Qui pourrait comprendre ce qui lui arrive ? Pas son père, en tout cas. De ça, au moins, il en est certain. Et comment diable a-il pu en arriver là ? Malchance, commence-t-il à se dire. Pour aussitôt admettre que cette excuse lui a déjà bien trop servi dans le passé. Et qu’il sait pertinemment qu’une part au moins de ses ennuis viennent d’abord et avant tout de sa bêtise… Et de sa paresse. Préférer une voie plutôt qu’une autre parce qu’elle est moins fatigante à exécuter. Comme de payer quelqu’un pour passer ses examens. Moins fatigante et plus sûre, aussi. Sauf qu’une fois lancé dans ce genre de raisonnement – et de pratique – il est bien difficile de s’en passer. Et petit à petit l’ensemble de sa vie s’est mise à grouiller de choix de cette nature. Et si, au début, il a (vaillamment ?) résisté, ce fut avec peu – et de moins en moins – de succès.
Il peut bien arguer de la position dégradante dans laquelle son père l’a toujours mis, le traitant de bon à rien, de honte de la famille, pour ensuite se délecter à le voir ramper en quête de consolation après chaque nouvel échec. Il connaît parfaitement l’effet maint fois décrit d’une telle attitude sur un enfant puis un adolescent. Renforcement progressif de la recherche de l’échec pour la satisfaction sordide de correspondre à « l’espoir » que l’attitude parentale semblait receler. Mon père veut que je lui montre combien il a raison de me traiter de raté. Mais savoir cela n’est-il pas censé servir de cure ? Peut-il encore s’abriter, à son age, derrière cette excuse ? N’a-t-il pas assez vécu pour être enfin capable d’agir pour lui-même et non en se conformant à un stéréotype aussi risible ?
Il peut bien répondre par un oui timide, il sait bien au fond de lui-même qu’il n’y croit plus, depuis plusieurs années maintenant. Il est seul responsable ou presque de sa vie. Et le résultat n’est pas vraiment brillant. Surtout pas ce soir. Il contemple la masse de couvertures, entassées sur le plancher, et songe un bref instant à ce qu’elles cachent. Une nausée le soulève soudain, telle une corde accrochée à son cou que l’on aurait brusquement tirée, et le précipite vers le seau, dans l’angle de la pièce. A genoux, secoué de spasmes, il vomit une bile incolore. Encore et encore. Jusqu’à ce que son corps, épuisé, daigne enfin le laisser s’écrouler, haletant, sur le plancher.
Stop. Arrêter d’y penser. Se concentrer sur des actes simples. Se lever. Aller jusqu’au miroir, puis se rincer la bouche au robinet de l’évier. S’essuyer le front, les tempes. Se recoiffer de la main. Tant bien que mal. Essuyer ces yeux larmoyant sans cesse. Les fermer. Oh non ! Mauvaise idée, ça. On les réouvre bien vite, ces yeux. Aux images qui se forment derrière les paupières closes, celles de la réalité présente sont de loin préférable. Même si… Un haut le cœur le soulève. Non. Ca ne va pas recommencer ! Non. Un isolé. On se reprend… Une grande expiration. Oui, ça va mieux. Bon, faudrait passer aux urgences. Trouver une solution à ce foutoir. Pas simple, ça. Et puis, en quelques instants, les souvenirs reprennent les commandes, et il lui est quasi impossible de s’y soustraire.
« Lajja » C’est ainsi que l’avaient surnommé certains de ses condisciples, dans son école de quartier. Les Indiens, Pakistanais ou autres Bengalis. Il avait du mal à faire la différence, et franchement n’y tenait pas particulièrement. Au départ il pensait que c’était un surnom classique pour un blanc, mais bien vite, il comprit à leur façon de le prononcer qu’il s’agissait d’autre chose. Quoi ? Jamais il n’avait voulu le savoir et personne ne lui avait jamais jeté la traduction à la figure. Mais il avait une petite idée. Enfin… Un pressentiment plutôt, vu qu’il ne savait même pas dans quelle langue exactement était proférée cette… injure ? Et puis le surnom lui avait collé à la peau, et il s’était mis à l’utiliser lui-même pour se présenter. « On m’appelle Lajja. » Pour décourager de demander son « vrai » nom. Depuis un an ou deux, il avait périodiquement imaginé d’abandonner cette marque de son passé. Mais sans que cela dépasse le stade de la rêverie.
