Personnages
* Arthur Phelps, homme noir, aveugle de naissance, la trentaine
* Richard Willis, homme blanc, aveugle de naissance, début de quarantaine,
bedonnant
* William Comet, homme blanc, aveugle de naissance, 30 ans, élégant et
raffiné
* Miss Pritchard, jeune femme blanche genre pimbêche, grande et mince, guère
élégante
* Geoff Binks, animateur et orateur du congrès, homme blanc, léger
embonpoint, tempes grisonnantes
* John Hammond, prêteur sur gages, homme blanc, la cinquantaine, bedonnant,
vêtu d'une chemise blanche mal boutonnée, bretelles
* Premier aveugle, homme blanc, aveugle, la quarantaine
* Deuxième aveugle, homme blanc, aveugle, vingt à vingt-cinq ans
* Louise, femme blanche, aveugle de naissance, jeune et séduisante
* Glenda, autre femme blanche, aveugle, un peu moins jeune, attirante
également
* Premier garçon
* Deuxième garçon
* Autres aveugles (hommes blancs): les acteurs endossant d'autres rôles à
d'autres moments pourront également jouer les aveugles durant les premières
scènes de l'acte 1 et le final de l'acte 4, afin de donner l'impression
d'une foule.
Acte 1
(Décor: dans les années 1930, au centre d'une ville de province des
Etats-Unis, sur le trottoir devant le centre de congrès local. L'immeuble
fait le coin de la rue à un carrefour. L'entrée du centre de congrès est
située à la droite de la scène, légèrement en retrait; elle est précédée
d'un large escalier ne comptant que quelques marches ainsi que d'une petite
esplanade. Au fronton de l'entrée est indiqué "Centre de congrès".
Le trottoir occupe le centre et le devant de la scène: il se prolonge vers
la droite jusqu'au bord de la scène. A gauche de la scène, se dresse un
lampadaire et, un peu plus loin, on devine une bouche d'incendie. A
l'extrême gauche de la scène, laisser un vide afin de suggérer que s'ouvre
là un espace dédié à la circulation des voitures. Bruits de voiture: coups
de klaxon, ronronnement de moteurs, etc.)
Scène 1 : Premier aveugle, deuxième aveugle, William Comet
(La scène demeure vide quelques secondes, puis William Comet et deux autres
aveugles font leur entrée par la gauche. Ils avancent prudemment en jouant
de leurs cannes sur le pavé)
Le premier aveugle (se parlant tout seul)
C'est donc cela le centre d'Atlanta ! C'était bien la peine de venir si
loin... L'odeur est la même qu'à Richmond...
Le deuxième aveugle (à la cantonade)
C'est encore loin ?
William Comet (lui répondant au jugé. S'arrêtant, hésitant sur la conduite à
suivre)
Je suppose que nous sommes arrivés...
Deuxième aveugle
Parce que si c'est encore loin, je renonce.
Comet
Allons, allons ! Il ne faut jamais dire ça.
Deuxième aveugle
Je croyais qu'ils nous emmèneraient en taxi ou en car jusqu'au Centre de
congrès. Pour des aveugles, ils pourraient faire un effort, tout de même...
Comet
Ah, mon cher, l'expérience m'a appris à ne pas surestimer mes semblables.
Deuxième aveugle
Le problème, c'est que justement, ce ne sont pas nos semblables, les gens
qui organisent tout ça.
Premier aveugle (se cognant contre le lampadaire à gauche de la scène)
Aïe ! Sacré nom ! Ils pourraient nous guider mieux que ça, c'est un monde !
Deuxième aveugle
Et voilà ! Vous avez entendu ? Le parcours est piégé, en plus ! C'est un
manque d'égards ! Pas moins...
Comet
Bah... Il y a bien pire, croyez-moi... Soyez contents. Ils prennent la peine
d'organiser un congrès pour nous seuls. Ce n'est déjà pas si mal...
Deuxième aveugle
Vous en parlez comme si c'était un cadeau qu'ils nous faisaient.
Comet
C'est un peu ça, en effet.
Deuxième aveugle
Je ne suis pas d'accord. Je ne leur ai rien demandé, moi ! Je pouvais tout
aussi bien passer une journée tranquille chez moi, dans le calme...
Comet (s'agitant quelque peu)
Une journée d'ennui, vous voulez dire ? Une stupide journée comme les
autres, avec son cortège de consignes et d'habitudes, avec les mêmes
parcours effectués selon les mêmes gestes, en fonction d'un rituel
immuable... C'est ça que vous voulez dire ? C'est ça qui vous manque
aujourd'hui ? Allons ! Ne me faites pas rire...
Deuxième aveugle
Non mais, dites donc... Qu'est-ce qui vous prend ? Et d'abord, ce congrès,
ce n'est pas la première fois qu'ils le font. D'une édition à l'autre, ils
auraient pu tirer des leçons, je ne sais pas, moi, faire des progrès...
Premier aveugle (se frottant le nez, resté planté à côté du lampadaire)
Ca m'a tout l'air d'être un lampadaire, ce truc. Un machin pour mieux voir,
à ce qu'il paraît... Encore une invention pour nous compliquer la vie! Ils
pourraient les placer ailleurs qu'au milieu du trottoir, leurs lampadaires !
Crénom... A quoi ça sert de nous apprendre à marcher sur le trottoir, je
vous le demande, si c'est pour multiplier les obstacles sur le parcours...
(Les autres aveugles et leur guide, Miss Pritchard, entrent par la gauche à
la suite les uns des autres. L'impression générale est qu'il règne le plus
grand désordre.)
Scène 2: Premier aveugle, deuxième aveugle, William Comet, Richard Willis,
Miss Pritchard, autres aveugles
(Brouhaha général. Vêtus pour la plupart de complet veston-cravate et tous
munis d'une canne blanche, les aveugles errent en tous sens sur le trottoir
en faisant du bruit. Bribes de conversation...)
