Cher Bon Dieu,
D’abord je m’excuse de te déranger, mais quand j’ai essayé de m’expliquer avec M. le curé, il a même pas voulu m’écouter jusqu’au bout, et il m’a renvoyé avec une pénitence pour lui avoir menti, alors que c’était tout vrai. Je comprends pas pourquoi, mais les grandes personnes elles veulent jamais me croire quand je dis la vérité, pourtant M. le curé il raconte que Jésus il disait : « Laissez venir à moi les petits enfants ». Mais s’il les écoute même pas, c’est pas la peine qu’ils viennent à lui, non ? Ou alors M. le curé il fait pas comme Jésus, ou il arrive pas, je sais pas. Alors je me suis dit que comme c’était toi le patron de M. le curé, il valait mieux que je t’explique directement les choses. Je sais bien que tu dois être très occupé, mais comme M. le curé dit que tu sais faire plein de choses en même temps, j’espère que tu trouveras le temps de lire ma lettre.
Je sais pas bien par où commencer, parce que c’est un peu compliqué… Voilà, en fait c’est d’abord parce que Maman elle s’inquiète beaucoup, pis qu’elle m’a interdit d’aller jouer avec mes copains au bord de la rivière, près de la vieille usine à bois. Je crois que c’est qu’elle a peur, comme ils disent à la télé, qu’il y a un tueur en scierie au village. J’ai essayé de lui expliquer que c’était bête, parce que la vieille scierie elle marche même plus, mais elle a pas voulu m’écouter, pis maintenant je peux plus aller y jouer, et c’est embêtant. C’est après que Julien il est tombé du mur de la scierie lundi dernier, pis qu’il s’est cassé la tête sur les cailloux. Mais c’est pas un tueur, c’est juste que je lui avais attaché ses lacets pour lui faire une farce. Et comme on n’était que tous les deux, quand j’ai vu que Julien il bougeait plus, j’ai détaché ses lacets pour qu’il puisse se remettre debout, mais il a toujours pas bougé, pis là j’ai compris que c’était un « trajique accident », comme Papa il a dit après. Je suis pas bien sûr comment ça s’écrit, mais je savais que c’était ça parce que la fois où j’ai déchiré mon pantalon en tombant parce que mon lacet s’était défait, Papa il avait rigolé en me voyant, et il avait dit que j’étais une victime d’un trajique accident. Donc c’est quand on tombe à cause des lacets qu’on dit ça. En tout cas, comme j’avais peur qu’on me gronde à cause des lacets que j’avais attachés, j’ai jeté des cailloux sur la tête de Julien, pour faire croire que c’était le vieux mur qui était tombé sur lui. Et pis plus tard j’ai rien dit, même quand les journaux et la télé ils ont parlé « d’incroyable sauvagerie », parce qu’on jouait même pas aux sauvages cette fois-là, et pis de toute façon c’était à cause du trajique accident. Mais quand t’as huit ans, les grandes personnes elles veulent pas t’écouter quand tu leur dis qu’elles se trompent.
Pis aussi y’a l’accident de Marthe. Parce que ça, c’est un vrai accident, pas un trajique. C’était mardi, et personne avait trouvé Julien, alors on pouvait encore aller jouer à la vieille usine à bois. Mais j’ai fait attention qu’on aille pas du côté du mur qui s’écroule, parce que je voulais pas que Marthe elle ait peur si elle voyait Julien. Alors on s’est juste amusé au bord de la rivière, à faire des ricochets et à essayer de toucher les morceaux d’arbre qui flottent. On s’était mis tout nu, pour pas mouiller nos habits, parce que la Maman de Marthe elle la punit si elle fait pas attention à ses affaires. Alors Marthe elle m’a dit qu’elle voulait bien jouer dans l’eau, mais qu’il fallait enlever ses habits avant pour pas se faire gronder. Je trouvais ça un peu bête, parce que l’eau ça salit pas, si tu attends que ça sèche on voit même plus que c’était mouillé avant, mais comme je voulais être gentil avec Marthe, j’ai dit d’accord, pis même j’ai enlevé mes habits aussi pour que Marthe elle se trouve pas bête à être la seule à le faire. On s’amusait bien, mais un moment Marthe elle s’est mise à se moquer de moi parce que j’arrivais pas à faire des beaux ricochets comme elle. Elle courait devant moi au bord de la rivière, pour m’empêcher de bien lancer. Pis elle se moquait. Alors j’ai lancé mon caillou de toutes mes forces, pis là ça allait faire un beau