Les Fourmis

d'Arnauld Pontier

Sélection prose de juillet 2006

 

« Je suis toujours debout sur la mine. Nous étions partis ce matin en patrouille et je marchais le dernier comme d'habitude, ils sont tous passés à côté, mais j'ai senti le déclic sous mon pied et je me suis arrêté net. Elles n'éclatent que quand on retire le pied. J'ai lancé aux autres ce que j'avais dans les poches et je leur ai dit de s'en aller. Je suis tout seul. Je devrais attendre qu'ils reviennent mais je leur ai dit de ne pas revenir, et je pourrais essayer de me jeter à plat ventre, mais j'aurais horreur de vivre sans jambes. Je n'ai gardé que mon carnet et le crayon. Je vais les lancer avant de changer de jambe et il faut absolument que je le fasse parce que j'ai assez de la guerre et parce qu'il me vient des fourmis. »

[Boris Vian, Les Fourmis, ch. XV.]

 

 

... Brumeuse et pâle, la lande se dessine, de cette écriture ronde et régulière où chaque mot se détache de l'autre, indéfiniment, où chaque phrase en appelle une autre mais n’en appelle aucune en particulier...

La lande, avec ses quelques murs et ses quelques arbres, page blanche mouchetée de lambeaux plus sombres que la lumière du crépuscule irise. Page ouverte devant moi. Derrière la vitre sale, ma main s'ouvre et se ferme, bousculant la rectitude des lignes, opposant à la perfection du souvenir la difformité des sens. Parce que la lande n'est plus la virginale parure qu'enfant j'associais à mes jeux, mais sa rognure, détestable et hideuse. Immense lacis de chenaux, crassats, goulets, plaines et forêts, prairies et marécages sont comme un fleuve encore chaud d'avoir retroussé les lèvres des morts.

... Bientôt, il y eut un corps flottant à la surface, replié sur lui-même comme celui d'un enfant...

La pluie, depuis des mois, ne cesse pas. Elle a donné à l'air l'acescente odeur des feuilles tombées, celle amère du jeune bois blessé par les gemmeurs : on entend jusqu'ici leur pas lourd et tranquille, le bruit de la machette qui s'abat sur les troncs, la sève qui crépite et qui roule sur l'écorce. Sur les sables dunaires et au cœur des étangs, le vent lui-même s'en fait l'écho. On pourrait croire que l'océan s'est tu pour toujours. Les feux de l'Été rouge ont chassé les criquets. La guerre vient de cesser.

Des hommes, pourtant, se cachent encore dans les ajoncs et dans les ruines des fermes abandonnées ; tapis sur les sables maigres et ocrés, fixés aux pierres comme des lamproies, poissons ventouses inachevés qui palpitent, qui attendent. La nuit venue, ils quittent l'abri des chênes et des falaises. De ma fenêtre, je les aperçois tous, lièvres hirsutes, éphémères, tourterelles diaphanes et faméliques que les enfants montrent du doigt depuis leur chambre, interrompant leurs jeux.

Ils courent entre les pins, se heurtent aux prés enclos ; bêtes sauvages encagées, leur silhouette, quelquefois, le long du littoral, fait une ombre chinoise, qui hésite et s'efface... On dit ici que la folie les pousse aussi, parfois, à attendre la mort. Debout, immobiles. Certains hurlent et s'effondrent dans un bruit de tonnerre que les chiens reproduisent. Pitoyable miroir, dépourvu de grandeur et d'aisance, de justesse et d'égard. D'autres, au contraire, restent des jours entiers, entêtés à survivre, impuissants, condamnés. Je prie alors pour eux, qu'ils s'endorment et périssent. Que s'achève ici, dans la lande, leur impossible rêve. Que leur cœur cesse enfin de cogner !

... Qu'il s'arrache aux marées de ces terres, à la noire beauté des collines...

Ma plume, alors, est l'ultime phalange de leurs songes, de leurs cris.