Miss Pritchard (s'efforçant de regrouper les aveugles en deux rangées devant
l'escalier menant à l'entrée du centre de congrès)
Allons, messieurs, un peu de calme ! S'il vous plaît, restez groupés !
(Haussant le ton afin de dominer le brouhaha)
Donnez-vous la main ! Ce sera plus facile ! Donnez-vous la main deux par
deux...
(Elle court en tous sens, les aveugles n'en faisant qu'à leur tête et
s'égaillant dans toutes les directions, certains se cognant contre le
lampadaire, d'autres contre la bouche d'incendie)
.
Richard Willis (à lui-même)
Se donner la main ? Quelle idée ! Je veux bien, moi, donner la main, mais à
qui, nom d'un chien ?
(Willis se poste sur le devant de la scène. Il y restera pendant le dialogue
qui suit. Au hasard, il fait tournoyer son bras droit autour de lui en
pivotant sur ses pieds. Ce faisant, il heurte au visage son voisin immédiat,
William Comet)
Comet (criant)
Eh, faites donc attention, mon vieux ! Vous m'avez mis le doigt dans l'oil
!
Willis (désolé)
Oups ! Pardon !
Comet (se calmant aussitôt)
Bon, bon... Ce n'est rien, après tout...
Willis (en continuant de balancer son bras n'importe où dans un rayon
d'environ un mètre cinquante autour de lui)
Mais où êtes-vous donc ? Je ne vous trouve plus...
Comet
Ici ! Je suis ici !
(Il agrippe soudain sa main. Ton victorieux)
Ah, ah ! Je vous tiens !
Willis (amusé)
Et ne me lâchez plus !
Comet (assurant sa prise)
Ne vous en faites pas, je vous tiens bien !
Willis (réagissant après que Comet eut serré sa main de plus en plus fort)
Eh ! Mais vous me faites mal !
Comet
Faudrait savoir ce que vous voulez...
Willis
Bon, bon... Ne me lâchez pas, mais serrez moins fort ! Il n'y a pas le feu,
tout de même...
Comet
Allez savoir ! Si ça se trouve, tout est en train de brûler autour de nous !
Willis (après un instant de réflexion, sur le ton de la confidence)
C'est vrai qu'on ne peut jamais être sûr de rien... Tenez, par exemple : on
me dit certes quand c'est le jour, quand c'est la nuit, à quoi ressemble tel
homme ou telle femme, ce qu'est un coucher de soleil, toutes ces sortes de
choses. On va même jusqu'à me dire que je porte beau, que j'ai les cheveux
bien coupés et la démarche élégante. On me raconte plein de choses que je
suis bien forcé de croire, faute de pouvoir jamais vérifier par moi-même.
Comet (hochant la tête)
Etre aveugle, c'est pire que la plupart des autres infirmités qu'on m'a
décrites. Du moins, j'en suis persuadé... Parce qu'on ignore ce que les mots
veulent réellement dire. Pour nous, le monde entier est une abstraction, un
ensemble de signes indéchiffrables...
Pritchard (après avoir réussi à construire un semblant de rang)
Allons, allons ! Pressez-vous, messieurs ! Il est déjà neuf heures ! Le
congrès va bientôt commencer et nous ne sommes pas encore parvenus dans la
salle !
(Après avoir joué des bras et poussé les autres aveugles, dont Willis et
Comet, dans la direction du rang)
Avancez en vous tenant par la main deux par deux ! Vous n'avez qu'à suivre
ceux qui vous précèdent en écoutant le bruit de leurs pas ou, si vous le
jugez utile, en posant votre autre main sur leurs épaules... Faites un petit
effort, ce n'est pas difficile, tout de même...
Premier aveugle (protestant)
Ecouter le bruit de leurs pas ? Mais vous êtes dingue ?
Deuxième aveugle (même jeu)
Vous croyez qu'on nous guide comme ça ?
Premier aveugle (s'échauffant)
Vous nous prenez pour quoi ? De la volaille sur pattes ?
Deuxième aveugle
On n'est pas des gosses, nom d'une pipe !
Premier aveugle
Qui nous a dégotté ce guide ?
Deuxième aveugle
C'est pas un guide, c'est un aboyeur public !
Premier aveugle
Une aboyeuse, vous voulez dire ?
Deuxième aveugle
Ouais ! Une aboyeuse !
Premier aveugle
On a faim !
Deuxième aveugle
Le congrès ! On veut assister au congrès !
Premier aveugle
On y a droit ! On a payé pour ça !
Deuxième aveugle
Ouais... Ou alors on s'en va...
Willis ( à son voisin qu'il tient toujours par la main)
Je m'appelle Willis, Richard Willis...
Comet
Enchanté ! Moi, c'est Comet, William.
Willis
William Comet ?
Comet
Exactement.
Willis (d'un air connaisseur)
Pas mal, comme nom.
Comet
N'est-ce pas ?
Willis
Avez-vous jamais vu vos parents ?
Comet
Non, et vous ?
Willis
Moi non plus.
Comet (pince sans rire)
Peut-être ne connaissons-nous pas notre chance...
Willis (ricanant)
On me l'a déjà faite, celle-là.
Comet
Ah bon ? Désolé.
Willis
Ne vous excusez pas. J'aime les rigolos...
Comet (enjoué)
Avec moi, vous ne risquez pas de vous embêter.
Willis (satisfait)
D'accord. Je ne vous lâche plus !
(Entre-temps Miss Pritchard a réussi à rassembler tous les aveugles en deux
rangs d'oignons au bas de l'escalier. Elle saisit le premier " couple " en
tirant le bras de l'un des deux aveugles et l'entraîne à sa suite jusqu'à la
dernière marche de l'escalier.)
Premier aveugle (Pritchard lui broie le bras gauche)
Eh ! Doucement !
Pritchard
Taisez-vous ! Sinon, nous n'en finirons jamais !
Premier aveugle
Mais je ne veux pas en finir.