Et puis, il y a quand même eu du chemin de fait entre le Lajja de l’école élémentaire et celui d’aujourd’hui. Il y a longtemps qu’il a appris à se maîtriser, cessant de rougir comme un poivron au moindre incident. A l‘époque coupable par défaut de toutes les erreurs, malveillances ou maladresses qui se produisaient en sa présence tellement il ressemblait peu à un innocent… Tandis que maintenant… Maintenant on le regarde toujours de travers en pareil cas, mais un froncement de sourcils, un air mi-interrogateur mi-ennuyé suffisent généralement à détourner le regard en question. Et puis à force de fréquenter des « durs » (ou qui du moins croient en être), il a peu à peu acquis les comportements rapidement identifiés par la foule de ceux qui « Ne Veulent Pas d’Ennuis » Et ça lui suffit. Sans compter que de fréquenter ces voyous lui permet d’ajouter à ses possibilités de conquêtes ces filles que l’aura de violence dégagée par ce milieu excitent.
De là viennent d’ailleurs les problèmes de cette nuit. Enfin, de là… Disons… indirectement. Pas de sa faute (pas vraiment), s’il a décliné la proposition de sa mère. Cette dernière a régulièrement des crises de remords, s’en voulant d’avoir été une mère brillant le plus souvent par son absence. Et tente régulièrement de l’entraîner dans son auto-thérapie, à base de sorties aux lieux et motifs tous plus farfelus les uns que les autres. Invitations qu’il décline le plus souvent. Se souvenant de la dernière de ces bonnes actions (reste à savoir qui l’accomplissait…), il a une grimace de dégoût en repensant aux files d’anormaux, paralysés et autres rebuts d’humanité qu’elle l’a contraint de « rencontrer », au nom d’il ne sait trop quelle association caritative oeuvrant pour « la réinsertion des marges ». Il se souvient même comment cet intitulé l’a d’abord fait pouffer. Avant de le faire vomir – à tout le moins au sens figuré, contrairement à ce soir… Non, non, NON ! Ne pas penser à cela…
Sa mère. Pauvre femme (façon de parler, vu le nombre de chiffres aux compteurs de ses comptes de banque…), désorientée par la fortune que lui a apportée son mariage. La fortune et la solitude. Au moins se dit-il, elle n’a pas fini alcoolique ou dopée aux antidépresseurs, comme tant de ses semblables. Et elle continue de chercher un sens à sa vie dans de grotesques activités dont la stupidité déborde au moins autant que les bons sentiments. Et de l’y entraîner à chaque fois que possible. Comme si la lie de la terre pouvait trouver le moindre bénéfice aux visites d’une espèce de dame patronnesse égarée, dispensant promesses et discours lénifiants à des individus dont la plupart comprennent à peine quand on leur dit bonjour…
Cette fois, le délire consistait à aller porter la bonne parole et la méthadone à une troupe de junkies ayant installé une sorte de campement près de la voie ferrée, dans un garage à l’abandon. Il a décliné, tenté même de la convaincre du danger de l’opération avant de faire marche arrière quand il s’est aperçu que cela renforçait au contraire sa détermination à s’y rendre. Jouer les martyrs, manquait plus que cela… Et puis, de toute façon, il était hors de question de l’accompagner dans cet endroit qui dépendait plus ou moins officieusement d’un territoire… réservé. Pas celui de son patron, mais laissé volontairement intouché par ce dernier, suite à un accord avec la police métropolitaine. Qui en faisait probablement son terrain de jeu. Ou sa vache à lait. Ou les deux, pour ce qu’il en sait.