ricochet, qui rebondirait haut. Sauf qu’il a rebondit en plein dans la tête de Marthe, qui courait bêtement devant moi quand j’ai lancé mon caillou. Marthe elle a dit « Euh ! » pis elle est tombée dans l’eau, et ça m’a fait peur. Je l’ai appelée, mais elle a pas répondu, pis j’avais peur d’aller voir, parce que le courant il l’emmenait vers le milieu de la rivière, et que je sais pas bien nager. D’ailleurs elle est partie avec le courant, sans vouloir me répondre, alors je pense qu’elle était morte, mais c’est pas de ma faute, parce que c’est elle qui a été bête de passer devant moi pendant que je lançais, non ? En tout cas, je voulais pas qu’elle se fasse gronder après si elle était pas morte, alors j’ai caché ses habits sous une grosse pierre, derrière la vieille usine, pour pas qu’ils s’abîment. Mais Maman elle m’a dit qu’on avait trouvé Marthe après, dans la rivière, coincée au bord du pont au milieu du village, pis qu’elle était morte. Alors comme je savais pas quoi faire pour les habits, j’ai rien dit. Mais après que les policiers ils sont partis de la vieille usine, hier, je suis allé voir, pis j’ai pas retrouvé les habits de Marthe. Alors s’il te plait, comme Marthe elle doit être avec toi, vu qu’elle était gentille, dis-lui que j’ai pris soin de ses habits pis que c’est pas ma faute si les policiers ils les ont pris.
Après ça c’était pas drôle, parce que mercredi les policiers de la ville y’en avait partout dans le village, qui cherchaient Marthe et Julien. Ils ont pas cherché Marthe longtemps, parce que c’est à midi que Maman elle m’a dit qu’on avait trouvé Marthe. J’ai un peu pleuré à cause des habits que j’avais peur qu’ils s’abîment, parce qu’il pleuvait, mercredi. Mais Maman elle m’a serré contre elle, pis elle m’a dit de pas avoir peur, que si j’obéissais bien à ce qu’elle me disait, il m’arriverait rien. Alors j’ai arrêté de pleurer. Mais c’était embêtant, parce que Maman elle m’a dit de jouer à la maison, et de pas aller dehors comme je voulais. Pis le soir, j’ai entendu Papa dire à Maman que les policiers ils avaient aussi trouvé Julien, pis que c’était un tueur en scierie (ils pouvaient pas savoir que c’était un trajique accident, parce que j’avais dénoué les lacets de Julien, tu te souviens ?). Mais c’est pas là que j’ai essayé de leur dire que c’était pas un tueur en scierie, parce que j’entendais ce qu’ils disaient mais je devais dormir, alors ils m’auraient grondé si je m’étais levé pour leur dire. Pis quand j’ai essayé de le dire à Maman le lendemain, elle m’a pas écouté, comme je t’ai déjà dit.
Jeudi, comme j’avais plus le droit d’aller à la vieille usine à bois, j’ai été avec Jean-Pierre au bord du barrage. Je voulais pas faire des ricochets, parce que j’avais peur que ça fasse comme avec Marthe, même si Jean-Pierre c’est un garçon et qu’il se moque pas de moi. En fait, je sais pas si tu le connais, enfin si, tu le connais sûrement, vu que M. le curé il dit que tu connais chacun d’entre nous, mais je veux dire je sais pas si tu le regardes souvent, Jean-Pierre, parce que tu dois être très occupé alors peut-être tu le connais mais juste un peu. En tout cas, c’est pas Jean-Pierre qui se moque des autres, vu que c’est plutôt les autres qui se moquent de lui. Parce qu’il est gros et qu’il est pas bon en sport. Mais comme il est gentil, et qu’il partage ses bonbons avec ses copains, tout le monde l’aime bien, quand même. Sauf Pascal et Martin. Mais Pascal, il est copain avec personne, ce qu’il aime c’est embêter les autres qui sont plus petits, parce que lui il est grand pis costaud. Et avec Martin, son idiot de copain qui reste tout le temps avec lui, ils adorent embêter ceux comme Jean-Pierre qui peuvent pas se défendre. Pis Jean-Pierre souvent il peut même pas s’enfuir, vu qu’il court pas vite, à cause qu’il est trop gros. Martin il est juste bête, mais Pascal lui, il est vraiment méchant. En tout cas nous on embêtait personne jeudi, on faisait que jouer, Jean-Pierre et moi, à construire un piège à tigre, comme on avait vu dans un film à la télé. On avait fait un grand trou, pis on avait mis des lances en bambou dans le fond, pour tuer les tigres. En fait c’était pas des lances