Pritchard
Et cessez de faire le mauvais esprit !
(Ecouré, l'homme se tait et se laisse remorquer comme un gosse.
A la queue-leu-leu, les autres " couples " de non-voyants se mettent en
branle et montent l'escalier. Willis et Comet ferment la marche. Bruits de
coups de canne sur les marches.)
Willis (sur le point de gravir la première marche, mais s'arrêtant, songeur)
Tiens ! J'ai l'impression que nous sommes les derniers !
Comet (affirmatif)
C'est exact. Personne ne nous suit.
Willis
Comment pouvez-vous en être sûr ?
Comet
J'ai l'oreille fine.
Willis (saisissant le prétexte pour entamer une discussion. Immobile, ayant
toujours le pied sur la première marche)
L'oreille fine ? Moi aussi, j'ai l'oreille fine, comme tous les aveugles...
Ca ne suffit pas à éliminer toutes les possibilités de mouvement dans
l'espace. Il y a tellement d'être humains voyants, mobiles, sourds et
maladroits qu'il faut perpétuellement demeurer sur ses gardes, même et
surtout lorsqu'on pense être seul quelque part sur cette fichue planète.
Comet (songeur)
Oui... Il y a toujours quelqu'un pour vous bousculer, vous foncer dessus ou
carrément vous piétiner. A croire que le monde est surpeuplé !
Willis (dubitatif)
Mais vous, vous avez l'oreille encore plus fine...
Comet
Peut-être. Pourquoi pas ?
Pritchard (du haut des marches, toujours agitée)
Messieurs, messieurs, pressons-nous. On se tient toujours par la main et on
me suit en silence !
Premier aveugle (au haut des marches également)
On suit qui ?
Deuxième aveugle (à côté du premier aveugle, s'adressant à lui)
Comment saura-t-on si on vous suit ?
Premier aveugle
Je ne sais même pas à quoi vous ressemblez ? Etes-vous brune ou élégante ?
Moche ou blonde ? Grande ou maigre ? Grosse ou petite ?
Deuxième aveugle
On vous suit à l'odeur ou quoi ?
Premier aveugle
Jamais eu un guide aussi lamentable !
Deuxième aveugle
Ca, un guide ? Laissez-moi rire !
Premier aveugle
Pft !
(Pritchard a entendu cet échange avec écourement, mais ne réagit pas. De
guerre lasse, elle se résout à empoigner à nouveau un aveugle au hasard pour
franchir le seuil de l'immeuble. Toute la troupe se met en mouvement à sa
suite, toujours en se tenant deux par deux par la main. Comet et Willis,
restés les derniers en bas de l'escalier, se sentent attirés par les autres
et commencent à gravir celui-ci)
Comet (enjoué)
Et youpie ! Et ça repart !
Scène 3 : Willis, Comet, Arthur Phelps
(Attiré par le brouhaha, Arthur Phelps, un chanteur noir aveugle, muni lui
aussi d'une canne blanche, débouche sur la scène. Il s'avance au milieu de
la scène, puis, à l'oreille, se dirige vers le bas de l'escalier, soit vers
Willis et Comet. Il n'a pas la moindre idée de ce qui se prépare au Centre
de congrès, mais a compris qu'il s'agit d'un groupe d'aveugles et a décidé
de s'incruster, en quête d'une aubaine quelconque : repas gratuit, etc. Il
grimpe l'escalier derrière Comet et Willis.)
Willis
Nous finirons par être en retard...
Comet
La belle affaire !
Willis
Un congrès, c'est un congrès... Ils ne pensent aux aveugles qu'une fois par
an, on ne va pas leur donner l'occasion de le regretter.
Comet
Comme vous voudrez...
(Willis et Comet débouchent au-dessus de l'escalier. Arthur Phelps les suit
en donnant de petits coups de canne.)
Comet (se retournant et faisant dès lors face à Phelps)
Tiens ? Il y a quelqu'un derrière nous ?
Arthur Phelps (heureux de pouvoir saisir la balle au bond)
En effet. Je m'appelle Arthur Phelps.
Comet (mondain)
Je suis enchanté. William Comet, aveugle de naissance. Et voici à ma droite
Richard Willis, qui lui non plus n'a jamais vu sa mère...
Phelps
Ravi, positivement ravi... Je suis né aveugle, moi aussi.
Willis
Etes-vous déjà venu au congrès annuel ?
Phelps (surpris, essayant de comprendre de quoi il s'agit)
Au congrès... ? Non, non... Pourquoi ?
(Les deux aveugles blancs rient.)
Willis
Je suis un vieil habitué de ce genre de festivités !
Comet
Moi aussi !
Phelps (s'efforçant toujours de comprendre)
Eh bien, pour moi, ce sera une première...
Willis (sur le ton de la confidence)
Vous savez, pour parler sérieusement, ces congrès ne valent pas tripette.
Mais que ceci reste entre nous, n'est-ce pas ?
Phelps
Euh... Bien sûr, bien sûr... Comptez sur moi...
Comet
Le principal, c'est qu'on s'y amuse.
Phelps (l'air convaincu)
Absolument...
Willis (faisant mouvement vers le seuil)
Allons-y ! Je n'aimerais pas que nous soyons les derniers.
Comet
De toute manière, on ne nous le dira pas... C'est d'ailleurs tout l'intérêt
de notre condition, messieurs : il y a une foule de choses dont on ne pourra
jamais nous accuser... Alors profitons-en et soyons résolument en retard !
Willis (toussotant)
Il ne faut pas exagérer... Nous devons montrer que nous sommes à la
hauteur...
Comet
Faire nos preuves ? C'est ce que vous voulez dire ?
Willis
Oui, démontrer aux voyants que nous sommes aussi capables qu'eux d'arriver à
l'heure à un rendez-vous...
Comet
Croyez-vous qu'ils en aient jamais douté ?
Willis
Eh bien, oui...
