(c) Mari Mahr

Plaisir de Noël solitaire

de FX Liagre

 

Soir de réveillon. Bof… Très très bof… Une soirée passée seule, affalée sur le canapé, tandis que la table et ses chandelles la narguent. Ayant décidé puis finalement renoncé à vider consciencieusement la bouteille de vin blanc. Faute de sirop de cassis en quantité suffisante. Mais après tout, elle n’était pas censée s’enivrer. Ou alors beaucoup plus tard, avec le champagne… Mais elle est seule.

Un coup de fil, en fin d’après-midi, un simple coup de téléphone, où il lui a annoncé en passant qu’il ne pourrait pas venir le soir. Un empêchement ? Un problème ? Non, rien, a-t-il répondu. C’est juste qu’il ne pourra pas venir ce soir. Ni plus tard, d’ailleurs. Bon, allez, salut, je suis déjà en retard. Et la ligne téléphonique qui clignote, beep, beep, beep… Longtemps.

Alors un premier kir pour se remettre. Et un second pour avaler ça. Pas d’excuses. Pas de gêne. Pas même une scène de rupture… Mais surtout, le plus grave. Pas d’explications. De quoi se poser longtemps des questions ce sur qu’on a fait ou dit. Ou pas fait, pas dit. Ou sur ce qui a pu se passer sans qu’on le sache. Ou…

En tout cas, quand le sirop de cassis a manqué, elle a décidé qu’il n’était pas nécessaire de se rendre malade. D’ailleurs, son peu d’habitude de la boisson l’avait déjà amenée au seuil de la somnolence. Et bientôt sa tête est tombée sur le canapé. Face au dérisoire sapin dont les guirlandes ignoraient sa détresse. Elle s’est endormie. Pour se réveiller, bien plus tard. Plus de lumières dans le salon, à part celles du sapin qui clignotent. Elle ne se souvient pas d’avoir éteint, mais bon… Elle referme les yeux. Elle avait pensé à monter le chauffage, présumant des épisodes moins habillés avec son amant. Au moins, elle n’a pas froid.

Elle retombe bientôt au seuil de l’inconscience, et se met à rêver qu’elle est là, étendue sur le canapé, les yeux fermés, et que son amant est assis sur le tapis, à ses pieds. Et qu’il commence à la caresser. Que ses mains remontent le long de ses jambes, gainées de bas de soie si fins, si doux. Qu’elles dessinent toute une géographie compliquée en soulevant les rivages de sa jupe, longeant le canyon de ses cuisses, faisant l’ascension de ses jarretelles pour redescendre par ses contreforts, la colline boisée qui cache et protège sa grotte marine. Leur ballet est lent et précis, déclenchant sur leur trajet des séismes sans fin. Sa chair s’affole et vibre sous l’archet qui la stimule et la fait onduler.

Elle garde ses yeux fermés, volontairement maintenant. Elle se laisse porter et emporter par ce rêve dont le réalisme l’effraie un peu. D’autant plus qu’elle sait qu’elle rêve, et ne veut surtout pas se perdre et revenir dans la réalité.

Les mains ont dégrafé sa chemise et c’est maintenant dans la dentelle de sa combinaison qu’elles errent. Apparemment, sa jupe s’est volatilisée, et elle sent la soie et la dentelle lui caresser le haut des cuisses, au gré des mouvements de l’autre main qui explore la fourche qui les sépare. Elle soupire et ronronne, se mouvant sans cesse comme une marionnette dont les fils seraient ces caresses.

Soudain, elle sent un souffle chaud sur son ventre, la moiteur d’une bouche qui descend sous son nombril. La combinaison n’est plus qu’un fouillis caressant, remontée juste sous ses seins. Au bout de plusieurs secondes, elle se rend soudain compte que l’incroyable sensation qui caresse son ventre et son entrejambe ne peut être une barbe. Ni des cheveux ! La consistance est celle d’un pelage de chat angora, doux et cotonneux. D’abord surprise quand elle réalise cela. Puis, quand l’idée chemine vers la surface de sa conscience avec plus de netteté, elle s’alarme. Que… Elle ouvre les yeux.

Un homme, un inconnu, relève la tête et la regarde en souriant. Il porte un invraisemblable costume de Père Noël. Un peu débraillé. Et arbore une barbe blanche postiche d’au moins un pied de long. Et qui a l’air bien douce, en effet. Interloquée, elle n’a encore qu’ouvert la bouche quand l’index de l’inconnu vient barrer ses lèvres. « Chut… C’est la nuit de Noël, les enfants dorment, il ne faut pas les réveiller… » Le tout avec un grand sourire, tendre et complice. Puis, sans lui laisser le temps de répondre, les mains reprennent leurs errements et le visage se penche sur elle. Les lèvres entourées de cette fausse barbe si douce, si soyeuse, la bâillonnent tendrement…

Ces lèvres glissent vers son oreille, et continuent leur murmure. « Les enfants sages ont déjà eu leur cadeau, même s’ils dorment encore et ne le découvriront que demain. Mais le travail du Père Noël ne s’arrête pas là. Il doit encore aller apporter du bonheur à tout ceux qui en ont besoin… Et croient encore en lui ! Et ce soir, sur ma route, tu en avais visiblement un grand besoin… »