En tout cas, ce genre d’endroit est à éviter pour quiconque ne recherche pas les ennuis. Que sa mère aille y traîner ses escarpins italiens à mille dollars dans les détritus, accompagnée des ses amis, hippies prolongés et autres activistes névrotiques. Qu’ils sortent leurs pancartes à l’arrivée de la police (qui risquait fort – en fait – de les attendre sur place), qu’ils organisent une de leurs manifestations ridicules, une moitié des troupes tournant en rond devant le poste pendant que l’autre moitié est en train de signer des chèques de caution rondelets préparés par l’équipe d’avocats rémunérés à temps quasi plein par l’association pour ce genre de tâches… En ce qui le concerne, la seule réponse possible était « on ne va pas là-bas ! » Pas se mêler de ce genre d’idioties. Pour un peu, il s’imaginerait dans le rôle de saint Pierre, assis au chant du coq dans la cour d’un commissariat crasseux, reniant sa mère trois fois avant d’entendre le cri matinal de la bestiole…
Alors il n’y est pas allé. Il est rentré de chez sa mère, les immondes gâteaux secs qu’elle lui a servis pesant sur son estomac comme s’ils étaient fait de farine de plomb… Les autoroutes, échangeurs routiers, lumières, arrêts. La pluie qui commence à tomber, les lumières de la ville qui s’allument. Et puis cette enseigne aux néons clignotants au bord du boulevard. « Chez Mado ». « Danseuses. Danseur nu. » Sans y penser, il a fait demi-tour, parqué sa voiture. Coupé le moteur. Pouffé en relisant l’enseigne. Original. Bah, rien de mieux à faire…
Il a toujours éprouvé des sentiments mitigés devant de genre de lieu. Attiré par un désir de voyeur et repoussé par la honte d’en être un. Pendant longtemps il a oscillé entre ces deux sentiments. Incapable d’imaginer une alternative. Et puis, comme la confiance dans son image s’installait peu à peu en lui, il s’est surpris à évoquer la possibilité de séduire une de ces créatures qui se déhanchaient à demi-nues devant lui. Puis il est passé à la pratique. Et bientôt il a changé de point de vue à leur égard. Découvrant que ces jeunes femmes qui l’ont effrayé par leur apparent manque de pudeur sont loin d’être les femmes dominatrices (et impitoyables envers ses propres faiblesses ?) qu’il a imaginé. Il a découvert de pauvres créatures désabusées, faibles et naïves, dont il a eu tôt fait d’apprendre à profiter. En fait, à une ou deux exceptions près dans le passé, d’adolescentes encore plus mal dans leur peau que lui dans la sienne, ces femmes sont les seules qu’il a connues ces dernières années. Ces filles. Le terme convient mieux. Et ses relations dans le milieu aident, là encore.
Et c’est le cas. Une fois installé dans le bar, il fait un tour d’horizon du regard. Si le danseur nu de l’enseigne reste invisible, des filles ne portant qu’un soupçon de tissu sont en train de danser, se tenant à l’inévitable barre d’inox. Il fait son choix en quelques secondes. « Julie », comme le proclame la pastille auto-collante qu’arbore son sein gauche, n’est apparemment pas au courant de qui il est. Elle le rembarre d’un « Lâche-moi, pauvre type ». Avant que la patronne ne vienne lui susurrer quelque chose à l’oreille qui la fait apparemment réfléchir. Pourtant il est certain de n’être jamais venu ici. Le physique de la patronne, sorte de grosse dinde au maquillage aussi discret qu’un arbre de Noël lui serait resté en mémoire. Elle s’approche ensuite de lui :
- Salut Lajja
- On se connaît ?
- Ben, c’est à dire que le gros Nicky m’a déjà parlé de toi…
- Ah… je vois. Il lève son verre, autant en un salut que pour lui signifier que s’il apprécie son intervention avec la fille, il ne tient pas pour autant à ce qu’elle vienne s’installer à sa table. La patronne s’éloigne, ses hanches énormes balançant au rythme de ses pas.