Comet
Foutaises ! Ils savent très bien de quoi nous sommes capables. Ils le savent
tellement bien qu'ils nous encouragent à nous déplacer tout seuls.
Willis
Cependant...
Comet
Vous leur facilitez la tâche en vous croyant sans cesse obligé de faire la
preuve de vos capacités.
Willis
Pourtant...
Comet
Nous sommes des seigneurs, mon cher ! Nous n'avons pas le don de la vue,
mais nous avons bien d'autres talents, dont les voyants n'ont pas idée...
Nous sommes les rois du monde souterrain, nous régnons sur le royaume des
ténèbres. Dans la nuit la plus noire, il n'est aucun voyant qui puisse
rivaliser avec le moins habile d'entre nous.
Phelps (admiratif)
Comme c'est vrai...
Willis
Mais...
Comet
Posez-vous la question : un voyant pourrait-il faire ce que vous faites ?
Saurait-il se diriger comme vous, à l'aveuglette dans une ville inconnue ?
Saurait-il interpréter comme vous les odeurs, les éclats de voix, les
bruits, la force du vent, toutes ces minuscules signaux émis par le paysage
autour de vous ? La réponse, vous la connaissez... Nous sommes des seigneurs
qui régnons sur un territoire fait de pénombres et de mystères... Il faut
vous faire respecter, mon cher ! Tout est là...
Willis
Des seigneurs ?... Mais tout à l'heure, vous disiez que nous sommes les plus
mal lotis, que le sens même des mots nous échappe..
Comet (d'abord haussant le ton, puis chuchotant)
Et alors ? Nous sommes les empereurs du non-dit ! Le mystère nous colle à la
peau, il n'y a que nous qui sachions combien vain est le monde... C'est ça,
notre secret ! Et puis, il n'y a pas que les mots ! Il y a les bruits, les
sons, les mélopées, la musique...
Willis
La musique ?
Comet
Personne n'écoute mieux la musique que nous ! Les notes nous parlent, à
nous, elles nous racontent leur histoire sans détours... Elles sculptent le
silence autour de nous pour nous envoyer des représentations de l'idée de
beauté...
Willis
Peut-être... La beauté, est-ce que je sais seulement ce que c'est ?...
Phelps (intéressé)
Excusez-moi... A ce sujet, juste une question, si vous me permettez... je
voudrais savoir... Etes-vous musiciens ?
Willis (étonné)
Plaît-il ?
Comet (répondant sans hésitation)
Oh non. Mais ça m'aurait beaucoup plu. J'adore la musique.
Willis
Moi aussi, moi aussi...
Phelps
Vous aussi, vous adorez la musique ? Ou vous aussi... vous n'êtes pas
musicien ?
Willis
Je... J'adore la musi... la musique.
Phelps (avec une nuance de déception dans la voix)
Oh ! Je croyais, enfin... J'espérais que vous seriez musicien.
Comet
Mais vous, vous jouez d'un instrument, Monsieur Phelps ?
Phelps
Oui, je joue de la guitare...
Willis
Tiens ?
Phelps
... et je chante.
Comet (enthousiaste)
Formidable ! Sensationnel ! J'espère que vous aurez l'occasion de nous
donner une aubade...
Phelps (s'étranglant)
Une quoi ?.
Comet
Une aubade. Un concert, si vous préférez...
Phelps
Ah ! Oui, quand vous voulez. Il faut juste que je récupère ma gratte...
Comet (s'étranglant à son tour)
Votre quoi ?
Phelps
Ma caisse... Ma cognée... Mon bébé... Enfin, mon instrument, quoi.
Comet
Votre guitare, en somme ?
Phelps
Tout juste...
Comet
Parce que vous l'avez égarée ?
Phelps
Euh... Non, ce n'est pas ça. Je l'ai mise en gage, vous comprenez ?
Comet
Non, pas du tout.
Phelps
Ma caisse se trouve bloquée chez un prêteur sur gages... Vous n'avez jamais
entendu parler des prêteurs sur gages ?
Comet (après un temps de réflexion)
Mon banquier m'a un jour parlé de cette sorte de gens... Une race à part, si
je ne m'abuse, non ?
Phelps
On peut le dire comme ça.
(Tout en parlant, les trois hommes sont arrivés devant la porte d'entrée de
l'immeuble, soit au bout de la scène. Ils passent la porte.)
(Rideau)
Acte 2
(Décor : Au fond à gauche de la scène, une tribune placée légèrement de
biais par rapport au public, de sorte que l'orateur à la tribune se présente
des trois quarts à la salle. Un énorme microphone d'avant guerre surplombe
le pupitre de la tribune. Des haut-parleurs pendent aux coins de la salle.
Devant la tribune, les unes à la suite des autres depuis la tribune jusqu'au
devant de la scène, sont placées trois rangées de sièges. Celles-ci sont
disposées légèrement de biais par rapport au public, selon le même
alignement que la tribune. La troisième rangée va jusqu'au devant de la
scène sur la droite. Les sièges se présentent comme des strapontins de
cinéma, mais avec davantage d'espace entre eux de manière à ce qu'on puisse
facilement se lever et se mouvoir sans déranger ses voisins.
La première rangée, soit la plus proche de la tribune, est occupée par des
mannequins censés figurer des aveugles passifs. La deuxième rangée est
occupée par le premier et le deuxième aveugles. La troisième est occupée par
Richard Willis, Arthur Phelps et William Comet, dans cet ordre. Au fond à
droite de la scène, se dresse le mur latéral de la salle du Centre de
congrès : il sera par exemple tapissé de velours ocre.
Cette disposition doit permettre d'inclure le public dans l'assistance au
congrès des aveugles. En même temps, elle doit offrir une certaine liberté
de mouvement aux six acteurs en scène, de manière à compenser la relative
inertie inhérente à la tenue d'un congrès.
