Une photographie de
Mari Mahr

Conduite intérieure

de Philippe Lecoq

Sélection de
juin 2003

 

 

C'était un dimanche matin et Jocelyn n'en finissait pas de pester contre l'Etat, contre les impôts, et cette déclaration qui n'en finissait pas.
C'était un dimanche matin, dix heures trente environ, il n'aurait pas le temps de faire le marché, foutues paperasses.
C'était dimanche et Jocelyn n'avait que ce jour de libre pour lui, pour sa famille, et son joli petit appartement, payable en dix ans seulement puisque l'argent rentrait plutôt bien.
Il n'avait pas non plus rejoint son voisin pour faire le tour du coin en courant. Trop crevé. Couché trop tard la veille, samedi, jour du dîner avec les mêmes potes, et du câlin mutin.

Tom était levé depuis longtemps. À dix ans et demi, il se couchait tard et se levait tôt, même le dimanche. Comme les grands, et surtout comme papa. Le bonhomme n'avait pas pris le temps de déjeuner, et son silence fit soudain sursauter son père, comme s'il avait crié.
Sans être vraiment inquiet, et sans doute poussé par un peu de curiosité, Jocelyn se leva et alla pousser la porte de la chambre du petit.
Il était couché sur son tapis de jeu, un tapis plein de routes, avec des virages, des baraques et des places de parking. Jocelyn vit d'abord le tas de sciure, sans doute ramassé lors du dernier bricolage, dans lequel le 4X4 miniature s'enfonçait, propulsé par deux doigts habiles, laissant derrière lui une belle trace, comme le ferait un vrai dans un chemin boueux. Mais cela devait patiner, car Le bruit du moteur enflait, grondait entre les dents du pilote.
Jocelyn ne bougea pas de l'encoignure. Pour voir. Presque gêné. Mais attendri. De la sciure, il y en avait encore, à côté, en réserve dans une boîte de plastique translucide chipée dans la cuisine. Le 4X4 était une réplique d'un bolide préparé pour les raids africains, achetée quelques jours auparavant. Avec de la pub partout et une couleur vive. Le bonhomme voulait celle-là, à cause des antennes, et du pneu sur le toit…
L'aventure se corsait. Finalement non, car l'obstacle était passé, le grondement du moteur se fit plus sage. Attention, il s'arrête! Jocelyn recula spontanément, mais Tom poursuivait son affaire sans le voir. Il alla fouiller dans la caisse à miniatures, en sortit une dépanneuse, pas de la même échelle, mais sans doute l'était t-elle pour lui, ou peut-être que cela n'avait pas d'importance.

Jocelyn ne se rappelait plus comment il jouait, lui, aux voitures. Il en avait eu, ça oui, se souvenait aussi de parcours de billes avec des cyclistes que l'on faisait avancer sur le circuit de sable ou de terre, mais des voitures… Elles étaient où d'abord, ses voitures? Qui lui avait piqué? Il faudra que je demande à mes frères, se dit-il en continuant à observer son Tom. Je les lui aurait donné, et lui aurait raconté… Qu'est-ce que j'aurai pu lui raconter? Il y avait quoi comme voitures lorsque j'avais dix ans? Et la dernière fois que j'ai joué, c'était quand? Et à quoi? Au foot, dimanche dernier, dans le jardin de la résidence… Oui, mais jouer comme ça, comme lui, projeté dans le film qu'il est en train de tourner? Avec des rêves et des mirages, des couleurs que les autres ne peuvent voir, des décors invisibles à l'œil nu. Et peut-être une histoire, celle du pilote qu'il est en ce moment, pilote du 4X4 et puis pilote de la dépanneuse, et en même temps spectateur de la scène qu'il construit pas à pas. Une scène qu'il a peut-être joué dix fois, cent fois, comme les reprises d'une scène de film, jusqu'à trouver le ton juste.

Je ne joue plus, conclut soudain Jocelyn avec une certaine emphase. C'est vrai, je ne joue plus. Je ne rêvasse même plus, comme avant, mes envolées diurnes pendant les cours. Je compte, je planifie, j'imagine, je prépare, mais je ne joue plus… Quelle horreur!

L'avait-il dit à voix haute?
- Papa! Sourit Thomas. Tu veux jouer avec moi?
- Non, dit-il d'abord, l'air ennuyé. Vas-y, joue, je te regarde.
- Allez! Joue avec moi. Tu ne joues jamais avec moi!
- Mais si, l'autre jour, au foot.
- Tu ne joues jamais avec moi aux voitures. Tiens, tu veux laquelle. La Porsche? J'ai un hélicoptère, tu sais l'hélicoptère que m'a donné mamie. Tu seras au-dessus de la course.
- Quelle course? Dit Jocelyn, avant se s'apercevoir de sa bévue. OK, je joue. Non, passe-moi la jeep, là, la militaire.
- D'accord, on dirait qu'il y a des militaires dans cette course. Mais ils envoient pas des bombes, hein?

Jocelyn s'allongea à son tour, face à son bonhomme, avec la jeep. Il demanda s'il pouvait remettre de la sciure, demanda aussi comment ils la remettraient ensuite dans la boîte, la sciure, n'eut pas de réponse, le 4X4 était déjà reparti.
Pas longtemps.

- Qu'est-ce que tu fais? demanda Tom.
- Un chemin.
- Mais y'a pas de chemin, c'est du sable!
- Alors on passe par où?
- Ben, tu suis la course.

Jocelyn évita de redemander quelle course, et suivi le 4X4. Thomas le guignait du coin de l'œil, attentif, il le sentait et ne se sentait pas bien du tout, emprunté, pas pilote pour deux sous. Et puis sa voix n'arrivait pas à reconstituer le bruit du moteur d'une jeep, ni d'ailleurs de quelque moteur que ce soit.

Tiens, vous croyez que c'est facile? Essayez. Là, maintenant. Non, essayez vraiment. Tout haut. Que vous vous entendiez. Alors? Encore une fois? Non, ça c'est le bruit du tigre. Je sais, il y en avait dans les moteurs… Hein? Pas si simple!

Jocelyn essaya de faire au plus juste, comme Thomas. Il ferma même les yeux, pour essayer de trouver un bout de désert, il finit par faire vroom au mieux, prit des virages en dérapage contrôlé, mais sans y être à fond. Peut-être que le fait de conduire tous les jours? Peut-être la crainte d'être ridicule? Non, ce n'était pas vraiment ça. Alors quoi? Tom semblait heureux, faisait faire des bonds au bolide, bruitait les dérapages, les freins. Jocelyn, lui, patinait dans ses neurones.
Thomas était reparti dans sa course, dans son monde où il devenait grand. Jocelyn n'arrivait pas à redevenir gamin, mais faisait semblant, pour le sourire de Tom. Ne serait-il plus jamais le héros d'une histoire? En avait-il déjà assez de rêver debout? Peu importe, il enviait son fils, là, perdu dans sa course, si loin de la feuille d'impôt à remplir, du jogging et du marché ratés.

- Tu conduis bien, lui dit Thomas.
- Tu trouves?
- Oui. Mais tu ne peux pas aller aussi vite que moi. Parce que tu n'as pas une jeep de course. Moi, t'as vu, regarde, les pneus qu'elle a! Et regarde les gros pots d'échappement. Elle va super vite.
- Mais je vais quand même te doubler, fis-je en poussant soudain la jeep devant la sienne.
- Je m'en fous, tu peux pas.
- Pourquoi?
- Tu sais même pas où va la course.