Il y en a un, justement, là, près du saule, qui ne veut pas mourir. Il doit avoir mon âge, peut être moins. Un chevron sur la manche. Ceux qui ont vu ses yeux, de loin, à la jumelle, m'ont dit qu'ils sont bleus. Bleus comme le ciel des landes, d'avant la guerre. Bleus comme l'océan, bleus comme les chardons. Vénéneux, aussi, comme l'euphorbe. C'est sa peur que je devine, c'est sa peur qui me hante, pourtant, et non le souvenir de ce qu'étaient ces landes avant l'horreur. C'est sa peur et sa sueur, sa faim et sa soif. Son grand corps offert à la dissécation du vent. C'est le froid, aussi, quoiqu'il soit pour ces hommes un bienfait : ils ne sentent plus leur chair et le gel hâte leur délivrance. Mon dieu ! que celui-là s'engourdisse avant le grand fracas. Les larmes, sur son visage, ont creusé leurs sillons, l'ont rendu invisible, confondu aux vallées ; ses cheveux dressés ont pris l'exubérance hâtive des feuillus de printemps, la teinte des blés engrangés...

... Qu'on me donne un fusil et tout sera fini. Qu'on lui donne un couteau ! Que de l'embrun glacé de sa peau germe un peu de sang...

Si je n'étais pas lâche, je prendrais ma hachette et j'irais lui porter. Que m'importe sa race, cette croix sur son bras, sa croisade à présent qu'elle s'achève. Pays mort, amours mortes : il a tout pour expier, tout pour vivre. Tout pour exécrer son sinistre prophète. A le voir ainsi, loin, si loin, abandonné de tous, fors de lui-même, je sais qu'il est victime. Je sais qu'il est vaincu. Et ma main, derrière la vitre, emprunte le tressaillement de son pied sur la mine...

C'est la lande qui m'appelle ; elle me juge, elle me guette. Moi qui connais les chemins sûrs, il me suffirait de quelques mètres dans l'inconnu, trois ou quatre peut-être, pour abréger sa vie. Lui, pour tous ces autres dont je n'ai rien su que la fin. Lui, pour ceux que j'aime et qui me jugent. Et ne plus avoir honte. Trois ou quatre pas et le voir s'affaisser...

Mais ma main, comme son pied, est rivée à son socle. Pour moi la page où j'inscrirai son nom, pour lui la terre, où se dessine une ombre épouvantable. Qu'espère-t-il donc de moi, lui qui voit la lumière de ma chambre ? De quel miracle suis-je censé tenir ? Je crois que là-bas, il se parle à lui-même, à haute voix. Pour se donner du courage. Peut-être même cherche-t-il dans sa mémoire quelques mots de ma langue, un merci, une parole à donner... Pour dire encore aux siens qu'il espère. Mais il sombre.

Je ne vois que lui près du saule, aussi courbé.

... Ce sol est bien à toi puisque les tiens y gisent...

Je marche. Je cours. La pluie, soudain, frappe mon visage, mes yeux. Elle pique comme le sable qui, l'été, s'échappe des dunes. Avant la guerre, il me surprenait souvent, vent d'aiguilles qui assaillait la lède et l'estran, m'obligeait à remonter la plage, à faire demi-tour et à me réfugier dans les bruyères... Mais ici, point d'accalmie : je ne vois que cet homme devant, moribond. Il survit encore, mais rien n'est comparable à sa douleur. Il est encore intact, mais il s'effrite derrière sa chair.

Et son bras, lentement, se tend vers moi...

Vite, vite ! Courir...

Mes lèvres s'ouvrent et se referment, cherchent leur souffle. S'essoufflent. Et je le vois qui tombe, qui succombe au poids de son invisible chaîne ; le vent de la lande l’emporte et le déchire. Je vois sa bouche emplie de terre qui murmure encore, ses dents blanches et sa langue.

Les ruines, au-delà des prés, prennent déjà la couleur jaune, un peu rougeoyante, de l'aube.

... Demain sera un autre jour, qu'il ne verra jamais...

Et son rire, tout à coup... Il naît de la lande elle-même. Cri d'oiseau migrateur, à peine audible, chant de pierre échappé de la rivière, bourdonnement d'abeilles franchissant les tuiles de la ruche. Il se multiplie et s'amplifie...

A présent que sa tête roule, échappe au grand fracas, je vois ce qu'il voit, j'entends ce qu'il entend. Et ce n'est pas le passé qui défile derrière son rire insensé, inextinguible, mais ce qu'il aurait vécu s'il n'était pas tombé. Et les larmes qu'il verse ne sont pas pour lui mais pour celle qu'il ne rencontrera jamais, pour cet amour mort avant d'avoir été.

 

Cette femme qui ressemble étrangement à la mienne.

 

 

 

(c) Catherine Merdy