Par un jeu d'éclairages, on concentrera l'attention tantôt sur l'animateur à
la tribune, tantôt sur les aveugles de l'assistance, selon celui ou ceux qui
s'expriment et selon qu'ils s'adressent à tous ou qu'ils parlent entre
eux. )
Scène 1 : l'animateur du congrès Geoff Binks, Willis, Comet, Phelps, premier
aveugle, deuxième aveugle
L'animateur et orateur Geoff Binks (prenant place à la tribune et manipulant
le microphone)
Chers amis, je vous souhaite la bienvenue à tous en Géorgie ! Et je vous
souhaite la bienvenue au Centre de congrès d'Atlanta où, croyez-le bien,
tout le monde se coupera en quatre afin vous que vous ayez un agréable
séjour et que vous en gardiez le meilleur souvenir ! Le Comité
d'organisation est très heureux que vous vous soyez déplacés aussi nombreux
pour le cinquième Congrès des aveugles des Etats de la Côte Est. Car vous
êtes venus en nombre, mes amis ! Je suppose que vous vous en êtes aperçus...
Comet (donnant un léger coup de coude à chacun de ses voisins et s'adressant
exclusivement à eux)
Il pourrait choisir ses expressions, le voyant !
Willis (opinant)
Il le fait exprès, j'en suis sûr...
Phelps
Je lui trouve la voix un peu lourde...
Binks (éructant dans son micro et jouant des bras pour ponctuer ses phrases)
Vous êtes près d'une centaine à vous être déplacés. Ce qui démontre combien
vous êtes formidables !
Phelps (ahuri, à ses voisins)
Vous avez entendu ? Il me trouve formidable !
Comet
Ne vous laissez pas impressionner. Ce ne sont que des mots...
Willis
Des mots vides de sens...
Binks (à tous, poursuivant)
Nous allons passer ensemble une journée fantastique. Je le sens... C'était
écrit : tout a été préparé de main de maître pour que tout se déroule au
mieux.
Phelps (radieux)
Oui, oui, oui... J'aime qu'on me parle sur ce ton.
Willis
Vous n'êtes pas exigeant.
Binks
Ce soir, quand vous retournerez à votre hôtel, vous aurez la satisfaction
d'avoir appris des choses d'un intérêt primordial pour la suite de votre
vie. Car nous avons choisi des sujets parfaitement adaptés à vos besoins,
vous pouvez nous faire confiance...
Phelps (étonné)
Comment ce type peut-il savoir ce dont j'ai besoin ?
Comet
En réalité, il n'en a aucune idée...
Willis
Et il s'en fiche...
Comet
Eperdument...
Phelps
La seule chose dont j'ai besoin, c'est du pognon.
Binks (à tous)
Quand vous sortirez d'ici, vous marcherez d'un pas plus léger. La vie vous
paraîtra un peu moins pesante qu'auparavant. Vous verrez, c'est absolument
étonnant, ce qu'on peut apprendre en une journée comme celle-ci...
Phelps
Etonné, je le suis déjà...
Willis
Ce qui est surtout étonnant, c'est le nombre de stupidités qu'il peut
débiter en si peu de phrases...
Comet
Oui, je préférerais un discours plus académique : cela aurait le mérite de
la franchise. Tandis que là...
Willis
Mettons qu'il nous bassine.
Comet
Voilà.
Binks (à tous)
Merci, mes amis, merci. Ce Congrès est d'ores et déjà un succès, parce que
vous êtes là, nombreux et confiants, et que...
(Binks s'interrompt, cherche ses mots : c'est le trou. Il fouille ses
poches, ne trouve aucun papier, aucun aide-mémoire ou pense-bête. On sent
l'inquiétude le gagner.)
Parce que... Euh...
(Il s'éponge le front avec son mouchoir. Un filet de morve se met à couler
sur son front. Il a oublié qu'il avait un rhume et qu'il venait de se
moucher cinq minutes plus tôt.)
Et merde !
(Relayé par les haut-parleurs, le gros mot rugit dans la salle, à la
stupéfaction du public.)
Veuillez m'excuser... Euh... Je disais donc que grâce à vous, ce Congrès
s'avère d'ores et déjà un succès... Euh...
(Il cherche toujours ses mots. En vain)
Premier aveugle (raillant)
Pourquoi ?
Deuxième aveugle
Oui, pourquoi est-ce un succès ? J'aimerais bien le savoir...
Binks
Parce que... Euh...
Premier aveugle
Allez-y ! Videz votre sac, mon vieux ! Ne vous gênez pas pour nous...
Deuxième aveugle
Dites-nous tout.
Binks (épuisé d'avoir tant cherché et lançant comme un cri ultime)
Euh... Parce que je vous aime tous !
Premier aveugle (ricanant)
A d'autres !
Deuxième aveugle (ricanant également)
Ca , c'est la meilleure de l'année !
Phelps (s'adressant tour à tour à Wills et à Comet et faisant mine de se
lever à nouveau)
Dites, les gars: ce ne serait pas une partouze, des fois, votre congrès ?
Parce que si c'est ça, j'aime mieux m'en aller... Rendez-vous compte : je
viens d'entendre ce type affirmer qu'il m'aime ! C'est un monde...
Comet (riant doucement)
.
Non, rassurez-vous ! C'est tout ce qu'il y a de sérieux, en dépit des
apparences. Mais s'il vous plaît, restez, vous ne le regretterez pas : on
s'amuse toujours beaucoup... entre non-voyants.
Phelps
Si vous le dites...
(Phelps se calfeutre dans son siège, résolu à attendre la suite)
Binks (qui a retrouvé ses papiers et regagné quelque assurance)
Messieurs, messieurs, votre attention, s'il vous plaît !...
(Brouhaha allant decrescendo)
Si vous le voulez bien, nous allons passer à la suite du programme...
Messieurs, voici le premier sujet que je vais avoir le plaisir de soumettre
à votre réflexion : comment identifier différents milieux ou environnements
sociaux dans lesquels vous êtes susceptibles d'évoluer et comment adapter
votre comportement en conséquence ?
