« Lui ? Un mec inodore,
pas un mot plus haut que l’autre,
et rien à dire... »
Gian-Carlos Sanchez - «La Veille»
Et pourtant, Dieu sait s'il l'a attendu longtemps, cette fin de semaine. Il rentre largement en avance chez lui, et se fait déjà un plaisir à imaginer de quoi ce week-end pourrait être fait. Il a quelques vagues idées, mais le plaisir est enfin en vue, et au diable les petits problèmes qui peuvent encore survenir. L'essentiel est fait : on est vendredi soir.
Il aurait du se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond au moment même où il passe la porte. Le regard qu'elle lui jette lui fait instantanément comprendre que ses rêves de soirée tendre peuvent être remisés sans délai. Et les paroles sarcastiques qu'il reçoit de plein fouet lui confirment - si besoin était - la chose.
Cruellement déçu, il choisit dans un premier temps de s'isoler pour tenter de penser à autre chose. En catastrophe, il tente fébrilement d'imaginer une solution de secours, une voie détournée de se dire que le week-end allait bien se passer, nouveau et réparateur, épurateur de toxines hebdomadaires. Mais ses pensées se bousculent, chaotiques, et il ne parvient pas à trouver cette porte de sortie qui lui fait tant défaut. Ou sinon, sinon... C'est à coup sûr le huis-clôt étouffant, pour une raison ou une autre, le temps, une obligation quelconque de sortie ou de présence. Et les soirées passées à s'ignorer sombrement. A se fuir de quelques centimètres. Quand ce n'est pas à s'étriper verbalement, à s'entre-déchirer pour le plaisir de la douleur.
Au plus mauvais moment, elle entre. Déjà il succombe sous le poids de ses propres fantasmes d'échec. Et la force d'âme pour résister, d'une façon quelconque, à l'affrontement qu'elle lui apporte. Quelque chose se brise en lui, sans qu'il sache décrire exactement quoi. Et sans se retourner complètement, sans trop y penser, il saisit les ciseaux qui gisent sur le bord de la nappe de toile cirée. Et dans le même mouvement circulaire, il les lui plante dans le corps. Elle recule.
Un instant plus tard, un curieux bruit de gorge suivi d'un choc sourd le fait se retourner. A-demi allongée dans l'angle du mur, elle le regarde, incrédule, la main tenant les poignées des ciseaux qui dépassent avec un angle bizarre de son poing tenu contre sa poitrine. Elle fait un effort pour parler, un bruit de liquide lui coupe la parole, et elle s'affaisse un peu plus encore contre le mur. Il se détourne. Ainsi.
Il sort rapidement, isolé du monde par l'épaisseur de son blouson. Il s'exclut encore un peu plus en enfilant les gants qu'il a pris dans son attaché-case où, huit mois de l'année, ils errent en attendant les jours froids de l'hiver.
Les cent premiers mètres sont délicats. Il oscille un peu tout en marchant, n'ayant pas encore repris son équilibre. Enfin, il se stabilise. Les idées claires. Ou plus précisément, plus d'idées du tout. A part marcher. Marcher. Au bout d'un long moment, il débouche sur une place au mauvais éclairage rougeâtre. Sous des arbres, des taxis. Le premier chauffeur, une noire à demi-endormie, qui sursaute quand la portière s'ouvre. "Paris". Sans précisions.
Départ dans les hoquets du moteur diesel qui vit en sous-régime quasi-permanent. Les lampadaires commencent leur litanie cadencée de lumière. Il les ressent comme des basses de tambour. Wush. Wush. Wush. Il ne pleut pas, mais la route est trempée, et les gerbes de gouttelettes qu'ils projettent de part et d'autre le font penser à un hors-bord. Le bruit qui filtre par la fenêtre entrouverte est lui-même mouillé. Arrivée au périphérique.
"- Où ?"
"- République".
On s'enfonce dans ce quartier mort, quartier limite de villages autrefois riches de vies. Ménilmontant. Belleville. Boulevard, qui se déroule, scandé de feux invariablement rouges.
A un moment, il indique "Montparnasse". Le chauffeur hausse les épaules. Un original qui veut passer du temps plutôt que de la distance. Après tout... La ville continue de se dérouler, de droite comme de gauche, disparaissant petit à petit dans une mosaïque de gouttes d'eau irisées.
Un peu avant la gare, il lui annonce "Raspail". Et s'applique soudain à retrouver ce passage où il n'est pas venu depuis des années. Un passage où il a le souvenir de nuits glaciales sur un paillasson, faute d'un rendez-vous préalable. Des souvenirs également de soirées étranges. De défonces et d'humains extraordinaires. Le temps passé, quoi. Le temps de l'adolescence. La plaque apparaît : "Passage d'enfer". Nom idéal s'il en est.
Soudain, on y est. Coup de chance, la grille est ouverte sur le boulevard. Le taxi s'engage. "Au fond." Quand il s'arrête, c'est un jeu d'enfant de se pencher, de saisir le front et de tirer, des deux mains simultanément. La lame ne fait aucun bruit en glissant. S'essuie les mains par acquit de conscience. De fait, dans cette position, il faudrait être stupide pour réussir à se salir. Doucement, il sort du taxi, après avoir éteint les phares. "Bonsoir". Avant de remonter, la tête basse, en passant par la ruelle éclairée de la seule enseigne d'un bar à vins.
Il faut maintenant remonter vers des quartiers plus animés. Métro, couloirs sans fins se succédant. Tapis, escaliers. Enfin la blancheur désinfectée de Strasbourg Saint-Denis. Il a aussi des souvenirs dans cette station, des heures de veille inquiète quand, à cours de shit, il venait dans cet endroit risqué pour trouver une barrette merdique et une suée garantie. Macs, dealers, putes de bas étage. Toute la faune de décor de cinéma de ce quartier l'entoure et se croise, sans relâche, passant son temps à le perdre.
