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Félix chante. Il a sa chapelle. Il a aussi sa petite clef en or.. Il se demande où il va pouvoir apprendre à nager avec un tuba et des palmes. Et s’il saura jouer de l’orgue sous la mer.
— Pète ! Pète ! Pète ! Dit la mobylette.
— Fariboles ! Rigolent les corneilles qui viennent voir de près ce grand oiseau tout noir qui chantonne..
Il ne pleut plus lorsqu’il s’arrête au premier feu rouge à l’entrée de la ville. Deux filles papotent au croisement.
L’une est Blonde comme jamais les blé ni le son ne sont. Des yeux à vous dire quelle chance elle a que vous soyez désirable. Un sourire aux lèvres qui déjà dévore. Des épaules à vous faire jeter l’éponge. Des seins à se taire et boire. Des reins à la rêver sur une canopée. Des jambes qui « truites vives » disent les poèmes persans.
L’autre est black. Ses odeurs se taisent. Ses bijoux attendent la nuit. Ses lèvres errent par dessus des draps qui vous en séparent, pendant que sonne la cloche d’un monastère au loin : il est l’heure de vous réveiller d’un siècle suranné.
Elles ont des cols roulés en laine irlandaise, des trois quarts imperméables en plastique jaune liqueur. Nuance que l’on retrouve sur les lames des tarots de Madame Chloé. La même qui colorise les chevaux de l’Amoureux, le Lion et le « cheval du Monde ». Elles ont les épaules fières. Au moment où elles s’apprêtent à traverses dans les clous, Félix sort son missel.
— Vous lirez plus tard.. Lui avait dit le Comte.
Elles le blaguent :
— N’oubliez pas de le rendre à la Bibliothèque.. !
Elles lui trouvent un air un peu perdu, comme lorsque l’enthousiasme vous prend de court. Il vous ahurit en même temps qu’il vous envahit. Elles s’attendrissent.
— Tu le vois croissants ? Demande Salimatha.
— Plutôt tartines ! Pronostique Jocelyne.
Félix est autant gelé que bienheureux. Même s’il sort à peine de son pédiluve géant. Même s’il dégouline autant qu’il dodeline étourdi de vent.
Il coupe les gaz de sa mobylette. Elle fait « Pouitch ! ». Au café, il ne sait que dire. Il déplie, pour la sécher, la carte au trésor du Comte. Jocelyne et Salimatha se penchent sur son parchemin, comme des pies. Elles décryptent les contours d’une côte. Elles voient des sentes en pointillé qui vont se perdre en mer… Plus loin, la croix d’une église. Elle est dans l’eau !
Les bols viennent d’atterrir. Ils fument.. Les filles notent sur un calepin le nom de l’île où va Félix. Ce serait une bonne idée suggère Salimatha d’y camper cet été. Félix leur promet de les héberger.. dans son église sous-marine !
Elles éclatent de rire. Puis Jocelyne prend la chose au sérieux. Le projet de chasse au trésor lui plait. Ce serait merveilleux, en plus, s’il y avait du danger.
Ils vont se quitter. Félix prépare sa main, marmonne une indulgence latine. Elles se rapprochent l’une de l’autre pour ne pas sortir du cadre de sa bénédiction.
— Allez en paix, mes sœurs..
On pourrait s’arrêter à ce réflexe de prêtre et à cette drôlerie de jeunes filles feignant qu’une onction les prennent en photo. Pourtant ce n’est pat tout à fait cela qui vient, mais :
— Pour la paix, on a ce qu’il faut ! fait observer Salimatha.
En effet, ce ne sont pas des raquettes de tennis qui sortent de leurs sacs de sport mais des cannes en coudrier. Elles rappellent à Félix les « nerfs de bœufs » de sa campagne : des matraques faites de sexe séché. On les avait allongés en les clouant à une poutre. On les avait étirés vers le sol grâce à un poids. Ils triplaient leur longueur en parcheminant. Les paysans disposaient là de gourdins douloureux.
— Un peu courtes, les lances de mes archanges.. murmure Félix, alors que le patron apporte sa seconde livrée de tartines grillées où fond le beurre. Il se demande, lui, qu’est-ce que c’est que ce curé que l’on dirait sorti de la Seine tellement il est trempé, et que ces jolies filles au regard étrange, avec des matraques : le service d’ordre d’une manif ? Pour la défense des petits commerçants ?
Ce ne serait pas plus mal à son avis, car tant qu’il y aura des désordres, quelqu’un à mordre pour son chien, il sera d’accord avec les groupes d’autodéfense, le mercenaire de la limonade.