(Un temps. La salle est silencieuse, mais les aveugles semblent perplexes.)
Euh... Voulez-vous que je répète ?
Premier aveugle
Non ! Quelle idée ? Comme si ça ne suffisait pas...
Deuxième aveugle
Continuez, nous sommes toute ouïe...
Binks
Bien...Euh... Plus précisément, je vais vous entretenir d'un problème que
vous devez rencontrer souvent lorsque vous vous déplacez de manière
autonome. Voici de quoi il s'agit... Vous êtes adultes, la plupart d'entre
vous savent comment utiliser les services des transports en commun dans la
ville, et certains sont sans doute même capables de voyager seuls d'une
ville à l'autre...
Phelps (s'adressant autant à ses compagnons qu'à l'animateur)
Je pense bien , Johnny!
Comet (étonné, à Phelps)
Vous connaissez l'orateur ?
Phelps
.
Non, pourquoi ?
Comet
Mais... Vous l'avez appelé Johnny...
Phelps
Ah ? C'est juste une manière de parler, vous comprenez. J'aurais pu dire :
Buddy. Ou Billy. Ou Jimmy. Ou...
Comet
D'accord, d'accord. J'ai saisi...
Willis (en posant un coude sur les cuisses de Comet qui grimace sous la
douleur)
Vous voyagez souvent d'une ville à l'autre ?
Phelps
Bien sûr, mon pote ! Je ne pourrais pas faire autrement ! Question de
survie, vous comprenez ?
Willis
Non...
Comet
Vous me faites mal ! (repoussant le bras de Willis)
Willis
Oh pardon !
Phelps
Je vais d'une ville à l'autre pour gagner ma croûte. Mais je ne suis pas
seul, c'est vrai...
Willis
Ah bon ?
Phelps
Non, je voyage toujours avec ma caisse !
(Sur ce, Phelps rit de toutes ses dents. Il rit sans retenue, de sorte qu'à
la tribune, Geoff Binks ne peut pas l'ignorer.)
Binks
Hum ! (Haussant la voix dans le micro) Je souhaiterais bénéficier de votre
attention un moment encore. Vous seriez gentils de bien vouloir m'écouter.
Merci !
(Comprenant le message, les trois compagnons mettent fin à leur discussion
et se montrent à nouveau attentifs)
Binks (poursuivant son exposé)
Quand vous vous déplacez, il peut arriver que vous vous trouviez subitement
dans des endroits réservés aux gens de couleur. Dans les autobus, les trains
ou les restaurants, les emplacements destinés aux nègres sont clairement
indiqués par des pancartes ou des signaux. Le problème, c'est que vous ne
pouvez pas voir ni, forcément, lire ces signaux...
(Sur son siège, Arthur Phelps se montre de plus en plus agité. On le sent
bouillir intérieurement.)
Je voudrais vous donner quelques ficelles pour vous permettre malgré tout
d'identifier ces endroits. Il existe plusieurs moyens... Le plus simple,
c'est de les sentir...
Premier aveugle (l'interrompant)
Qui ? Les endroits... ou les nègres ?
Deuxième aveugle
C'est quoi, un nègre ?
(Il y a ensuite un énorme brouhaha, chacun des aveugles y allant de sa
réflexion personnelle : Et moi, je pense que... Mais non... Mais si... Vous
avez raison... Un nègre blanc, vous connaissez ? Si je suis blanc, je ne
suis donc pas noir... Mais nous sommes tous blancs... Ou noirs, allez
savoir... Etc... Phelps ne participe pas à ce débat, mais se tient
silencieux.)
Binks (criant dans son micro)
Allons, messieurs ! S'il vous plaît ! Messieurs ! Du calme ! Je répondrai à
toutes les questions. Mais dans le calme et la discipline.
(Les aveugles protestent pour la forme, mais finissent par se taire.)
Soyons sérieux, messieurs: nous savons tous ce qu'est un nègre ! C'est un
homme dont la peau est noire, alors que la vôtre est blanche. C'est aussi
simple que cela...
Premier aveugle
Mais pour nous, quelle différence cela fait-il ?
Binks (saisissant l'occasion)
Excellente question ! Comme vous êtes aveugles, il vous est difficile de
faire la part des choses. C'est précisément le thème que je me proposais
d'étudier avec vous... Comme je le disais tout à l'heure, vous pouvez les
sentir... Qui donc ? Mais les nègres, pardi ! Car les noirs sentent, ne me
dites pas que vous ne l'avez jamais remarqué... Ils sentent une curieuse
odeur, un mélange de musc et d'huile quand vous avez de la chance et que
vous avez affaire à des nègres qui savent rester à leur place, ou bien des
relents d'égouts quand vous redoublez de malchance et que vous avez affaire
à des êtres fondamentalement malsains.
Si donc vous prenez le train, que vous montez dans un wagon et que vous
sentez ce genre d'odeur, c'est que vous vous êtes trompé et que vous vous
trouvez dans un compartiment réservé aux gens de couleur. Dans ces cas-là,
une seule chose à faire : changer de compartiment et, sans doute, de wagon.
(Rendu furieux par ces propos, Arthur Phelps donne une solide bourrade du
coude à son voisin de droite.)
Comet (en gémissant)
Aïe ! Faites donc attention, Arthur ! Vous avez manqué m'éventrer !
Phelps (pestant, mais ne s'adressant qu'à Comet et Willis)
C'est que je trouve ce discours insensé !
Comet
Ah bon ?
Phelps
Franchement, William, trouvez-vous que je sente mauvais ?
Comet
Hein ? Mais non, quelle idée saugrenue !
Phelps
Pourtant, je suis noir.
Comet (abasourdi)
Plaît-il ?
Willis (qui a tout écouté)
Qu'est-ce que vous dites ?
