Nathalie Roumanès

 

Gambettes et trottinettes
(pour Sarah)

 

Qu’est-ce qu’elle fait, la toute petite ? Elle a interrompu son jeu. Comme en appui contre le mur, un peton devant l’autre, l’air d’avancer - immobile. Oui, oui, je sais : le Mur. J’y reviendrai. Je reviendrai aussi sur 1962. Ah, Cartier. Un flash, et voilà que tu malmènes ma pauvre cervelle à tirs croisés. Ton objectif pour un regard subjectif. Allons, balance ton noir et blanc, vieux frère, que je te renvoie les couleurs, les sons, la chair. On a glissé un vieux James Bond dans le magnétoscope, et en ce qui me concerne c’est lui qui me glisse dessus, j’écris dans ma cuisine. Je fais l’incongrue, quoi. Coupez ! Jusque dans ta photographie, c’est plus fort que moi, désolée, je ne vois que cette gosse - on dirait qu’elle gratouille la rue.

Moi aussi j’ai joué sur le béton, et moi aussi j’avais une trottinette - rouge – et moi aussi elle m’intriguait, la terre qui poussait en force avec les mousses, se moquant aveuglément de ce qui n’était pas elle. Le macadam chaud, un cuir luisant sous le soleil, non, noir de soleil, et je m’en donnais à pied joie pour dévaler la pente devant chez moi : but unique, gorgé d’été, gonflé du vent que je créais de toutes mes forces.

Alors, elle, qu’est-ce qu’elle cherche ? Cette terre ? A repartir ? Pour elle, pas de pente. Et ces dalles disjointes ; elles ne doivent pas lui faciliter la tâche. Mais elle s’applique à autre chose. Mais – quoi ?

Cherche, cherche. Moi je trouve ! Tes jambinettes potelées, avec leurs courbes bien affirmées, me mènent à mon enfant que je vais rejoindre, sans l’éveiller. Dors, ma vie, dors. Ma petite reine, je suis l’esclave enchaînée à ton sommeil, à ton lait, à tes jeux à toi, à tes cheveux doux et légers, une plume sous le vent que je crée de toutes mes forces et qui soulève ta frange et fait tourner les poissons de bois accrochés au ciel de ta chambre et qui te fait rire rire rire – à pleines dents - huit déjà ! – et bientôt, trop vite, tu seras cette fillette. Trop vite bien trop vite, ma trottinette. Ma douceur, mon fruit je m’entête, avec cette petite femme – déjà ! – qui me monte à la tête. Pardonne-moi, Cartier. Oui, oui, j’y reviens : le Mur.

En février 62 Willy Brandt et Robert Kennedy ont été – solennellement – photographiés, profitant du spectacle de l’Est par dessus le Mur, dans leurs pardessus sur mesure, songeant : quant au ciel, il est par dessus le soi, forcément, et pas ailleurs. Ohé, Willy, Bobby, pourquoi baisse-t-elle son bout de nez, alors ? Comme en appui , et ô surprise ! Que vois-je ? Votre garde du corps ou autre sbire en chaussettes noires a laissé dépasser un pied qui, pas de doute, s’appuie contre le " serpent qui transperce le cœur de la ville " (dixit Bobby). Tandis qu’elle cherche quelque chose que vous avez certainement oublié, si le Mur à vos yeux est un mal nécessaire, cet officiel, officieusement – et mécontent de s’être fait remarqué ici –, écrase devant lui le béton armé de son godillot de luxe. Pour quel lugubre archange se prend-t-il, celui-là ? Où est le dragon ?

Sachez qu’à cause de pieds comme les vôtres, Messieurs, il a fallu attendre 89 pour que les trottinettes retrouvent un peu plus d’espace. A cause de vos pieds, qui se délectent de tester la solidité exclusive de vos réalisations, me voilà contrainte d’apprendre à mon petit fruit les murs hérissés de barbelés avec les comptines et les cubes qui s’emboîtent. Cherche, cherche l’intrus : une de ces trois activités n’est pas un jeu de construction.

Soyez prévenus, Messieurs chaussés de chagrin et de haine, que je n’attendrai pas que vous la réveilliez, ma belle, avec vos gros sabots crottés de bêtise armée. Vigilante, sur mes gardes, barricadée d’amour, je lui apprendrai à dire NON comme moi quand j’ai peur qu’elle se blesse, et je lui achèterai une trottinette que vos murs, à majuscule ou pas, prendront de plein fouet sans jamais pouvoir l’arrêter.

 


                                           
      

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