Peter Pan

par Florence Noël


Ils t'ont donné un nom de bâtisseur d'églises. De redresseur d'envers. Un
solide prénom d'enfant sans âge. Depuis toujours, il revient en mémoire des
multitudes d'hommes en quête. Qu'est-ce qui est plus proche de l'éternité
que la roche millénaire ?


Aujourd'hui, mon petit amour, tu comptes tes cousins, galets ronds et
tranquilles, que je jette à la mer. Et tu ris de les voir voler, amerrir et
voler, puis sombrer en brisures d'écume.


Nous nous attardons, ensemble, famille cimentée de ton nom, à regarder ces
flux de notre mer bretonne. Et c'est toi qui nous chantes des ballades de
marins, des tempêtes à gogo puis des arrimages doux sur des côtes herbeuses.

Nous restons là, comme au jour de la naissance du monde à croître d'un rêve
égrainé de cailloux.


Etre un héros à ton âge, mon petit frère salin, le héros de notre
histoire... statufié mais vivant... mon petit frère intemporel. Sans toi, la
vie aurait un goût d'écorce. De meurtrissure de chair. Ils t'ont donné un
nom prémonitoire.


**


Dans la travée, sous les coulées chatoyantes des vitraux incendiés, tu
chantes pour le Saint Pierre aux clés. Je te laisse à ton jeu : ta main
capture vertes, puis écarlates de minuscules poussières. Demain, peut-être,
ce geste sera souvenir qui jouera dans tes rêves. Je te laisse apprendre à
oublier déjà quelle est la troublante portée de ton pouvoir. Demain, mon
petit magicien, les poussières te captureront toi, innocent, au regard seul
vivant.



Ce sont mes paumes lisses, de tant de pieux espoirs, qui reprendront ton
chant. Tu lanceras tes pensées trop vivantes contre les voûtes séculaires.
Le temps d'un souffle, elles deviendront de chair, souples et frissonnantes,
en croissance.


Tu me le raconteras mille fois ce songe merveilleux, cette église poussant
contre les portes du ciel. Vivante, tatouée de verres multicolores,
enjambant des fleuves morts, des forêts défrichées, bondissant aux abîmes.
C'était si vrai, diras-tu.


Je regarderai tes jambes droites et raides, soupèserai ta main, envelopperai
toutes les plaines douces de ton corps figé de mon corps souple et sain. Et
je t'accompagnerai dans tes étranges voyages sur des rives offertes,
intemporels mirages... Mon petit homme de pierre.

***

Dans la lueur penchée de ce soir de printemps, ton vélo à trois roues, sur
la porte verte du garage, s'attarde encore un peu. Bientôt, il me faudra le
ranger, frérot, dans une cave obscure. Mais là, patient, presque solitaire,
il nous donne encore à vivre tes heures de liberté. Nous le donnerons,
promis à un enfant au nom prémonitoire. Il ne rouillera pas, silencieusement
gardé, nos mémoires d'escapades, de pains chauds, de vitesse, d'indépendance
suprême. Nous n'avons que faire des regrets... Le vent te prendra en auto
stop pour nos prochaines ballades. Tu sais bien dans l'amour, le mouvement
est si fort... Il t'adoube chevalier. Tu gagneras, c'est vrai, comme eux,
toutes les batailles.

***

Tu grandis en horizon. Ta faiblesse, c'est ma force. Nos silences aimants,
ce sont tes mots qui les transmutent. Tu inventes des histoires que je trace
sur un écran scintillant. Je te lis mes poèmes.

Tu te portes présent dans le temps qui t'habite toi, plus que nul autre. Tu
ne renies pas un seul des instants que tu vis. Tu les exaltes, tu les
chantes, tu nous soulèves quelques fois, en trois notes sublimes. Tu es la
roche sur laquelle nous bâtissons jour après nuit notre maison.

***

Hier tu es tombé. La douleur t'a fait crier grave et clair à la fois. Mon
frère clair-obscur... Je suis fatiguée de ne plus espérer. Je voudrais
croire encore... qu'ils trouveront le gène.


***


Tu es, petite statue, alité et tu chantes. J'ai appris avec toi que le temps
compte en double. Demain...
Tu auras accompli ton destin de calcaire.


Sur l'écran scintillant, écris en bleu, quelques mots clamés dans ton
sommeil rocheux : "Ne me réveille pas.... J'ai trouvé les clés... "

***

Ton ombre multicolore s'attarde sur mes murs.
Mes mains dansent en dedans. J'ouvre grand les fenêtres.


***

Florence Noël