Nicky. Il étouffe un gloussement. Le gros Nicky est un fourgue de la 27 ème avenue. Mi-receleur, mi-dealer. Un jour, le croisant sur la Main alors qu’il accompagnait sa mère à un de ses immondes cocktails de bienfaisance, il s’est amusé à le lui présenter en ces termes, espérant la choquer. A son grand dam, elle a sauté sur l’occasion pour tenter de convaincre Nicky de retourner dans le droit chemin. Après avoir écouté quelques minutes sans mot dire son laïus lénifiant, Nicky l’a toisé du haut en bas, avant de lâcher un « t’as encore un beau cul, mémé » qui se voulait flatteur. Sa mère s’est étranglée, a fait mine de répliquer avant de tourner les talons et de s’éloigner à grande vitesse. Saisi d’un irrépressible fou-rire, il a eu un mal de chien à la rattraper d’abord, à tenter de la calmer ensuite… Nicky. Sacré numéro, celui-là. Enfin…
Sirotant sa bière, il attend que la fille, Julie, aie fini son « numéro ». Elle réapparaît bientôt par le côté de la scène, ayant pris le temps de se démaquiller et de s’habiller d’une manière… quasi décente.
- Salut Julie. Moi c’est Lajja.
- Salut…
- Tu prends quoi ?
Elle lève un doigt à l’intention d’un des serveurs qui répond par un signe cabalistique. Sans doute « Et un verre de thé glacé au tarif whiskey 30 ans d’age »… La conversation se traîne alors, errant lamentablement d’un récit de bagarre à un catalogue des films à l’affiche, sans que la fille parvienne tout à fait à masquer son air de profond ennui. « Finissons-en », semble-t-elle dire. Il fait mine de n’en rien remarquer, et la détaille longuement. Pas vraiment mince, pas vraiment jolie, de longs cheveux blonds qui doivent plus à l’Oréal qu’à la génétique, une poitrine imposante (qui doit être une part non négligeable de ses « talents » de danseuse). Cela aurait pu être pire, songe-t-il. Il amène la conversation sur la mode, puis, avec la longue habitude qu’il a en la matière, sur la lingerie. Elle répond par monosyllabes, visiblement aussi peu intéressée par ce sujet que par les précédents. Pas moyen de savoir s’il pourra satisfaire ses phantasmes avec elle. Lingerie fine et domination, un grand classique du genre… Mais pas moyen non plus d’être plus direct. Non. Il a beau être sûr de lui en apparence, certains sujets restent toujours coincés au fond de sa gorge comme un hot-dog trop sec.
Et puis, au bout d’une longue heure où les échanges se font de plus en plus rare, il se décide et se lève. « On y va ? » Elle le regarde d’un air de profond ennui, puis se lève à son tour. Il fait le tour de la table et la prend par le bras. Un tressaillement la parcourt, mais elle se laisse faire. Ils sortent, bras dessus, bras dessous. La Porsche ne paraît pas lui faire le moindre effet, pas plus que sa conduite pour le moins « virile ». Contrairement à certaines des filles qu’il lève dans ce genre d’endroit, Julie n’a pas l’air d’être sensible à l’aura de machisme triomphant qu’il prend soin de cultiver au volant de son bolide. Bah, pense-t-il, tant qu’elle se débrouille au lit…
Mais c’est justement une fois au lit que tout se gâte. Quand il lui ouvre, gêné, le placard contenant l’assortiment de lingerie qu’il utilise en pareil cas, quand sa « conquête » d’un soir n’est vêtue que d’un jean et d’un T-shirt, elle fait une moue dubitative. « Habille-toi ». Elle ne répond pas, mais ne manifeste pas pour autant de refus. Il la laisse pour aller se servir un whiskey, attendant de la voir venir, parée… pour le sacrifice ? Oui. L’image lui plait assez. Tel une divinité mineure à laquelle on fait un sacrifice humain… L’image l’amuse. Assez bien vue. Il sent son plaisir pervers peu à peu monter. Pourquoi pervers, après tout, se dit-il pour la millième fois. J’apprécie autant du regard que du toucher, c’est tout. Et il se trouve que ces sous-vêtements sont justement faits pour être agréable aux deux. Évidemment, il y a le corollaire gênant, à savoir qu’il éprouve un mal de chien à éprouver du désir pour de la chair nue. Mais enfin, de là à se faire traiter de pervers…
Elle apparaît enfin, voilée par un déshabillé semi-transparent. Mais la moue qu’elle arbore par-dessus ne laisse pas beaucoup place à l’imagination et au désir… La suite…
La suite se brouille dans un maelström d’images, de bruits et de cris, tantôt délicieux, tantôt terribles. Images de corps à demi dénudé, de visage apeuré aux yeux bandés, de poignets emprisonnés par un nœud de cravate. Images de coups, de pugilat avec des jambes dures et crispées. Souvenirs de cris, de vociférations proférées d’une telle voix qu’il ne sait plus qui, d’elle ou de lui, en est l’auteur. Images de folie, comme dans un film hollywoodien, lumières rouges et musique lancinante. Un verre qui se brise, une bouche bâillonnée d’une poigne vigoureuse. Un meuble qui bascule, une lampe qui se brise. Une lourde chute. Le noir.