Phelps
Je suis noir de peau. Un nègre, si vous préférez... Vous avez un nègre assis
à côté de vous.
Comet
Mais en êtes-vous sûr ?
Phelps (froidement)
Ca fait trente ans qu'on me le répète tous les jours.
Willis
Ca alors ! Si je me doutais !
Comet
J'avoue que je suis surpris, moi aussi.
Phelps (sarcastique)
Maintenant vous allez peut-être me découvrir une odeur.
Willis
Quelle idée ? Jamais de la vie, Arthur, voyons...
Comet
Mais comment avez-vous fait pour parvenir jusqu'ici ? Pour autant que je le
sache, c'est un congrès de blancs...
Phelps
Je me suis invité. Ce n'était pas difficile : vous faisiez un tel désordre à
l'entrée de l'immeuble. Je n'ai eu aucun mal à me glisser parmi vous...
Willis (comme s'il y connaissait quelque chose en matière de grivèlerie)
Bien joué, Arthur.
Comet
Au fond, tout ça ne change pas grand-chose. Pour nous, vous restez Arthur
Phelps, un aveugle sympathique comme nous...
Willis
C'est vrai que nous sommes sympathiques.
Phelps (insistant)
Oui, mais je suis noir. Vous l'avez entendu : je ne suis qu'un nègre. Pour
eux, ça veut dire un moins que rien, un gars qui pue et qu'il faut isoler...
Comet
Bêtises que tout cela ! Noir ou blanc, pour nous, qu'est-ce que cela change
? Je ne peux pas voir votre peau, vous ne pouvez voir la mienne et si ça se
trouve, celle de Richard est peut-être de couleur jaune. Allez savoir !
Phelps
C'est marrant, je me suis déjà fait cette réflexion. Je me suis même
demandé...
(Il s'interrompt, gêné)
Mais vous allez rire et vous moquer de moi...
Willis
Jamais de la vie !
Comet
Pas du tout ! Allez-y. Continuez.
Phelps
Eh bien, je me suis demandé si c'était vrai, tout ça : ces différences de
couleur de peau...
Willis
Vous voulez dire...
Phelps
Que c'est peut-être une invention des voyants. Après tout, qu'est-ce qui
nous prouve que ce soit la réalité ? Peut-être sommes-nous tous blancs...
Comet
Ou noirs...
Willis
Ou rouges...
Phelps
Paut-être fait-on croire à certains qu'ils sont moins que les autres. A ceux
qu'on a arbitrairement baptisés " nègres "...
(Un temps.)
Vous voyez ?
Comet et Willis (ensemble, avec sérieux, en insistant sur le verbe " voir")
Pour une fois, je dois admettre que vois ce que vous voulez dire...
Binks (à tous, poursuivant son exposé)
Un autre moyen très simple d'identifier la race à laquelle appartiennent les
gens qui vous entourent, est d'analyser sommairement la langue qu'ils
parlent. Car les nègres parlent américain, certes, mais ils ne le parlent
pas comme vous et moi. Vous avez certainement déjà eu l'occasion de le
remarquer : ils parlent une sorte de sabir fait de mots anglais et d'autres
mots qu'ils ont - disons - empruntés à différents idiomes.
Premier aveugle
Idiome vous-même !
(Tous les aveugles éclatent de rire. Même Arthur Phelps.)
Binks (après un temps, l'air pincé, tout en balayant l'assistance du regard)
Messieurs, je vous en prie... Je disais donc... Euh... Je disais donc...
(Il découvre soudain le visage noir d'Arthur Phelps au troisième rang. Il
le fixe et, sous le coup de la surprise, lâche :)
Nom de Dieu ! Un noir !
(Ahuri, la bouche en rond, il continue de fixer le visage de Phelps, tandis
que dans l'assistance, des exclamations alternent avec de petits rires
gênés.)
Premier aveugle
Vous pourriez rester poli...
Deuxième aveugle
Ce discours me semble un peu décousu, non ?
Premier aveugle
Pas de doute, c'est du bon américain.
Deuxième aveugle
Vous croyez que les noirs disent cela autrement ?
Premier aveugle (plaisantant)
.
Qui vous dit que je ne suis pas noir moi-même ?
Binks (secouant la tête comme pour s'extirper d'un mauvais rêve)
Messieurs ! Messieurs ! S'il vous plaît...
(Il se reprend, décide d'oublier Phelps, tape du poing sur le pupitre devant
lui)
Allons ! Je vois que vous ne m'avez pas bien compris. Je vais reprendre mon
exposé là où vous avez perdu pied... Qu'est-ce qu'un blanc ? Qu'est-ce qu'un
noir ? Voilà la question.
Premier aveugle (à Binks, insistant)
Pour nous, quelle différence cela fait-il ?
Binks
Quelle différence ? Mais ne voulez-vous pas comprendre qu'il en va de votre
bien-être, de votre santé, de votre richesse et de celle de vos proches ?
Vous êtes blancs et en tant que tels, vous avez droit à des égards ! La
société américaine tout entière vous doit des égards...
(Il s'interrompt une nouvelle fois. Au milieu de la salle, Phelps s'est levé
et brandit à présent le poing. Il le fait silencieusement, dégageant une
impression de dignité telle que l'espace d'un instant, Geoff Binks s'en
trouve interloqué. Il finit par décider d'ignorer la manifestation
silencieuse de Phelps, hausse les épaules et reprend:)
Euh... En toute chose, le noir et le blanc adoptent un comportement
différent. Vous êtes aveugles, certes, mais même aveugles, il y a dans votre
attitude générale, dans votre manière d'appréhender la vie et de concevoir
vos relations avec autrui des caractéristiques typiques du blanc. On peut
résumer celles-ci en une seule : la noblesse.
(Binks marque un nouveau temps d'arrêt, contemplant Phelps qui est resté
debout, figé dans la même attitude. On sent qu'il s'interroge sur le sens
même de ses paroles. Il poursuit en récitant d'une voix neutre.)
