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(c) Catherine Merdy

 

Et l'amour et la mer

par Nathalie ROUMANES



Il y a bien longtemps que je ne vogue plus. Pour votre gouverne, sachez que j'ai définitivement largué les amarres et plié les voiles. Il n'est pas difficile, finalement, de s'ancrer quelque part. Evidemment, j'aurais pu choisir un port plus prestigieux; mais je suis bien, ici. On s'habitue aux cris des mouettes, à les laisser tourbillonner sans bouger. Bien longtemps, oui. Des plantes poussent sur mes cordages, à la surface de l'eau.
J'aurais pu rester comme avant . Tanguer sur le sable dans mes voiles sombres - on me nommait: le petit Chaperon noir. Je n'avais pas peur du loup, à cette époque-là, et certainement pas du loup de mer que tu avais décidé d'être.

Franchement, tu croyais me rejouer Marius? J'en ai mordu, des mouchoirs qu'on aurait cru découpés dans une mantille, j'en ai insulté, des bateaux - que veux-tu, à l'époque, je n'étais pas de bois. Ah tu me préférais la mer? Ah tu voulais partir? Mais Marius aimait Fanny, lui, même s'il ne semblait pas en avoir conscience. Toi tu n'avais pas de conscience!

Tu ne voulais plus de moi, soit, j'ai cru alors dans mon cœur que quelqu'un était mort. J'ai pris le deuil, à bras le corps, dans tous ses atours de mazout. Je donnais des coups de pieds dans les vagues, en passant, je crachais sur les crabes. Il est un poème qui dit: "et l'amour et la mer ont l'amer pour partage" - pouah! Qu'il était salé, oui, le beurre de ce petit pot! Partager, mon amour et la mer? Pouah - et le petit animal se sauvait tout dégoulinant.
La grand-mère qui m'attendait n'est jamais venu. Comment vieillir sans toi? Mais monsieur me déclara tout de go qu'il ne saurait s'encombrer de moi pour accomplir sa destinée; qu'il serait le nouveau capitaine Walton, que rien ni personne n'était assez important à ces yeux pour le détourner de son œuvre - conquérir les océans, chevaucher les vagues, dompter les baleines blanches, et autres menus travaux.

D'abord, pas de mariage. Toi qui disais que peut-être, on verrait, lorsque nous serions plus fortunés. Et puis, surtout pas d'enfant. C'est très simple, disais-tu, il suffit de considérer objectivement les choses: "enfant" ne rime pas avec "aventure". J'eus beau répondre qu' "aventure" rimait avec "confiture" sans qu'aucun rapport évident ne fût établi entre l'un et l'autre - tu parles, du moment que le monde devenait réversible pour me dénuder le cœur à vif! Autrefois, encore un autre autrefois, tu te risquais, là aussi, à peut-être, nous verrons, après tout …

Nous? Qu'était-il devenu, ce "nous"? Il ne survivait que parce que je prononçais son nom. Mais il ne me semblait pas un monstre à deux têtes, non, c'était un être qui me nourrissait de sa force. Comment le retrouver? Impossible, soupirais-tu, vaguement désolé. C'est alors que je décidai de changer. Pour me réunir à toi de nouveau.

Ah, ce fut beau, ce fut fantastique, ce fut … féerique. Cette vilaine maîtresse aux yeux pers qu'on voit, paraît-il, danser le long des golfes et cætera, me parut plus sympathique, puisqu'elle allait m'aider dans ma tâche.

Cette dernière étant peu ordinaire, je me concentrai du mieux que je le pus.

C'était la nuit, bien sûr, moment propice, à ce qu'on dit, pour les métamorphoses. Et puis, il fallait se fondre au décor. J'avais beaucoup de chance, la lune boudait au fond d'un nuage. Je me glisse furtivement jusqu'à la plage, je recouvris mon visage de mon capuchon, j'entrai dans l'encre marine. C'était froid. Je n'aime pas le froid. Finalement, ce n'était peut-être pas si féerique que ça. On s'emballe parfois, on s'emballe, et on ferait mieux de se taire. Mais après tout, bon, j'établissais un compromis avec la mer. Au diable le froid. Au diable ma vie de femme. Vite, la lune allait peut-être se découvrir, et englober mon étrange entreprise dans son œil moqueur.


Je sentis bientôt tous mes membres se raidir, mes cheveux se déployer.
C'était fait. J'étais un bateau, le bateau que tu daignerais prendre. J'attendrais.


Six mois plus tard, retapée par un plaisancier, j'ai appris que tu t'étais marié et que ta femme était enceinte.

 



Nathalie Roumanès


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