Il sort des couloirs, remonte les ruelles étroites. Maintenant, c'est l'ambiance londonienne qui prévaut. La pluie est stabilisée, crachin fin et sans fin. Les néons diffusent des flaques de lumière rouge. Les angles des murs se font de plus en plus accueillants, insinuants. C'est là que le troisième y passera. Jack l'Éventreur ? Silence des agneaux ? Ou plus simplement un crime crapuleux de plus dans cette zone qui en voit déjà tant...
La nuit se poursuit. Il suit son idée, suit ses rêves. La conscience ne l'a pas complètement abandonné, et il a pendant de brefs instants des pensées folles sur l'agitation qu'il est en train de créer, sur la trace sanglante qu'il dessine. Quelle morale à cette histoire ? Comment peut bien se terminer une nuit aussi étrangement commencée ? Mais cela ne dure que de rares secondes. Et il reprend sa marche vers la nuit. La prochaine victime s'approche, perchée sur dix centimètres de talons, un petit sac à main de vinyle rouge ridicule à la main.
"- C'est trente sacs ici. Cinquante si on monte une heure". Il hoche la tête, lui emboîte le pas. Elle se déhanche, ridicule dans son accoutrement clinquant. En passant devant une porte cochère, il lui attrape le bras. "Changé d'avis ?". Il acquiesce encore. Ils passent la porte. Il ordonne : "tourne toi !". Haussant les épaules, elle obtempère, commence à retrousser sa jupe. A cet instant il lui saisit la tête des deux mains, comme il l'a vu faire dans tant de films. Et tourne de toutes ses forces, d'un seul coup, rapide et brutal. Elle tombe à la renverse, le bouscule, s'effondre en l'entraînant dans sa chute. Il se retrouve sur le dos, la pute couchée sur lui, la tête ayant repris un angle presque normal.
Péniblement, il la fait basculer sur le côté et se relève. Il époussette son pantalon, s'essuie le front, puis la traîne dans l'angle de la partie fixe de la porte. Et ressort, reprend son errance sous la pluie. Il n'a pas de haine, pas d'angoisse. Il sent juste qu'il lui faut continuer son errance meurtrière, parce qu'il ne peut pas, qu'il ne sait pas faire autre chose. Il est toujours lui-même, pas fou, pas "dans un état second". Non. Il doit faire cela. Il doit continuer. Pourquoi ? Parce qu'il le doit. Un moment, son esprit s'égare. Il imagine une pièce cossue. Une pièce chaude, sombre. Une silhouette qui l'interroge. Un flic ? Non, plutôt un psy. Un ronronnement de question vagues. "Vous vouliez vous venger ? De votre femme ? Non ? De votre vie peut-être ?"... Il regarde la scène comme on regarde un film qu'on a pris en route, en essayant de comprendre qui est qui, ce qui se passe et s'est passé. Et puis la scène s'estompe. Fantasmes.
Ensuite, il perd un peu le compte de ses pérégrinations. Se souvient vaguement d'une clocharde, écroulée dans un tas de cartons, qui bouge à peine quand il l'égorge. Une joggeuse, aussi. Luisante de sueur dans son justaucorps noir. Qui court, court sans fin, jusqu'à ce qu'il la rattrape, épuisée. Et l'achève. Et d'autres aussi. Sans doute. Mais il ne sait plus trop. Fatigué. Tellement fatigué par cette nuit.
Un moment, il manque de se faire prendre. On l'aborde par-derrière, il se retourne d'un bond, prêt à frapper. Mais ce n'est qu'un adolescent qui lui demande du feu. Son cœur s'efforce de s'échapper de sa poitrine, tandis qu'il tend en tremblant un briquet. Et décide d'entrer dans le bar qui lui fait face, et qui vient d'ouvrir, à l'angle de la place Clichy. Se fait une place, en jouant des coudes entre les habitués qui occupent déjà le zinc. Café-calva. Il a dû pleuvoir, car son blouson fume légèrement dans la tiédeur du bar.
Son voisin le bouscule. "'scuse, mec." Et en profite pour l'entraîner dans son monologue où il est question de tout et de rien, de la vie qu'est vache et du boulot rare. Et des femmes. "Des putes, mec, toutes. Et pas, comme on dit, toutes sauf ma femme, parce que celle-là, c'est la reine. Tiens, on devrait les cogner par principe. Z'ont bien raison, les larbi. Tu sais c'qui disent, mec ? Eh ben y disent frappe ta femme. Si toi tu sais pas pourquoi, elle, elle sait. Ouais, toute des salopes..."
La dernière phrase se termine dans le fracas du poivrot qui s'écroule avec son tabouret, frappé violemment du poing sur la gorge. Aussitôt le barman avance, la main sur la batte posée derrière le comptoir. Il recule alors, s'écarte du bar en écartant les bras. "Calme !". Le barman le toise, l'air mauvais derrière sa moustache de beauf, la batte à-demi levée. Il répète. "Calme... Je ne supporte pas qu'on parle comme ça des femmes." Le barman continue de le regarder, moins agressif, plus interloqué. Puis la batte disparaît, derrière le zinc. Un regard au poivrot, qui crache ses poumons dans la sciure fraîche. Puis retourne vers l'autre angle du bar, sans cesser de le surveiller.
Alors il remonte le col de son blouson, pousse la porte d'un coup d'épaule. Il traverse la place, s'arrête un instant sur le trottoir, regardant le ciel gris. Et disparaît en s'engageant sous la voûte du commissariat de police.
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