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(c) Catherine Merdy

 

L'aile du papillon

par Nathalie ROUMANES


Voilà, Monsieur le Président. Votre présence m'honore. Un pas de géant pour l'humanité, n'est-ce pas? Je m'arrête là, j'ai comme le pressentiment que l'on pourrait me plagier.
Vous dîtes? Le matériau? Vous doutez de sa solidité, et pourtant, vous avez pu le constater de visu: j'ai volé. Mais puisque c'est vous ... Laissez-moi vous montrer ceci. Oui, cette photo, qui ne quitte jamais la poche de ma combinaison.

C'est elle, lisse, Abigail. Sur la plage, en contrebas. Non, inutile de vous pencher de la sorte. Vous avez tout reconnu. La femme et l'endroit. Ne vous penchez pas, je vous prie. C'est dangereux, Monsieur le Président.

Eh oui. Abigail. Une jeune fille sensible, qui ne souffrait pas que le soleil vint l'effleurer. Ses membres, une coulée de lait, n'est-ce pas. Et puis, semblait-elle sourire, le bronzage est vulgaire, comme pour se faire pardonner l'épanouissement démesuré de son ombrelle. Une peau fragile. Diaphane. Aux nervures d'ailes de papillon. Dont l'ombre était poignante de faiblesse.

L'exotisme incongru de la lettre chinoise sur une plage bretonne en amusait certains. Nous le savons, Monsieur. Pour moi, son inutilité demeure troublante. Moi qui ne donnais naissance tout le jour qu'à des plans et maquettes bien pensés, bien pesés. Je m'étais mis en tête de surpasser Léonard de Vinci. Mes mains s'occupaient d'obéir. Rendre possible le vol d'une machine faisant corps avec l'homme pour qu'enfin ce fût le vol de l'homme. Une mécanique bien huilée.

Tout d'abord, je me dis que cette femme, qui venait tout les jours ne pas prendre son bain de soleil à mes pieds, finirait par être le grain de sable qui enrayerait l'engrenage de mon rêve. J'allais et venais, de l'appareil à la simplicité du sien, en bas, sur la plage. C'était gênant. Il fallait avancer.

Mais elle mit ensuite son grain de sel dans le plaisir que je trouvais à renouveler les essais. Il ne se passait pas une séance sans que je commence par aller vérifier qu'elle était bien là. Alors, rassuré, je retournais à ma quête des nuages. Petit à petit, la question se posa, aussi importante que mes calculs et espérances scientifiques: jusqu'où m'emmènerait-elle, Abigail? Le pouvoir de sa délicatesse égalait les risques de ma passion pour le ciel. L'azur s'offrait nécessairement comme l'espace à investir; investir Abigail s'imposait à moi, luxe éphémère: voilà ce que me renvoyait son reflet sur le sable mouillé. Vous voyez, là, sur le cliché.

Un corps de femme bouge, s'éloigne, comme la terre lorsque je suis dans l'aéronef. Le ciel, lui, semble attendre, dans une patiente ignorance. Du moins c'est ce que des fous raisonnables comme moi affirment. Abigail, elle, n'attendait rien du tout. C'est cet instantané. Elle souriait à l'objectif, étalant toute la certitude de son corps sans pourtant s'être jamais offerte à moi. Elle semblait dire: viens me cueillir, je suis ta rose d'aujourd'hui, quant au reste ... la postérité, le progrès ... Ah, Monsieur, vous le savez bien, vous, puisque vous avez compris avant moi, sans faire de calculs, sans savoir vraiment - Monsieur, puisque c'est vous qui l'avez cueillie.

Je n'ai rien fait avec elle, et pourtant, sans elle, rien n'aurait pu se faire. Vous l'avez vu, cet avion. Le matériau, donc. J'ai commandé des milliers d'ombrelles chinoises, comme celle d'Abigail, et voilà: l'humanité a encore fait un bond sur l'aile du papillon. Je suis un de ces fous, il faut en tenir compte. Ne vous penchez pas tant, vous dis-je.

Nathalie Roumanès


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