en bambou, vu qu’on n’avait pas de bambou, mais on avait trouvé des vieux piquets de clôture, et ça faisait presque pareil. C’est là que Pascal et Martin ils sont arrivés, et qu’ils ont commencé à nous embêter. Je leur ai dit de nous ficher la paix, mais évidemment ils ont continué à se moquer de nous. Alors j’ai dit tout bas à Jean-Pierre de partir en courant vers le barrage, parce que c’était le côté où Martin il était, et que je sais qu’il court pas très vite lui non plus. Et quand Jean-Pierre s’est mis à courir vers le barrage, je suis parti de l’autre côté, et Pascal il m’a suivi, comme j’espérais. Pascal, il court vite, mais il connaît moins bien le coin du barrage que moi. Alors j’aurais presque pu le semer, mais j’ai glissé en montant le long du talus de la voie des trains, qui passe de l’autre côté. Le temps que je me relève, Pascal était arrivé, et il commençait à lever le poing pour me frapper. Alors je me suis jeté dans ses jambes en baissant la tête, et ça a marché. Il a perdu l’équilibre, et il est tombé en arrière. Il a roulé le long du talus, roulé et roulé en battant des bras, mais sans réussir à s’arrêter. Qu’est-ce que c’était drôle ! Et quand il est arrivé en bas, il roulait encore, tellement qu’il a basculé dans notre piège à tigre. J’ai pas attendu qu’il en sorte pour recommencer à escalader le talus. Mais quand je suis arrivé en haut et que je me suis retourné, j’ai vu qu’il était resté dans le piège. Alors j’ai attendu, des fois que ça serait une ruse pour me faire redescendre. Mais ça bougeait pas, en bas. Pis j’ai vu un pied qui dépassait du piège, et le pied il bougeait pas non plus. Alors je suis retourné voir, en restant prêt à remonter le talus si en fait c’était une ruse. Mais Pascal il bougeait toujours pas. Alors je me suis approché. Et j’ai vu que notre piège à tigre il avait vraiment bien fonctionné. Sauf que c’était pas un tigre qu’il avait tué, c’était Pascal. Là, j’étais sûr qu’il était mort, parce que je voyais un des piquets de clôture qu’on avait mis dans le piège qui sortait de sa bouche, avec plein de sang dessus. J’étais content, parce que c’était bien fait pour Pascal, mais en même temps ça m’a embêté, parce que je me suis dit qu’on allait nous empêcher de jouer dehors pendant tout l’été, si on trouvait Pascal dans le piège à tigre. Alors j’ai poussé dans le trou son pied qui dépassait. Pis j’ai mis des herbes sur lui pour qu’on le voie pas trop. Je savais que Martin il avait pas réussi à rattraper Jean-Pierre, parce que je l’entendais crier, du bout du barrage, qu’il allait le chérapater (c’est un truc qu’il dit souvent, Martin, mais je sais pas ce que ça veut dire). En tout cas, il y avait que Martin qui criait, pas Jean-Pierre. C’est pour ça que je savais qu’il était pas rattrapé. Je suis rentré chez moi, et pas longtemps après Jean-Pierre est arrivé, tout rouge d’avoir couru, mais tout content d’avoir échappé à Martin. Je lui ai dit que moi aussi j’avais semé Pascal, et on est resté dans la cour de ma maison à jouer, comme ça même si Martin il arrivait, il aurait pas osé nous embêter.
Mais je savais qu’il fallait que je fasse quelque chose, pour empêcher qu’on trouve Pascal, sinon les grandes personnes elles allaient aussi nous empêcher d’aller jouer près du barrage. Alors le soir, j’ai attendu qu’il n’y aie plus de bruit dans la maison, puis je me suis habillé, j’ai ouvert ma fenêtre et je suis sorti en silence. Je suis allé au barrage, et j’ai remis toute la terre qu’on avait sortie du trou du piège sur Pascal. Ça faisait une bosse, alors j’ai tapé dessus pour l’aplatir, pis j’ai mis des cailloux sur la bosse, pour la cacher. Après, j’ai regardé et j’étais très content, parce qu’on pouvait pas savoir qu’il y avait eu un piège à tigre à cet endroit-là.
J’ai oublié d’écrire que j’avais enlevé les piquets de clôture qui servaient de lances en bambou, avant de reboucher le trou, pour pas qu’on sache que c’était un piège à tigre. Enfin sauf celui qui était à travers la tête de Pascal, parce qu’il était coincé et que j’ai pas réussi à l’enlever. Je veux pas que tu croies que je te cache des choses, cher Bon Dieu, c’est juste que j’avais oublié de l’écrire.