Les mots sont soufflés dans son oreille, à peine audibles, et ce d’autant plus que son souffle à elle se fait plus rauque et plus sonore, que les mains qui s’activent de plus belle sont passées à des jeux bien plus forts, comme on passe d’un cocktail léger à un vin plus corsé, puis de ce vin à la force d’un alcool… Elle ne contrôle qu’à grand peine les grondements qui commencent à sortir du plus profond de sa gorge, au moment où, soulevée et tirée par des mains chaudes et puissantes elle se retrouve à califourchon sur son visiteur, clouée contre lui par ses bras musclés tout autant… que par un lien plus intime. Le plaisir continue de monter, la secoue et la fait vibrer. Rejetant la tête en arrière, elle tente de reconnaître le visage qui se cache derrière la barbe, mais tout bouge, tout oscille tellement qu’elle n’y parvient pas. Elle saisit la barbe de la main, tire doucement, mais rien ne vient. Elle continue de tirer jusqu’au moment où une flambée de plaisir explose le long de sa colonne vertébrale, la retourne et la projette dans les étoiles qui dansent devant ses yeux. Elle succombe et s’abîme dans le noir.

Quand elle se réveille, elle est un peu endolorie. Elle a glissé du canapé, et – l’heure aidant – le froid de la nuit lui saisit les reins. Et puis, avant même de se lever, elle sait que ce rêve a fait plus que déborder dans la réalité. La fraîcheur un peu collante de son entrecuisse commence à être désagréable. Des images et souvenirs étonnament précis de son rêve encombrent encore son esprit, et – sans même y penser – elle porte la main vers ses lèvres. Et ouvre les yeux bien ronds quand elle y décèle une odeur inimitable. Et qui n’a rien de féminin…

Retour au travail. Surlendemain de Noël, elle n’a pas pris de congés. Et pense toujours, en arrivant au bureau, à l’étrange aventure qui lui est arrivée. Elle a tourné et viré, autant dans son appartement que dans sa tête, sans trouver la moindre explication, le moindre indice. Si quelqu’un s’est introduit chez elle, ce n’est ni en forçant la porte, ni en cassant un carreau. A part la cheminée, aucun passage n’était ouvert cette nuit là… Et sa clé étant en travers de la serrure, même le possesseur de l’autre clé, son amant – disons plutôt son ex-amant – n’aurait pas pu entrer, lui non plus. Pourtant elle est certaine qu’elle a fait l’amour cette nuit là, avec cet homme qu’elle ne connaît pas. Ce n’était pas qu’un rêve, elle en a l’absolue certitude. Les souvenirs des derniers instants errent toujours dans son esprit, qui voudrait savoir si elle a vraiment échoué à enlever la… « fausse barbe » ? Ou si elle s’est endormie ou évanouie avant.

Elle s’installe à son poste de travail, échange quelques saluts lointains avec des collègues qui passent, puis remarque le papier, plié, posé en travers de son sous-main. C’est une de ces notes prévues pour les messages internes de l’entreprise. Elle le saisit, l’ouvre et le défroisse du plat de la main, avant d’y lire le message. « Bon réveillon, mal commencé, bien fini ? Si tu crois, on se reverra… » Elle lève les yeux, furieuse. Regarde autour d’elle, certaine que quelqu’un, ici même, dans ce bureau, est en train de l’épier pour voir l’effet du message. Mais personne n’est visible. Alors elle se rassoit, et essaye de trouver qui aurait bien pu se permettre… Mais elle ne voit personne à part son ex-amant. Son chef de service. Mais elle sait déjà qu’il n’est pas là ce matin, ayant un rendez-vous à l’extérieur. Une collègue, sa meilleure amie au bureau, passe la tête dans l’embrasure de la porte, lui propose d’aller prendre un café. En ce 26 décembre, l’activité est de toute façon léthargique, et elle accepte, bien que venant à peine d’arriver. Elles commencent à discuter quand sa collègue amène malencontreusement la conversation sur le réveillon. Voyant l’effet que produit ce sujet, elle comprend instantanément ce qui s’est passé.

  • Caroline, je t’avais assez prévenue. Il t’a plaqué, c’est ça ? Et ce soir là, en plus… Ah, tu crois vraiment au Père Noël !
  • Pourquoi dis-tu ça , se cabre-t-elle instantanément.
  • Mais enfin, ma pauvre, tu sais bien que n’importe quelle belle petite gueule peut te faire croire n’importe quoi, pourvu qu’elle te fasse un beau sourire charmeur. Et lui ne s’est pas privé de te faire avaler ce qu’il a voulu, avant de te lâcher comme une poupée usée. Probable qu’il s’en est payée une nouvelle pour Noël ! Je te l’avais bien dit, quand cette histoire a commencé. Déjà que ce n’est pas recommandé d’avoir des aventures à son travail, mais avec le plus coureur de tous les mâles coureurs de l’entreprise…

Caroline ne répond pas. Elle hésite. Entre la honte de ce qui lui arrive, la pauvre idiote qu’on presse et puis qu’on jette. Et les questions sur sa nuit de réveillon. Ses doutes et ses inquiétudes. Elle n’ose pas en parler à son amie. Là encore, s’est-elle fait abuser ?… Elle retourne à son bureau. Tourne la clé dans la serrure, entre et se rassoie. Elle reprend le message posé à l’envers sur sa table. Le retourne entre ses mains, plusieurs fois. Puis le relit. Le message a changé. Un petit symbole suivi de quelques mots.

;-) A l’année prochaine.

Et les mots s’effacent, sous ses yeux…