, comme leur espoir, balayant leur solitude à deux de son regard franchement bleu, déchiquetant d'un battement de ces cils recourbés la résignation, l'apathie, la routine. C'est parce qu'il était là qu'elle rajoutait du poivre dans la soupe, et glissait des sachets de lavande entre les serviettes de toilette, et souriait en se coiffant. C'est parce qu'il était là que le vieux sortait sa gnôle et ses histoires drôles du placard. C'est parce qu'il était là qu'il y avait des journaux sur la table, et de la musique à la radio. C'est parce qu'il était là qu'un petit coeur de vie se remettait à battre dans la plaine désolée, laide et décatie.

Un soir, le vieux s'est levé sans mot dire, après avoir échangé un regard entendu avec la vieille. Il a posé une boîte sur la table, devant celui qui avait redonné du coeur à cette maison. Il lui a demandé de l'ouvrir. Lentement, il a obéi. Puis a refermé la boîte, l'a repoussée devant le vieux. C'était bien trop, non, il ne pouvait pas. Combien d'années d'économie ... Non, il ne pouvait pas. Ils avaient peut-être un fils ou alors un neveu ou quelqu'un qui ... Mais s'il n'y avait personne, pourquoi ne pas garder cet argent et partir en voyage, ou même quitter ce coin ... Bah, qu'auraient-ils fait ailleurs? Non, ils n'éprouvaient pas l'envie de partir d'ici, et encore moins maintenant. Maintenant, tout était bien. Maintenant, ils se sentaient heureux. Maintenant qu'il était là.

Le regard bleu passa de l'un à l'autre, incrédule. Des remerciements maladroits furent balbutiés et le vieux régla l'affaire d'un sourire lumineux. La vieille avait fait un gâteau.

Un autre soir, il a brisé la quiétude feutrée, embaumée de bois vermoulu, rythmée par la litanie de la comtoise. Il a parlé de cet homme rencontré au comptoir d’un bar, avec qui il ouvrirait une boutique. Ils ont fini leur dîner. Une fille du village voisin était partie aussi, elle voulait faire la coiffure. On ne savait pas trop ce qu’elle était devenue. Dans cette maison de bord de route, que le fleuve envahissant semblait impressionner tant elle paraissait, tout à coup, frêle et ratatinée, la vieille ne voyait pas très bien où ça menait, la coiffure.

C’est comme aujourd’hui; ils ont beau regarder le taxi s’éloigner, ils n’y voient pas très clair. Arnold a déposé Rémi, son beau-frère et sa nièce, a salué René sur sa bicyclette. Ils sont un peu étourdis par ce manège, minuscule, bref, mais intense pour eux dans cette plaine ouverte et dénudée par l’hiver. Ils n’ont pas l’habitude.

Ils attendent encore, on ne sait quoi. Alors que bon, ça y est, il s’en va. Emprisonnés dans cet instantané, hésitant encore entre hier dans sa tombe et la tombe de demain, figés dans ce miroir, qui donc les regarde, eux ?

 


                                           
      

Votez
Si vous avez aimé ...

Hit-Parade

 
                    
           .vain

Votez pour ce site au WebOrama