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Martin m'a fait entrer dans son bureau. C'est curieux,
dans mes souvenirs, il paraissait moins grand, plus fade. Il
faut dire, à mon crédit, qu'il ne se
distinguait guère au lycée et attirait peu les
filles. Moi je faisais mon chemin : baccalauréat avec
mention, Normale Sup, agrégation, belle et brillante
épouse. Je l'avais retrouvé au lycée,
moi enseignant, lui homme à tout faire - factotum,
comme on les appelle. Il avait travaillé un an
là pour se voir congédié pour des
motifs obscurs. Qu'importe. En tous cas, moi, je lui disais
toujours bonjour. J'espérais qu'il s'en
souviendrait.
Très calmement, il consultait un dossier, qui
évidemment était le mien. Ma foi, il
était plutôt bel homme, finalement. Son
uniforme noir était seyant.Tandis qu'il tournait les
pages, revenait en arrière,
réfléchissait, retournait des pages, la flamme
tricolore de son brassard plissait et se déplissait
comme mécaniquement. Je gardais un sourire confiant
aux lèvres, au cas où il lèverait les
yeux sur moi. Il ne parlait pas. Lorsqu'il referma le
dossier, il se leva sans m'adresser un regard, se planta
à la fenêtre et alluma une cigarette.
Son visage ne disait rien. Me parvenait, un peu confuse,
l'image d'un jeune homme debout dans la cour du
lycée, appuyé contre un arbre, les mains dans
les poches, renfrogné, pâlichon, à qui
rien ne réussissait. Et lui, que voyait-il de ce moi
qu'il avait alors côtoyé ? Je crois qu'il
était là, aux résultats affichés
des examens, l'année où il a
échoué, l'année où moi j'ai
couru louer un studio à Paris près de la rue
d'Ulm.
Dans la lumière de midi, les décorations
sur sa poitrine scintillaient avantageusement. Ils les
avaient toutes gagnées dans la fraction armée
de son parti. Il avait toute une " juridiction " sous ses
ordres, à présent. J'étais
recensé dans cette juridiction et je n'étais
pas militant à ce parti.Ma femme m'avait
supplié de ne pas répondre à leur
convocation, mais je ne craignais rien, je connaissais le
responsable, je lui expliquerais que je pouvais être
un citoyen obéissant et tranquille sans partager leur
idéologie, et expliquer, ça me connaissait.
Normale Sup contre quelques médailles, c'était
gagné d'avance.
Il revint au bureau, sans s'asseoir, prit une fiche,
vérifia mon identité, mon adresse, ma
profession. Normale Sup souriait d'aise. Facile ! N'importe
quel imbécile peut répondre oui, oui et oui.
Toujours inexpressif, il me fit remarquer que je n'avais pas
souscrit à l'adhésion obligatoire.
Obligatoire? Il cita quelque texte qu'il appela " loi ". Il
cita et recita, aussi pointilleux et précis qu'un
candidat de concours. Il me demanda si je souhaitais
à présent m'amender. M'amender ! Je
m'étonnais qu'un ancien factotum puisse utiliser ce
mot-là en s'adressant à moi. Qu'importe.
J'étais de nationalité française, et ce
parti au pouvoir clamait sa préférence
nationale, alors - cela ne suffisait-il pas ?
Inflexible, il me répéta sa question. Et
là, il fallait choisir : oui, ounon. Je demandais une
lecture des conditions d'adhésion. J'écoutais,
mais je n'avais aucun ressortissant étranger ou "
mauvais citoyen " à dénoncer dans mon
entourage. Il me dit alors que j'étais un
intellectuel aux idées dangereuses. Quelles
idées ? Il ne dit mot et reprit place à son
bureau. Il tira un document d'un tiroir, apposa son cachet
et sa signature, puis pressa une sonnette dissimulée
sous son plan de travail très bien rangé.
" Vous serez fusillé demain ", dit-il . "
Souhaitez-vous vous amender et mourir en bon citoyen ? "
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