Un battement à sa tempe, dans sa tête, qui emplit ses oreilles, et un unique point brillant au milieu du noir. Un battement sur lequel il règle inconsciemment sa respiration, hyper ventilation assurée… Au bout d’un long moment il abandonne ce rythme, celui de son cœur, pour respirer plus lentement, plus profondément. Et avant même d’avoir recouvré la vue, il est submergé par ses actes. Par l’envie de se cacher, de se terrer. Tandis que son corps reprend peu à peu le dessus, que son souffle s’apaise, que cesse le bourdonnement de son sang dans ses oreilles, il se noie dans sa honte. Le point brillant s’élargit peu à peu aux dimensions de la pièce. Il ferme les yeux.
Jamais cela ne s’est passé comme ça. Bien sûr, parfois, une fille l’envoie paître quand elle comprend ce qu’il attend d’elle. Mais le plus souvent elles jouent le jeu. Et ça leur plait, il peut le jurer. Enfin, à la plupart. Et la plupart des choses. Mais bon, dans l’ensemble, ça ne se passe pas si mal. Et si elle avait cessé de se débattre un seul instant une fois ses mains attachées, il ne l’aurait pas frappée, et ooh…
Pas frappée, non. Ce n’est pas bien de frapper. Père ne le frappait jamais, et il lui a bien souvent fait comprendre à quel point le fait d’imposer ses arguments par les poings est une preuve de veulerie. Il ne l’a pas frappée. C’est un accident. Il s’est défendu, c’est tout. Et quand elle l’a frappé du genou en plein plexus, il a (momentanément) perdu conscience. Et n’est revenu à lui que pour découvrir un cadavre à demi tombé du lit, grotesquement attaché par un seul poignet, à demi couché sur lui. Il a fui avec horreur et ooh… Cacher ce corps avec les couvertures, en faire un tas au drapé presque artistement disposé, et oublier, oublier…
Son père n’a jamais découvert qu’un jour il avait risqué un œil par la porte entrebâillée de la chambre, et que les images qu’il y a volées ce jour là n’ont jamais quittées son esprit. Qu’il tente à chaque fois, comme en un rituel sacré, de les reproduire, cène de sa religion personnelle. Et qu’à chaque fois le degré de satisfaction ressentie est à l’aune de la qualité de l’imitation. Et ce soir, ce soir, il en était si près, oui, si près… Jusqu’à cette ruade. Si douloureusement près. S’il arrive à oublier cette fureur, ce mauvais rêve, il devrait pouvoir retourner à cet instant si fugitif, où il approchait la perfection. Si près, oui, que cette fois il peut y arriver. Il le sait. Il sourit. Ouvre les yeux, contemple la pièce. Referme à nouveau ses paupières.
Le verrou saute et le battant de la porte claque. Les hommes en gilet de kevlar envahissent la pièce, l’arme au poing. Recroquevillé contre une commode, il chantonne doucement un air incompréhensible, le regard fixé au mur nu. Un des hommes, du canon de son fusil, écarte les couvertures et détourne la tête par réflexe. Avant de regarder à nouveau, et de détailler le corps, de haut en bas. Il revient vers lui, le toise. Le chef entre à son tour dans la pièce, jauge la situation du regard. « Encore un qui va échapper à la chaise au profit des pilules » lâche-t-il d’un ton désabusé. Puis d’un geste il invite la section d’assaut à laisser la place aux hommes de la criminelle qui attendent dans l’escalier. Il descend l’escalier, le dos droit, le regard fixe et sort dans la ruelle.
Montréal, le 30 août 2002
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