*
Le ciel se dégage. Chacun pense à partir et se lève après avoir essuyé sa bouche avec une serviette en papier. On se dit au revoir. Félix redémarre plein ouest.
Derrière, dans le troquet vide, le méchant chien du tenancier a pris une giclée par hasard, de la bénédiction d’adieu de Félix. Il a les yeux ronds et drôles. Ses grognements lui sont rentrés dans la gorge. Il commence à croire en Dieu.
— Hé ben! Qu’est-ce que t’as ? Lui demande son mai-maître, les poings aux hances.
*
Félix aime l’allure modérée de sa Motobécane. Elle est de la vitesse quand même. Elle le rapproche de son but sans l’obliger à une concentration qui l’empêcherait de composer. Voilà pourquoi il rayonne.
Les bords des chemins repoussent. Le regain reverdit les champs. Les oiseaux refont des nids. La taxe rentre mieux. Les sébiles des mendiants ressortent dans des mains sans mitaines. Elles tintent de nouvelles oboles. Telle est la capacité de régénérescence des rayons lumineux !
Bien sur, ses deux poignées et ses pédales ne font pas tout à fait comme les commandes d’un grand orgue : avec les graves au pédalier, et les registres qu’il tirerait au-dessus de ses trois claviers, mais qu’importe. Il peut quand même en rêver, s’agiter, conduire d’une main ou d’aucune, et lancer ses chaussures dont on connaît la taille, à droite, à gauche, pour atteindre les bourdons qu’il imagine.
Au bout du compte notre oiseau noir et déjanté occupe toute la bande roulante des modestes départementales qu’il a choisies pour zigzaguer en musique. Il parachève le Gloria qu’il n’avait pas fini de composer à Ecône.
Félix invente. Il improvise et il dirige en même temps. Ce qui ne laisse pas de surprendre est la part que prend la nature à sa joie musicienne. Ses grands tuyaux pulsent vers le ciel ses compositions. Elles font des éclaircies entre les nuages. Elles trouent les rafales de la grêle que leur souffle envoie s’écraser sur les pare brise des automobiles qui le doublent. Bien fait ! Pour lui la route est pleine de soleil !
Félix franchit un petit pont du moyen âge. Après une enfilade de dos d’ânes qui l’ont fait décoller, malgré sa rapidité raisonnable. A le voir plusieurs fois sauter sur son siège on se dit que ce serait amusant qu’apparaissent les limousines des bandits.
On verrait les chapeaux des corses quitter leurs têtes en haut des bosses. Pour finir, elles s’encastreraient entre les parapets du petit pont. Elles y resteraient coincées, l’une derrière l’autre. Parce qu’il serait trop étroit, bien sur, ce ponceau construit au gabarit des charrettes au douzième siècle et pour les calèches de princes qui restaient minces.
Il s’agit d’un purement merveilleux ouvrage d’art gracile et court. Quarante mètres peut-être. Juste de quoi enjamber une rivière menue. Pourtant, il a pris son élan pour la sauter. Comment qualifier autrement sa vive pente qui fait clocher au milieu du gué ?
Par ailleurs, pour affaiblir un flot qui parfois mue le ruisseau en torrent et bouscule ses arches, il s’est muni d’épis de pierre où le courant se fend. Ces avancées divisent la puissance des crues. L’eau n’emportera pas tout.
Elles ont dégagé deux minuscules aires de stationnement au niveau du passage des hommes. Quelques uns pourront se réfugier des charrois, le temps que ceux-ci franchissent l’obstacle du ruisseau. Le temps que leurs roues en bois cerclées de fer croquent les pierres.
Au dessus d’elles, des bâtis puissants de chariots. Sur leurs plateaux, des bottes tranchées à la faux, liées, empilées, tassées. Elles débordent sur les côtés. Le chargement bombe. Des cordages le retiennent de verser. Pourtant ça balance !
Au dessus du tout, des enfants. Ils ont les joues comme des pommes. leurs regards sont aigus. Ils rient. Ils voient de haut. Leur sueur méritait un long retour délicieux à survoler la vie. Ils en ont envie. Elle vient à eux. Ils se tiennent à leurs fourches plantées dans la moisson qui les a fait polissons.
Devant, des bœufs, des vaches dressées, des bêtes familières, lourdes et lentes à passer le siècle.
