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C'était
un dimanche matin et Jocelyn n'en finissait pas de pester contre
l'Etat, contre les impôts, et cette déclaration qui
n'en finissait pas.
C'était un dimanche matin, dix heures trente environ, il
n'aurait pas le temps de faire le marché, foutues paperasses.
C'était dimanche et Jocelyn n'avait que ce jour de libre
pour lui, pour sa famille, et son joli petit appartement, payable
en dix ans seulement puisque l'argent rentrait plutôt bien.
Il n'avait pas non plus rejoint son voisin pour faire le tour du
coin en courant. Trop crevé. Couché trop tard la veille,
samedi, jour du dîner avec les mêmes potes, et du câlin
mutin.
Tom
était levé depuis longtemps. À dix ans et demi,
il se couchait tard et se levait tôt, même le dimanche.
Comme les grands, et surtout comme papa. Le bonhomme n'avait pas
pris le temps de déjeuner, et son silence fit soudain sursauter
son père, comme s'il avait crié.
Sans être vraiment inquiet, et sans doute poussé par
un peu de curiosité, Jocelyn se leva et alla pousser la porte
de la chambre du petit.
Il était couché sur son tapis de jeu, un tapis plein
de routes, avec des virages, des baraques et des places de parking.
Jocelyn vit d'abord le tas de sciure, sans doute ramassé
lors du dernier bricolage, dans lequel le 4X4 miniature s'enfonçait,
propulsé par deux doigts habiles, laissant derrière
lui une belle trace, comme le ferait un vrai dans un chemin boueux.
Mais cela devait patiner, car Le bruit du moteur enflait, grondait
entre les dents du pilote.
Jocelyn ne bougea pas de l'encoignure. Pour voir. Presque gêné.
Mais attendri. De la sciure, il y en avait encore, à côté,
en réserve dans une boîte de plastique translucide
chipée dans la cuisine. Le 4X4 était une réplique
d'un bolide préparé pour les raids africains, achetée
quelques jours auparavant. Avec de la pub partout et une couleur
vive. Le bonhomme voulait celle-là, à cause des antennes,
et du pneu sur le toit
L'aventure se corsait. Finalement non, car l'obstacle était
passé, le grondement du moteur se fit plus sage. Attention,
il s'arrête! Jocelyn recula spontanément, mais Tom
poursuivait son affaire sans le voir. Il alla fouiller dans la caisse
à miniatures, en sortit une dépanneuse, pas de la
même échelle, mais sans doute l'était t-elle
pour lui, ou peut-être que cela n'avait pas d'importance.
Jocelyn
ne se rappelait plus comment il jouait, lui, aux voitures. Il en
avait eu, ça oui, se souvenait aussi de parcours de billes
avec des cyclistes que l'on faisait avancer sur le circuit de sable
ou de terre, mais des voitures
Elles étaient où
d'abord, ses voitures? Qui lui avait piqué? Il faudra que
je demande à mes frères, se dit-il en continuant à
observer son Tom. Je les lui aurait donné, et lui aurait
raconté
Qu'est-ce que j'aurai pu lui raconter? Il y
avait quoi comme voitures lorsque j'avais dix ans? Et la dernière
fois que j'ai joué, c'était quand? Et à quoi?
Au foot, dimanche dernier, dans le jardin de la résidence
Oui, mais jouer comme ça, comme lui, projeté dans
le film qu'il est en train de tourner? Avec des rêves et des
mirages, des couleurs que les autres ne peuvent voir, des décors
invisibles à l'il nu. Et peut-être une histoire,
celle du pilote qu'il est en ce moment, pilote du 4X4 et puis pilote
de la dépanneuse, et en même temps spectateur de la
scène qu'il construit pas à pas. Une scène
qu'il a peut-être joué dix fois, cent fois, comme les
reprises d'une scène de film, jusqu'à trouver le ton
juste.
Je ne joue plus, conclut soudain Jocelyn avec une certaine emphase.
C'est vrai, je ne joue plus. Je ne rêvasse même plus,
comme avant, mes envolées diurnes pendant les cours. Je compte,
je planifie, j'imagine, je prépare, mais je ne joue plus
Quelle horreur!
L'avait-il
dit à voix haute?
- Papa! Sourit Thomas. Tu veux jouer avec moi?
- Non, dit-il d'abord, l'air ennuyé. Vas-y, joue, je te regarde.
- Allez! Joue avec moi. Tu ne joues jamais avec moi!
- Mais si, l'autre jour, au foot.
- Tu ne joues jamais avec moi aux voitures. Tiens, tu veux laquelle.
La Porsche? J'ai un hélicoptère, tu sais l'hélicoptère
que m'a donné mamie. Tu seras au-dessus de la course.
- Quelle course? Dit Jocelyn, avant se s'apercevoir de sa bévue.
OK, je joue. Non, passe-moi la jeep, là, la militaire.
- D'accord, on dirait qu'il y a des militaires dans cette course.
Mais ils envoient pas des bombes, hein?
Jocelyn
s'allongea à son tour, face à son bonhomme, avec la
jeep. Il demanda s'il pouvait remettre de la sciure, demanda aussi
comment ils la remettraient ensuite dans la boîte, la sciure,
n'eut pas de réponse, le 4X4 était déjà
reparti.
Pas longtemps.
-
Qu'est-ce que tu fais? demanda Tom.
- Un chemin.
- Mais y'a pas de chemin, c'est du sable!
- Alors on passe par où?
- Ben, tu suis la course.
Jocelyn
évita de redemander quelle course, et suivi le 4X4. Thomas
le guignait du coin de l'il, attentif, il le sentait et ne
se sentait pas bien du tout, emprunté, pas pilote pour deux
sous. Et puis sa voix n'arrivait pas à reconstituer le bruit
du moteur d'une jeep, ni d'ailleurs de quelque moteur que ce soit.
Tiens,
vous croyez que c'est facile? Essayez. Là, maintenant. Non,
essayez vraiment. Tout haut. Que vous vous entendiez. Alors? Encore
une fois? Non, ça c'est le bruit du tigre. Je sais, il y
en avait dans les moteurs
Hein? Pas si simple!
Jocelyn
essaya de faire au plus juste, comme Thomas. Il ferma même
les yeux, pour essayer de trouver un bout de désert, il finit
par faire vroom au mieux, prit des virages en dérapage contrôlé,
mais sans y être à fond. Peut-être que le fait
de conduire tous les jours? Peut-être la crainte d'être
ridicule? Non, ce n'était pas vraiment ça. Alors quoi?
Tom semblait heureux, faisait faire des bonds au bolide, bruitait
les dérapages, les freins. Jocelyn, lui, patinait dans ses
neurones.
Thomas était reparti dans sa course, dans son monde où
il devenait grand. Jocelyn n'arrivait pas à redevenir gamin,
mais faisait semblant, pour le sourire de Tom. Ne serait-il plus
jamais le héros d'une histoire? En avait-il déjà
assez de rêver debout? Peu importe, il enviait son fils, là,
perdu dans sa course, si loin de la feuille d'impôt à
remplir, du jogging et du marché ratés.
-
Tu conduis bien, lui dit Thomas.
- Tu trouves?
- Oui. Mais tu ne peux pas aller aussi vite que moi. Parce que tu
n'as pas une jeep de course. Moi, t'as vu, regarde, les pneus qu'elle
a! Et regarde les gros pots d'échappement. Elle va super
vite.
- Mais je vais quand même te doubler, fis-je en poussant soudain
la jeep devant la sienne.
- Je m'en fous, tu peux pas.
- Pourquoi?
- Tu sais même pas où va la course.
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