Il y a bien longtemps que je ne vogue plus. Pour votre gouverne, sachez que j'ai
définitivement largué les amarres et plié les voiles. Il n'est pas difficile,
finalement, de s'ancrer quelque part. Evidemment, j'aurais pu choisir un port plus
prestigieux; mais je suis bien, ici. On s'habitue aux cris des mouettes, à les laisser
tourbillonner sans bouger. Bien longtemps, oui. Des plantes poussent sur mes cordages, à
la surface de l'eau.
J'aurais pu rester comme avant . Tanguer sur le sable dans mes voiles sombres - on me
nommait: le petit Chaperon noir. Je n'avais pas peur du loup, à cette époque-là, et
certainement pas du loup de mer que tu avais décidé d'être.
Franchement, tu croyais me rejouer Marius? J'en ai mordu, des mouchoirs qu'on aurait
cru découpés dans une mantille, j'en ai insulté, des bateaux - que veux-tu, à
l'époque, je n'étais pas de bois. Ah tu me préférais la mer? Ah tu voulais partir?
Mais Marius aimait Fanny, lui, même s'il ne semblait pas en avoir conscience. Toi tu
n'avais pas de conscience!
Tu ne voulais plus de moi, soit, j'ai cru alors dans mon cur que quelqu'un était
mort. J'ai pris le deuil, à bras le corps, dans tous ses atours de mazout. Je donnais des
coups de pieds dans les vagues, en passant, je crachais sur les crabes. Il est un poème
qui dit: "et l'amour et la mer ont l'amer pour partage" - pouah! Qu'il était
salé, oui, le beurre de ce petit pot! Partager, mon amour et la mer? Pouah - et le petit
animal se sauvait tout dégoulinant.
La grand-mère qui m'attendait n'est jamais venu. Comment vieillir sans toi? Mais monsieur
me déclara tout de go qu'il ne saurait s'encombrer de moi pour accomplir sa destinée;
qu'il serait le nouveau capitaine Walton, que rien ni personne n'était assez important à
ces yeux pour le détourner de son uvre - conquérir les océans, chevaucher les
vagues, dompter les baleines blanches, et autres menus travaux.
D'abord, pas de mariage. Toi qui disais que peut-être, on verrait, lorsque nous
serions plus fortunés. Et puis, surtout pas d'enfant. C'est très simple, disais-tu, il
suffit de considérer objectivement les choses: "enfant" ne rime pas avec
"aventure". J'eus beau répondre qu' "aventure" rimait avec
"confiture" sans qu'aucun rapport évident ne fût établi entre l'un et l'autre
- tu parles, du moment que le monde devenait réversible pour me dénuder le cur à
vif! Autrefois, encore un autre autrefois, tu te risquais, là aussi, à peut-être, nous
verrons, après tout
Nous? Qu'était-il devenu, ce "nous"? Il ne survivait que parce que je
prononçais son nom. Mais il ne me semblait pas un monstre à deux têtes, non, c'était
un être qui me nourrissait de sa force. Comment le retrouver? Impossible, soupirais-tu,
vaguement désolé. C'est alors que je décidai de changer. Pour me réunir à toi de
nouveau.
Ah, ce fut beau, ce fut fantastique, ce fut
féerique. Cette vilaine maîtresse
aux yeux pers qu'on voit, paraît-il, danser le long des golfes et cætera, me parut plus
sympathique, puisqu'elle allait m'aider dans ma tâche.
Cette dernière étant peu ordinaire, je me concentrai du mieux que je le pus.
C'était la nuit, bien sûr, moment propice, à ce qu'on dit, pour les métamorphoses.
Et puis, il fallait se fondre au décor. J'avais beaucoup de chance, la lune boudait au
fond d'un nuage. Je me glisse furtivement jusqu'à la plage, je recouvris mon visage de
mon capuchon, j'entrai dans l'encre marine. C'était froid. Je n'aime pas le froid.
Finalement, ce n'était peut-être pas si féerique que ça. On s'emballe parfois, on
s'emballe, et on ferait mieux de se taire. Mais après tout, bon, j'établissais un
compromis avec la mer. Au diable le froid. Au diable ma vie de femme. Vite, la lune allait
peut-être se découvrir, et englober mon étrange entreprise dans son il moqueur.
Je sentis bientôt tous mes membres se raidir, mes cheveux se déployer.
C'était fait. J'étais un bateau, le bateau que tu daignerais prendre. J'attendrais.
Six mois plus tard, retapée par un plaisancier, j'ai appris que tu t'étais marié et que
ta femme était enceinte.