Enfin une fois que j’ai eu fini, je me suis lavé les mains dans le barrage, pis je suis rentré à la maison, toujours sans faire de bruit. Mes parents ont rien entendu quand je me suis recouché.
Mais le lendemain, Maman a pas voulu que je sorte pour jouer, parce que la police cherchait encore un autre enfant disparu, et que le tueur en scierie il devait rôder. J’ai même pas essayé de dire à Maman qu’il n’y avait pas de danger, parce que de toute façon elle m’aurait pas écouté. Alors j’ai joué à la maison, tout seul. Mais comme la police a pas retrouvé Pascal, j’ai un peu peur que Maman elle continue de m’empêcher de jouer dehors tout l’été. Je dis Maman, mais Papa il est d’accord avec elle aussi pour que je sorte pas. Et pis comme je t’ai déjà dit, si j’essaye de leur expliquer que Pascal il est tombé dans le piège à tigre, ils m’écouteront même pas. Alors je sais pas quoi faire. Et c’est pour ça que je t’écris, cher Bon Dieu, pour être sûr que tu es bien au courant, et que tu fais quelque chose pour que je rejoue dehors avant la fin de l’été. Parce que j’arrive pas à expliquer aux grandes personnes que Julien c’est juste un trajique accident de lacet qu’il a eu, et que c’est pas un tueur en scierie qui a volé les habits de Marthe, et que Pascal il a pas été enlevé par un père vert, mais qu’il est juste tombé dans un piège à tigre. D’abord je sais pas pourquoi Papa et Maman ils parlent de père vert, parce que le père de Pascal je le connais et sa face elle est plus rouge que verte. Mais les grandes personnes elles disent souvent des choses bizarres.
En tout cas voilà, cher Bon Dieu, ce qui se passe vraiment. Je ne te demande pas pardon pour Julien, vu que c’est un trajique accident, ni pour Marthe, même si elle c’est juste un accident (comme je t’ai dit, elle était toute nue, alors ça pouvait pas être trajique). Pis pour Pascal, j’ai fait que me défendre et il est tombé tout seul dans le piège à tigre. Mais je te demande pardon parce que j’ai menti à Maman quand elle m’a demandé si j’avais pas vu Pascal. Voilà, je crois que je t’ai tout raconté. Pardon pour les fautes si j’en ai fait, mais M. le curé il dit toujours que tu sais lire ce qu’il y a au fond de nos cœurs, alors je pense que même s’il y a des fautes, tu pourras me comprendre. Et comme j’ai des très bonnes notes en orthographe à l’école (cette année j’ai eu 98 de moyenne), je pense pas en avoir fait. En tout cas pas beaucoup.
Signé :
Arthur Marchand
PS : Je viens de me rappeler que j’avais oublié de faire ma prière avant de me coucher, le soir après être allé enterrer Pascal. Alors pardon aussi pour ça.
PSS : Je connais pas ton adresse, alors j’avais pensé donner ma lettre à M. le curé pour qu’il te la transmette, mais je me suis dit qu’il risquait de se vexer que j’écrive directement à son chef. Alors je vais la mettre dans la boîte aux lettres, avec juste ton nom sur l’enveloppe et marquer la formule pour dire que c’est une prière qu’il faut te donner, comme j’ai vu sur des papiers à Papa, une fois. Comme M. Pasquier, le postier en chef, il va tous les dimanches à la messe, je suis sûr qu’il doit connaître ton adresse, donc il pourra te la donner.
PPSS : Comme M. le curé il voulait pas m’écouter, j’ai pas pu lui dire que vendredi j’avais étouffé le chat de Martin. Je pense pas que c’est un péché, parce que Martin il arrêtait pas de tirer la queue et les moustaches de son chat, et même des fois il le tapait. Et j’ai bien fait attention à pas lui faire mal, au chat. Même que, après, il avait l’air de sourire en dormant. Alors comme M. le curé il a dit pour grand-mère qu’elle avait de la chance d’être morte et qui fallait pas qu’on soit triste, parce que maintenant elle souffrait plus, pis qu’elle était à côté de toi, je pense que c’est pareil pour le chat de Martin, qui souffrait avant et plus maintenant, grâce à moi. Mais comme je suis pas sûr que c’est pas un péché, je préfère t’en parler. Si c’était pas bien, fais-moi un signe, comme tu as fait à Abraham et aux autres dans les histoires de la Bible que M. le curé il nous lit, pis je ferai la pénitence, si en fait c’était un péché. Mais je crois pas, parce que le chat il souriait après.
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