Une photographie de Stéphane Popu

Visions ferroviaires

de Murièle Modély

Sélection d'octobre 2003

Toulouse - Paris, mercredi 23h30

La femme était recroquevillée
En chien de fusil sur la banquette.
Sa tête pendait dans le vide.
Et ses longs cheveux bouclés,
Parsemés de mèches blondes,
Cascadait doucement de l'accoudoir vers le sol.

Elle avait replié son bras sur son visage,
Je ne voyais que sa bouche.
La bouche fine et une cicatrice infime,
Trace insistante sur l'ourlé de sa lèvre...
A mesure que le train mordait des kilomètres,
Tanguait de droite à gauche,
Mon regard s'attardait sur sa bouche marquée.
J'imaginais rêveuse ses sourires tordus,
J'enviais un peu fiévreuse sa beauté incongrue

Paris - Londres, lundi 9h00

La jeune fille tout en os,
Mettait du noir sur ses longs cils,
Soulignait d'un trait fin
Le gouffre de son regard.
Elle avait les yeux bleus,
Profonds, immenses et ronds.
C'était la seule courbe
Sur cette fille aigue.

Elle n'avait pas de seins,
Était presque androgyne.
Sa hanche anguleuse
Déformait bizarrement
L'élastique de la culotte
Qui dépassait du pantalon

Je dévorais à la dérobée
Ce mélange troublant,
De maigreur féminine
Et de candeur enfantine.
J'étais assise contre la vitre,
Si près d'elle,
Que c'était impossible
De ne pas la boire
Des yeux.


Londres - Paris, dimanche 11h40

Il était grand et beau,
Le corps embarrassé sur un siège trop étroit,
Elle était brune et froide,
Tournait et retournait, les jambes ankylosées :

Le sommeil les fuyait

Le couple mélangeait ses couleurs.
Le bois d'ébène, le blanc laiteux.
Chaque contact de leurs doigts
Etait un petit choc
Qui suspendait le temps,
Mon regard,

Le champ des impossibles…

Je les voyais comme en miroir
Redessiner le contour de mon âme.
L'homme à côté de moi
Subissait jour à jour,
L'irréductible nuancier
De nos peaux, de nos voix.

Ils ne se parlaient pas.
Quel besoin de mots,
Quand une image renvoie
L'essence d'un couple :
Bizarrerie, gêne et bonheur mêlés

C'était un tableau net.
Ils formaient à eux deux
Le paysage aimé.
Et les saccades du train
Les poussaient l'un vers l'autre,
Les éloignaient sans cesse.
C'était à la fois beau
Triste et plein de tendresse


A quai

Et de retour chez moi
J'ai posé sur l'étagère
Ces figurines de chair

La nuit, près de lui
Quand la solitude m'étreint,
Je les prends dans mon lit,
Les serre contre mon sein...