Le petit cimetière (récit)

par Pierre Posno


" Je conserve ainsi, autour de moi, des morceaux de chose : du papier, des cailloux, des tableaux, des photos liées à quelque extravagance de lumière. Les pièces à peine palpables d'un puzzle sans paysage. Ces êtres, ces images, ces décors m'ont appartenu. Comme ma chair, comme mon sang.
Belle évaporation d'une réalité illusoire, éphémère.
La pluie ayant cessé d'inonder la terre, j'ai quitté ma parcelle pour rejoindre la forêt.
Même s'il n'y a là que quelques matières muettes, victimes passives d'une érosion irréversible.
Même si sur tous ces paysages qui nous illusionnent le temps d'un mythe, je ne fais que déposer l'amour que j'ai finalement cueilli ailleurs.
Qu'importe si on imagine le beau là où se prépare l'humus.
J'aime la forêt et je m'y sens chez moi.

Je marche lentement, à petits pas répétés, dans des sentiers de terre respirant une bonne odeur de champignons, de terreau et de paix. Personne à ces heures du jour où les hommes les plus valides s'agitent en de vains combats.
C'est en marchant sous ces arbres, en dégustant ces parfums forts de feuilles et de branches que je me rapproche le plus de ce que je suis et de ce que j'ai été, que je me ressens si intimement uni à tous ce qui s'est passé au monde. Il n'est point nécessaire ici de raconter des histoires : ni celle des hommes, ni celles de la vie. Encore moins la mienne.
Je mesure très exactement, à chaque pas, le voisinage qui précède le passage à la limite, la zone précise mais insaisissable qui précède toute fin. Le petit espace où se trouve éventuellement le dernier choix. La fin du temps et de toute nécessité. Le renoncement au hasard. "

Pierre Posno



                                           
      

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