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(c) Catherine Merdy

Demain les braves

par Nathalie Roumanès

 

Martin m'a fait entrer dans son bureau. C'est curieux, dans mes souvenirs, il paraissait moins grand, plus fade. Il faut dire, à mon crédit, qu'il ne se distinguait guère au lycée et attirait peu les filles. Moi je faisais mon chemin : baccalauréat avec mention, Normale Sup, agrégation, belle et brillante épouse. Je l'avais retrouvé au lycée, moi enseignant, lui homme à tout faire - factotum, comme on les appelle. Il avait travaillé un an là pour se voir congédié pour des motifs obscurs. Qu'importe. En tous cas, moi, je lui disais toujours bonjour. J'espérais qu'il s'en souviendrait.

Très calmement, il consultait un dossier, qui évidemment était le mien. Ma foi, il était plutôt bel homme, finalement. Son uniforme noir était seyant.Tandis qu'il tournait les pages, revenait en arrière, réfléchissait, retournait des pages, la flamme tricolore de son brassard plissait et se déplissait comme mécaniquement. Je gardais un sourire confiant aux lèvres, au cas où il lèverait les yeux sur moi. Il ne parlait pas. Lorsqu'il referma le dossier, il se leva sans m'adresser un regard, se planta à la fenêtre et alluma une cigarette.

Son visage ne disait rien. Me parvenait, un peu confuse, l'image d'un jeune homme debout dans la cour du lycée, appuyé contre un arbre, les mains dans les poches, renfrogné, pâlichon, à qui rien ne réussissait. Et lui, que voyait-il de ce moi qu'il avait alors côtoyé ? Je crois qu'il était là, aux résultats affichés des examens, l'année où il a échoué, l'année où moi j'ai couru louer un studio à Paris près de la rue d'Ulm.

Dans la lumière de midi, les décorations sur sa poitrine scintillaient avantageusement. Ils les avaient toutes gagnées dans la fraction armée de son parti. Il avait toute une " juridiction " sous ses ordres, à présent. J'étais recensé dans cette juridiction et je n'étais pas militant à ce parti.Ma femme m'avait supplié de ne pas répondre à leur convocation, mais je ne craignais rien, je connaissais le responsable, je lui expliquerais que je pouvais être un citoyen obéissant et tranquille sans partager leur idéologie, et expliquer, ça me connaissait. Normale Sup contre quelques médailles, c'était gagné d'avance.

Il revint au bureau, sans s'asseoir, prit une fiche, vérifia mon identité, mon adresse, ma profession. Normale Sup souriait d'aise. Facile ! N'importe quel imbécile peut répondre oui, oui et oui. Toujours inexpressif, il me fit remarquer que je n'avais pas souscrit à l'adhésion obligatoire. Obligatoire? Il cita quelque texte qu'il appela " loi ". Il cita et recita, aussi pointilleux et précis qu'un candidat de concours. Il me demanda si je souhaitais à présent m'amender. M'amender ! Je m'étonnais qu'un ancien factotum puisse utiliser ce mot-là en s'adressant à moi. Qu'importe. J'étais de nationalité française, et ce parti au pouvoir clamait sa préférence nationale, alors - cela ne suffisait-il pas ?

Inflexible, il me répéta sa question. Et là, il fallait choisir : oui, ounon. Je demandais une lecture des conditions d'adhésion. J'écoutais, mais je n'avais aucun ressortissant étranger ou " mauvais citoyen " à dénoncer dans mon entourage. Il me dit alors que j'étais un intellectuel aux idées dangereuses. Quelles idées ? Il ne dit mot et reprit place à son bureau. Il tira un document d'un tiroir, apposa son cachet et sa signature, puis pressa une sonnette dissimulée sous son plan de travail très bien rangé.

" Vous serez fusillé demain ", dit-il . " Souhaitez-vous vous amender et mourir en bon citoyen ? "

Nathalie Roumanès, mars 1999


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