Non, Ils ne sont pas mal trouvés, ces recoins dans lesquels on peut se garer des convois dont les roues sont prêtes à broyer, jambes d’innocent, notaire surpris par son horaire, fille pensive, pécheurs penchés pour surveiller les truites saumonées, et braves gens divers qui n’auraient pas entendu l’attelage puissant moudre la route.
*
Lorsqu’il maîtrise son livret, lorsque sa partition l’enthousiasme, lorsqu’il est lancé dans un morceau qui se déploie de lui-même comme la vapeur d’une cocotte minute ne cesse de s’échapper en sifflant si l’on décapsule son bouchon de sécurité, aussi longtemps que l’on n’éteint pas le feu sous elle, aussi longtemps que l’on n’éteint pas le feu sous lui – qui le pourrait ? - Félix bloque sa poignée à trente huit kilomètres heure. Il part chercher loin ses dernières notes. Celles qui vont au bout de lui-même.
On dirait, à ce moment précisément du Gloria, un automate, avec au-dessus de sa silhouette des cheminées de musique ascensionnelle qui déménagent les nuages, des trombes symphoniques qui montent porter leurs grandissimes tons de la gloire jusqu’à son Dieu. Cela, depuis ce petit prêtre d’Ecône transformé en épouvantail mobile, jusqu’aux cirrus où ses symphonies s’effilochent.
Il s’approche d’un village. On entend une musique foraine prenant son élan. Ses ondes envoient des sceaux d’eau de notes. De franches et grandes giclées de partitions franchissent collines et champs, en ondulant.
Elles sont suivies par des restes de fond de cruche, lorsque l’on est masqué par une forêt où elles se perdent chez les feuilles. On pourrait dire que mélodies errent.
On a parfois seulement la chance d’en saisir la bribe d’une. Ne parviennent plus alors que quelques croches, incertaines. Puis de nouveau les outres sonores sont pleines. Elles prennent l’air avant de larguer dans nos oreilles des précipités d’orchestrations
On perçoit des gonflements et des dégonflements de flonflons, des accordéonneries. Celle notamment du manège qui met sa mélancolie en route. Le manège des chevaux de bois. Ils sont enfilés sur leurs hampes hélicoïdales dorées. Ils montent et ils descendent, empalés, rutilants.
Il y a aussi, des cochons, un dromadaire, une autruche, un zèbre, pour tourner en rond d’une année sur l’autre autour de l’orgue de Barbarie. L’orgue miraculeux de l’enfance, avec ses plaques en carton mangées par la musique. L’orgue en bois qui respire des airs. L’orgue avec ses flûtes qui sont sa joie et ses cymbales qui sont sa gloire, l’orgue qui soulève la poitrine avec une émotion si particulière. L’orgue dont chacun d’entre nous reconnaît les tons du fond du cœur : car c’est celle de l’orgue en bois de toutes les couleurs. Et parce qu’il respire comme un être de chair..
*
Parfois, la musique de Félix retombe au hasard, sous forme d’enchantement. Dans le brouillard blanc de la pêche en Islande. Des marins retrouvent l’entrée de leur port grâce à ses sorts qui leur dégagent la vue sur la mer ! Ce que restait impuissante à faire la bouée leur en signalant l’approche d’habitude. La ouate de la brume en étouffait le meuglement.
*
José Jésus de Josué perçoit les tremblements de l’orgue de Félix. Il remarque un frisson le long du lit de l’eau. Il surveillait le feu de son arbre. Il contemplait le reflet de son rougeoiement dans la rivière, l’esprit pensif aux belles choses. Il frémit à la symphonie.
Les saules aussi, de toutes leurs feuilles. La musique passe entre elles sans les froisser. La rivière se recouvre d’une ébullition de plaisir. Les écrevisses grimpent jusqu’à la surface, entre les branchages qui encombrent le courant dans les méandres. Elles tentent de voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir.
José a fait le tour de l’horizon pour deviner d’où vient l’enchantement. Les herbes longues sont inclinées sous le vent que voyage la partition. Les saules baignent plus amoureusement leurs branches légères dans le courant. Lui-même se déplace autrement. Les oiseaux ouvrent leurs becs pour faire croire que ce sont eux qui chantent, en levant leurs têtes pointues vers le ciel.
*
Depuis qu’il vit près de son arbre et de sa rivière, José caresse les cailloux du gave les plus ronds. Il les repère avec attention, puis il les apprivoise au fond de sa poche.
