Il consulte furtivement sa montre. S’il en croit ses yeux, son rendez-vous est hors délai. En fait, il l’apprendra plus tard, l’impondérable ne s’explique pas par un contretemps, mais résulte d'une bourde topographique. La rencontre s’est trompé d’endroit. Il s’en est fallut de peu : ses protagonistes attendent dans deux cafés situés de part et d’autre de la même petite place. Ils ne découvriront leur erreur que le surlendemain. Alors, ils riront bien du quiproquo, autant que de leur nonchalance respective : ni l’un ni l’autre n’a envisagé une seconde de traverser les vingt-mètres qui séparent les deux commerces pour vérifier si… des fois que… non, ils restent bien tranquilles à siroter leurs breuvages, acteurs indolents d’un face à face occulté.
L’esprit profite de l’ouverture pour exécuter un de ses tours de passe-passe. A la rencontre programmée, il substitue une rêverie diurne concernant une tierce personne. La première femme, assise à quelques pas, est bientôt oubliée. La seconde se fait désirer à distance, depuis quelques mois. Serait-ce l’art propre aux créatures qualifiées de fatales ou s’agit-il, plus prosaïquement, de la science d’une garce confirmée ? Cette pensée suggère la délicatesse d’un grain de peau adolescente, après un gommage intégral à l’institut « Vénus beauté ». Tarifs spéciaux pour la rentrée.
A ce moment du récit, le crépuscule s’annonce via un nuancier de roses diplomatiques.
Deux jouvencelles franchissent le seuil et s'installent à une table proche. Elles passent commande et entament un conciliabule animé. L'une d'elle capte aussitôt son attention : ses gestes de danseuse, les pupilles bleues méditerranée, le visage encadré par de longue volutes d’un brun électrique. Cette jeune fille, ce pourrait tout aussi bien être l’Autre, quelques années en arrière, au temps de l’insouciance présumée.
Il prend un carré de papier et rédige des bouts de phrases qu'il biffe à mesure, qui se rebiffent aussitôt.
Les demoiselles lèvent leurs verres emplis de vin rouge et portent un toast dont l’objet se noie dans le gai brouhaha.
Maintenant, il en est sûr. Il tient le début de la chose. Une amorce extirpée du magma émotionnel, via la crinière d'une inconnue croisée par Hasard : l'entremetteur postiche... Maintenant, disions-nous, il a trouvé : "C’est peut-être toi, avant que la peine ne se donne pour fidèle".
Dans l’antiquité, le chemin qui menait à Rome passait par la place de la Contrescarpe. Mais aucune voie, jamais, ne conduira à un cœur désenchanté. C’est ce que le poème savait, sans doute, bien avant que l’homme ne fut en mesure de l’admettre.
|