"Cuisine est mot
de pluie pour petites filles en bonnet rouge
qui colorient le ciel en vert et les prairies en bleu
convertissent les loups en agneau
et mêlent les fraises des bois au feuillage des arbres de la mer"
(Guy Gofette)
La cuisine était un peu froide, sauf le carrelage.
Sous mes pieds, des mondes défilaient sans bouger, pour les animer, je les lisais.
Le peuple des objets dans la cuisine croyait que seuls ces mondes savaient écrire, mais
c'était moi, avec mes pieds, carreau par carreau. Je mettais beaucoup de douceur dans mes
pas. Quand je levais un pied pour le poser plus loin, le carreau avait changé de couleur
sous ma chaleur.
Un jour, je le voulais, la cuisine ressemblerait à une robe d'été glissée à terre, à
une grande voile, le nez sur la fenêtre, tendue vers les oiseaux.
La cuisine se réchauffait, des feux pastels venus d'autres pièces soufflaient
sur son sommeil. Déjà, plus de carreaux s'étiraient, regardaient mes talons avancer,
J'avais mis une goutte de parfum sur mes chevilles pour les rendre heureux d'ouvrir les
yeux. Ils les ouvraient en forme de coeur, à cause du parfum.
Maintenant, il suffisait de baisser les yeux vers le sol pour voir les coeurs avancer dans
la cuisine, juste derrière mes pieds.
L'orthographe des coeurs n'était pas facile à apprendre. Fallait t-il une boucle à
celui-ci ou bien l'écrire penché ? Ils montaient par le sol sans s'essuyer, sans me
dicter l'ordre des lettres à poser.
Je hochais la tête, mes lèvres levées en coin de soupir. C'étaient des carreaux
compliqués, mais ils faisaient de très belles voiles. Chacune pouvait servir à un
oiseau, ou à un coeur qui n'arrivait pas à se relever. Ils étaient doux sous mes pieds.
Alors, je m'accroupissais un moment sur le carrelage, pour ouvrir mon cahier.
Il avait juste la taille de mes mains ouvertes, il me semblait le connaître depuis
toujours. Je bougeais. Il bougeait.
Ma main s'asseyait sur les feuilles, dans le sens de la marche, puis dans l'autre sens. Vu
de profil, à travers ma main, les carreaux ressemblaient à des petits arbres bleus, sans
branches, sans feuilles, nus comme des regards. Des arbres de cuisine, ceux dont la graine
est faite de gens qui s'aiment.
Sur les carreaux du cahier, je dressais le plan de ceux de la cuisine.
Je souriais.
Les coeurs commençaient à être plus nombreux que les carrés. Je prononçais des mondes
de lecture et de céramique chaude. Les oiseaux
regardaient ces nappes de chaleur par la fenêtre et s'allongeaient dessus, pour s'amuser
à se laisser glisser jusqu'au sol comme les hélices détachées des arbres.
Le sol de la cuisine commençait à se tendre, à se gonfler comme unevoile,
faite de carreaux ouverts. Entourés de parfum, mes pieds continuaient à écrire dans la
cuisine, coeur par coeur, la régate d'amour qui progressait dans la maison |