Il rêve de Madame Chloé entre ses apparitions à la fête du village, chaque printemps. Cette femme forte porte son espoir énorme de petit bonhomme. Celui de savoir où elle est allée, sa maman. Tous les ans, dès que les jours rallongent, il sait qu’elle reviendra, la cartomancienne, avec la foire sur la place ovale, devant l’église, près des chevaux de bois enfilés sur leurs hampes hélicoïdales dorées. Il y a aussi des cochons, un dromadaire, une autruche, un zèbre, une girafe... Ils tournent en rond d’une année sur l’autre autour de l’orgue de Barbarie.
Et puis, il y a les « autos tampons », le grand événement de ces dernières années qui laissent José dans son coin, les cils baissés.
Chaque année elles étouffent un peu plus la musique qu’il reconnaît du fond du cœur : celle de l’orgue en bois de toutes les couleurs.
Chaque année, elles couvrent un peu plus de leur tintamarre ses aigus qui sont sa gloire et ses promesses pour la mémoire. Promesses qu’il va se passer quelque chose de comme avant : la certitude que rien n’aura changé, qu’il va la retrouver au même endroit de la route, sa mère.
Promesse qu’elle va le porter sur le bel éléphant d’Asie qui monte et qui descend. Avec son parfum de seins contre lesquels il se sent..
Madame Chloé ne lui ressemble pas tout à fait. Elle est trop grosse. Mais ses yeux savent. Elle les a comme des vagues et ses vêtements sont comme des mers. Ses bras rassurent José, même si gras. Quand elle le sert contre elle, ils lui rapprochent celle qu’il espère. José va « faire » neuf ans.
Madame Chloé se souvient très bien de leur rencontre, de la manière avec laquelle il s’est lancé dans les drapés de sa robe gitane. Il croyait avoir reconnu sa maman. Il avait refermé ses lèvres sur l’un de ces mots tendres qui se taisent au fond du cœur et font courir les jambes. Il avait pris son élan..
C’était la première année des autos scotter. Il avait six ans et des yeux qui posaient la question : « Où est-elle ? » Partout où ils se posaient. Quand il a vu Madame Chloé, il s’est précipité. Puis il a disparu dans les plis qui tombaient de ses hanches.
Elle avait pris garde, avec délicatesse, en se retournant, de ne pas envoyer dinguer l’astéroïde venu satelliser sur sa toilette. Elle avait compris avec quel velouté il fallait le prendre dans ses bras.. Après quoi, elle l’avait emmené dans sa roulotte pour le deviner. Elle dont le truc c’était qu’elle savait les gens..
— Regarde-moi, s’il te plaît..
Elle tentait de lire son prénom dans son regard. Elle agrandissait autant qu’elle le pouvait ses yeux exophtalmés. Mais ça ne venait pas. José avait compris. Pour ne pas la vexer, il avait dit simplement : « José Jésus de Josué ».
Madame Chloé l’avait étreint au risque de le suffoquer. Elle s’était dandinée, à lui enlacée, sur ses jambes éléphantes écartées. Elle avait appuyé le petit sur ses seins.
Elle avait murmuré :
— C’est un joli nom, José, pour un enfant pas maladroit..
— Comment vous savez que j’ai une fronde ?
— Pour de vrai ?
— Ça peut m’arriver. Ce qu’ayant dit, il s’était blotti.
— Tu aimerais qu’on se connaisse mieux ? Tu sais, tu pourrais rester là un peu avec moi. Tiens par exemple, ça te plairait, en te cachant sous le guéridon, d’assister à mes consultations ? Elle aurait inventé n’importe quoi pour le retenir ce petit garçon entré en communion avec ses fanons..
— Chic alors ! José Jésus de Josué avait sauté de bonheur sur place, mais la caravane n’avait pas bougé.
Madame Chloé avait de nouveau rapproché José de son cœur et caché son jeune visage dans ses soies qui bouffaient. Si bien que pendant un long moment encore elle l’avait bercé en le serrant contre elle, celle qui lit dans les astres, le saturnisme des goûteux et les entrailles des poulets fermiers..
Mais qu’avait elle eu alors dans les jambes et qui la faisait tellement se balancer, la Donna de la caravane, l’éléphant qui devine vos pensées ? Aurait elle eu aussi son cœur percé, pour courir ainsi de village en village toute l’année ? Sinon, qu’est-ce qui l’avait faite tant gîter sur les ressorts du temple où elle pavane ? Qu’est-ce qui avait provoqué son enchantement de grosse venant de céder brusquement à la gourmandise de son manque : un enlèvement d’enfant ?
Madame Chloé fermait les yeux. Vous savez ces yeux d’obèses qui ne voient leur poids sur la balance qu’après avoir croisé le chiffre que vous leur supposez dans les vôtres..
