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Gambettes et trottinettes
Quest-ce quelle fait, la toute petite ? Elle a interrompu son jeu. Comme en appui contre le mur, un peton devant lautre, lair davancer - immobile. Oui, oui, je sais : le Mur. Jy reviendrai. Je reviendrai aussi sur 1962. Ah, Cartier. Un flash, et voilà que tu malmènes ma pauvre cervelle à tirs croisés. Ton objectif pour un regard subjectif. Allons, balance ton noir et blanc, vieux frère, que je te renvoie les couleurs, les sons, la chair. On a glissé un vieux James Bond dans le magnétoscope, et en ce qui me concerne cest lui qui me glisse dessus, jécris dans ma cuisine. Je fais lincongrue, quoi. Coupez ! Jusque dans ta photographie, cest plus fort que moi, désolée, je ne vois que cette gosse - on dirait quelle gratouille la rue. Moi aussi jai joué sur le béton, et moi aussi javais une trottinette - rouge et moi aussi elle mintriguait, la terre qui poussait en force avec les mousses, se moquant aveuglément de ce qui nétait pas elle. Le macadam chaud, un cuir luisant sous le soleil, non, noir de soleil, et je men donnais à pied joie pour dévaler la pente devant chez moi : but unique, gorgé dété, gonflé du vent que je créais de toutes mes forces. Alors, elle, quest-ce quelle cherche ? Cette terre ? A repartir ? Pour elle, pas de pente. Et ces dalles disjointes ; elles ne doivent pas lui faciliter la tâche. Mais elle sapplique à autre chose. Mais quoi ? Cherche, cherche. Moi je trouve ! Tes jambinettes potelées, avec leurs courbes bien affirmées, me mènent à mon enfant que je vais rejoindre, sans léveiller. Dors, ma vie, dors. Ma petite reine, je suis lesclave enchaînée à ton sommeil, à ton lait, à tes jeux à toi, à tes cheveux doux et légers, une plume sous le vent que je crée de toutes mes forces et qui soulève ta frange et fait tourner les poissons de bois accrochés au ciel de ta chambre et qui te fait rire rire rire à pleines dents - huit déjà ! et bientôt, trop vite, tu seras cette fillette. Trop vite bien trop vite, ma trottinette. Ma douceur, mon fruit je mentête, avec cette petite femme déjà ! qui me monte à la tête. Pardonne-moi, Cartier. Oui, oui, jy reviens : le Mur. En février 62 Willy Brandt et Robert Kennedy ont été solennellement photographiés, profitant du spectacle de lEst par dessus le Mur, dans leurs pardessus sur mesure, songeant : quant au ciel, il est par dessus le soi, forcément, et pas ailleurs. Ohé, Willy, Bobby, pourquoi baisse-t-elle son bout de nez, alors ? Comme en appui , et ô surprise ! Que vois-je ? Votre garde du corps ou autre sbire en chaussettes noires a laissé dépasser un pied qui, pas de doute, sappuie contre le " serpent qui transperce le cur de la ville " (dixit Bobby). Tandis quelle cherche quelque chose que vous avez certainement oublié, si le Mur à vos yeux est un mal nécessaire, cet officiel, officieusement et mécontent de sêtre fait remarqué ici , écrase devant lui le béton armé de son godillot de luxe. Pour quel lugubre archange se prend-t-il, celui-là ? Où est le dragon ? Sachez quà cause de pieds comme les vôtres, Messieurs, il a fallu attendre 89 pour que les trottinettes retrouvent un peu plus despace. A cause de vos pieds, qui se délectent de tester la solidité exclusive de vos réalisations, me voilà contrainte dapprendre à mon petit fruit les murs hérissés de barbelés avec les comptines et les cubes qui semboîtent. Cherche, cherche lintrus : une de ces trois activités nest pas un jeu de construction. Soyez prévenus, Messieurs chaussés de chagrin et de haine, que je nattendrai pas que vous la réveilliez, ma belle, avec vos gros sabots crottés de bêtise armée. Vigilante, sur mes gardes, barricadée damour, je lui apprendrai à dire NON comme moi quand jai peur quelle se blesse, et je lui achèterai une trottinette que vos murs, à majuscule ou pas, prendront de plein fouet sans jamais pouvoir larrêter.
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