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« Il
semblait attendre… »
C’est ce qu’elle avait pensé ce soir-là en sortant du hall de l’immeuble
de ses parents, un hall refait à neuf, joliment décoré de mosaïques
rouge, jaune, bleue et blanche qui dessinaient un perroquet. Les
différentes portes avaient été peintes en un gris sombre. Le tout
était propre, harmonieux et soigné.
« Il
semblait attendre » avait-elle intuitivement songé en le voyant.
Il était assis au volant d’une voiture d’une marque quelconque,
peut-être française, peut-être étrangère.
Il me semble maintenant que le véhicule était sombre mais je n’en
suis plus tellement certaine.
Il n’était pas seul.
Dehors, côté passager, une femme aux traits creusés, les cheveux
défaits, lui avait dit bonjour. Elle s’apprêtait à monter. Derrière,
deux passagers, deux hommes.
Tous portaient à peu près la même tenue : un blouson de cuir
sombre quelque peu fané sur une chemise ou un tee-shirt.
Je ne sais plus.
La jeune femme était passée rapidement devant eux, les avait remarqués. Le coup d’œil avait été bref, mais
suffisant.
Elle portait un long manteau noir en acrylique , imitation
laine, et qui était usé. On voyait la trame des fils sur les bordures
des manches, aux hanches, là où son sac de cours, lorsqu’elle était
étudiante, avait frotté.
Le conducteur l’avait regardée, un sourire gentil et malicieux
sur les lèvres.
C’est ce qu’elle avait cru voir, c’est ce dont elle voulait se
souvenir.
La voiture se trouvait non loin de la porte d’entrée de l’immeuble,
garée entre deux bosquets, près du lac artificiel. Il faisait froid
et nul ne s’attardait. Vite ! Vite ! Rentrer chez soi !
C’était une série d’immeubles étroits qui descendaient vers le
centre commercial. L’herbe des pelouses était vert foncé ;
les cailloux des sentiers, réguliers ; les arbres bien entretenus,
quoique rabougris et pelés, en cet hiver maussade et froid.
Elle habitait encore chez ses parents et ne travaillait pas. Elle
s’activait cependant, se rendait tous les jours à l’ANPE.
C’était une battante, on peut le dire comme ça.
Ì
Elle prétendait ne pas songer à l’amour.
Elle ne pensait qu’à ça.
Son corps parlait pour elle. Il était fort, très fort. Elle n’avait
rien d’une beauté spectaculaire, elle n’avait rien d’un mannequin.
De ses rondeurs se dégageait une féminité qui aiguisait les hommes.
Elle ne le voyait pas, ne voulait pas le voir. Elle avait peur.
Les hommes le sentaient, elle les décourageait.
Elle détournait le regard. Ils comprenaient.
Elle avait bien quelques amies, mais ce qu’elle aurait voulu, c’était
avoir un homme.
Ì
Elle rêvait du Prince Charmant ; s’abîmait dans des songes
extravagants que la réalité cruelle détruisait. Alors elle s’agrippait.
Elle s’agrippait au conducteur de la voiture qui lui avait souri
si gentiment.
Il s’approchait d’elle brun ténébreux ( forcément ténébreux ),
l’embrassait, lui faisait l’amour. Ils formaient un beau couple.
Elle était enceinte de lui, avait le ventre large et rond et lui
donnait de beaux enfants, de si jolis enfants.
Ì
Elle prétendait ne pas songer à l’amour.
Elle ne pensait qu’à ça, se contentait de peu, se contentait d’un
rien : un regard, un sourire bienveillant, quelques propos
échangés parfois.
Cela lui suffisait.
Des miettes d’humanité.
Ì
Elle n’avait jamais revu le conducteur de la voiture. Il était
là, simplement là, en compagnie d’autres hommes, pour une raison
particulière. Elle y avait beaucoup réfléchi, avait échafaudé des
hypothèses : qui était-il ? quelle était sa profession ?
Avait-il une femme et des enfants ?
Si ce n’était le cas, ce pourrait être moi…
Ì
Les années passèrent sans que l’ombre d’un homme n’eût osé l’approcher.
Elle désespérait, mais constamment elle fuyait, emmurée dans une
geôle faite de crainte et de méfiance.
Pourtant, des hommes, elle en avait croisés.
Ì
La vieillesse puis la mort l’invitèrent :
je n’avais toujours pas changé.
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