Oui, ça lui a toujours fait drôle quand on la pèse, Madame Chloé. Et ce jour là elle avait fondu de tendresse pour un petit d’homme qui l’avait prise pour une autre et de dos, alors qu’elle semble encore plus énorme par le derrière.. C’est dire qu’elle lui avait voué tout de suite un double motif de reconnaissance. On le sait, les personnes fortes sont toujours prêtes, après que Dieu les ait grondés à cause de leur gourmandise, à vous emmener promener dans leur nacelle, sans réveiller les lions, en ballon…
Pendant son élévation, José Jésus de Josué avait gardé son nez caché dans son épaule, un bras autour de son cou et l’autre harponné dans son flou. Il avait fermé ses paupières, ouvert sa confiance. Ainsi, chacun avait-il trouvé sa récompense à s’abandonner.
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— Ça les est ! Avait crié un copain de José dans les bois. « Ça les est » chaque année pour les gars du village, les autos scotter, les manèges et les nougats. Mais si pour eux cela n’arrive qu’une seule fois par an, « Ça les est ! » chaque jour pour les gens du voyage, l’orgue barbare, la loterie avec sa roue, le tir aux ballons bleus dans un courant d’air, et les pipes en plâtre qui explosent..
Et bien, pourtant, malgré la banalité de sa transhumance, depuis l’acte de foi du petit, chaque matin de son tour de France, elle pense à lui, la voyante qui survit aux modes des manèges.
Et vers la fin de chacun des hivers qui a suivi sa première danse de l’éléphantiasis avec José Jésus de Josué dans ses bras, elle le guète dans le même village pour le revoir ce silencieux et tendre petit d’homme qui écarquille les yeux sous son guéridon pendant ses consultations..
— Tu ne bouges plus, quoi qu’il arrive.. Promets moi !
Accroupi sous la boule, les Tarots avec le pendu à l’envers, la roue du ciel qui tourne autour du disque solaire pour dire le signe et l’ascendant des paysans..
— Je le jure !
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Ceci dit, et mis à part le côté divertissant de leur complicité, José, depuis leur rencontre, ne revient pas à la roulotte de Madame Chloé chaque année pour pouffer de rire ou sentir ses cheveux se dresser sur sa tête pendant les confessions captées sous le secret de la lourde tenture qui couvre la crédence sous laquelle il se cache. Mais pour lui demander où elle est partie, sa maman, et si elle a froid quelque part.
En réponse à quoi Madame Chloé consulte les osselets et les astres dans une sorte de désespoir professionnel car ils ne lui disent rien. Non, pas même que plus tard.. Non, vraiment rien !
Sans le lui avouer, elle tente le coup par surprise, quand une cliente s’endort sur sa chaise. Alors, vite elle en profite. Elle reprend le jeu sur le tapis. Elle bat les cartes. Elle relit son marc après avoir de nouveau fait tourner sa tasse. Ou bien elle ferme les yeux et les réouvre soudainement dans sa boule de cristal à qui elle dit :
— Depuis le temps qu’on se connaît ! Tu me laisses tomber, alors qu’il s’agit – pour une fois – d’un service personnel.. !
Oh, oui ! Elle pense à lui partout où elle bourlingue. Mais cette question lui reste en travers de la voyance. Car les fluides qui donnent de bons résultats d’ordinaire pour n’importe quel bec de lièvre, lorsqu’il s’agit de la mère du petit, nada ! Il y a, la concernant, comme une censure divinatoire, une conspiration aussi chez les spécialistes du savoir qu’elle interroge, un blanc chez les collègues..
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Tout ce qui peut se déboucher, José Jésus de Josué le fait péter quand il veut ! Il lui suffit de le rêver ! La mousse de la bière quitte le haut des verres. Elle s’éparpille entre les sourcils de ceux qui lèvent le coude et qu’il n’aime pas.
Voilà comment il procède. Il regarde à travers le miroir du bar mine de rien devant sa limonade. Un coup d’œil, et la puissance de sa pensée fait le reste. Résultat des courses : ses victimes demeurent là toutes bêtes au milieu des quolibets gras de leurs potes. Elles ne comprennent pas ce qui leur arrive, ni la première fois, ni la seconde, ni jamais..
Les fusils aussi, quand José en a envie, tirent tout seuls, lorsque des chasseurs encerclent une compagnie de perdrix avec une adresse de démineurs. Il les fait partir à contre temps pour donner une nouvelle chance aux oiseaux.
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