Vous êtes tous nobles. Vous êtes nobles parce que vous êtes blancs ! Vous
êtes le peuple élu. Elu de Dieu, élu du sort. Vous êtes les maîtres de cette
planète et tous les autres peuples vous doivent le plus grand respect.
(Il étouffe un éternuement avant de conclure)
Blancs vous êtes, blancs vous resterez. Remerciez Dieu de vous avoir choisis
et faites en sorte de toujours vous en montrer dignes. Merci !
Deuxième aveugle
Amen !
(Binks s'éponge, boit un verre d'eau puis descend de la tribune. Au
passage, il jette un dernier coup d'oil vers l'assistance. Il voit Phelps se
rasseoir lentement. Ce dernier conserve une forme de dignité étincelante
même en ce moment où il doit se plier en deux pour retrouver le rabattant de
son siège. On sent Binks hésiter sur l'attitude qu'il convient d'adopter. Il
finit par hausser les épaules et, du pied de la tribune, s'adressant d'une
voix forte au public, lance :)
Il est dix heures, messieurs, nous allons observer une petite pause. Une
pause café, bien entendu. Pour votre facilité, vous pouvez rester à votre
place. Des garçons vont passer parmi vous pour vous servir une collation. A
toute à l'heure !
(Binks quitte la scène. Deux garçons entrent dans la salle. Chacun porte un
plateau avec thé, café, biscuits. Les garçons commencent par servir -
fictivement - les aveugles-mannequins au premier rang, puis les deux
aveugles au deuxième rang.)
Scène 2 : Willis, Comet, Phelps, premier aveugle, deuxième aveugle, premier
garçon, deuxième garçon
Phelps (à ses voisins)
Vous l'avez entendu ? Vous avez entendu ce suppôt de Satan ? Voilà comment
on nous traite ! Comme des moins que rien ! Il a osé parler de relents
d'égout ! C'est scandaleux !
Comet
Allons ! Ne vous mettez pas martel en tête ! Ce ne sont que des mots...
Willis
Il ne faut pas nous mettre tous dans le même panier ! Nous ne vous traitons
pas comme ça, nous. Et nous sommes blancs, nous aussi. A ce qu'il paraît...
On est nobles, quoi...
(Il lâche un rire bref.)
Phelps
Je ne trouve pas cela drôle. Il a parlé de peuple élu, vous l'avez entendu
comme moi , non? Mais bon sang ! Tous les hommes ne sont-ils pas égaux
devant le Seigneur ?
Comet
Oh, vous savez, l'égalité, c'est une notion bien surfaite. Et puis,
franchement, Arthur, pour nous autres, aveugles, tout cela ne change pas
grand-chose. Nous resterons des parias de toutes façons.
Willis
Des marginaux.
Comet
Des exclus.
Willis
Des diminués.
Comet
Des handicapés...
(Phelps renifle violemment. Ses voisins sursautent.)
Willis (apeuré)
Hein ? Qu'est-ce que c'est ?
Phelps
Ce n'est rien. Ce n'est que moi, Arthur... Je suis enrhumé...
Comet (mondain, levant la tête, fermant les yeux)
Je sens l'odeur du café. J'ai justement un petit creux. Pas vous ?
Willis
Oui, j'ai moi aussi l'estomac dans les talons. J'espère qu'ils nous auront
mitonné quelque chose de bon.
Phelps
J'ai toujours un creux... Il est vrai que j'ai toujours faim.
Comet (tandis qu'un des deux garçons passe devant lui au deuxième rang)
Ah, ah ! Sentez-moi ce café ! Attendez ! Laissez-moi deviner... C'est un
mélange d'arabica et de robusta, relevé d'un soupçon de café vert, de
qualité supérieure bien sûr, torréfié à Atlanta même il y a à peine trois
heures.
Le premier garçon (l'ayant entendu pérorer)
Vous avez raison, monsieur. Mes félicitations...
Phelps (ébahi)
Comment savez-vous ça ?
Comet
La gastronomie, c'est mon violon d'Ingres. On peut être aveugle et avoir
plus de goût que le commun des mortels.
Phelps (sans comprendre)
Mais alors... Vous jouez du violon ?
Comet (riant)
Non, non ! C'est une façon de parler, cela signifie que j'aime la
gastronomie... Rien de plus.
Willis
Moi aussi, j'aime la bonne bouffe. Et le café... Je ne sais pas si c'est du
robusta ou autre chose, mais ça sent en effet rudement bon !
Phelps
Du moment qu'il y a quelque chose à se mettre sous la dent, moi, je suis
content.
Comet (avec humour)
Et puis, vous ne l'aurez pas payé cher !
Phelps
Exact...
Willis (heurtant régulièrement le dessus de son siège avec sa canne)
Quand est-ce qu'on nous sert ?
Phelps (écoutant les battements de canne)
Pas de doute, vous avez le sens du rythme.
Willis
C'est vrai que vous êtes un connaisseur... Mais dites-nous, Arthur, que
faudrait-il faire pour récupérer votre guitare ?
Phelps
Simple. Il suffit d'aller trouver le prêteur sur gages et de lui rembourser
le montant de son prêt...
Comet
Augmenté des intérêts, je suppose ?
Phelps
Evidemment.
Comet
Depuis combien de temps votre instrument croupit-il dans cette geôle ?
Phelps
Ca remonte à ma dernière arrestation. J'ai dû trouver des fonds pour payer
ma caution, vous comprenez... C'était il y a deux mois...
Comet
Et depuis lors, vous n'avez plus joué ? C'est tout de même incroyable !
Phelps
Non, ce n'est pas exact. J'ai rejoué depuis, heureusement d'ailleurs, sans
quoi je serais mort de faim à l'heure qu'il est... Simplement, à chaque fois
que je me produis quelque part, il faut que j'emprunte la gratte d'un
autre...
Comet
Pour quel motif aviez-vous été arrêté ? Tapage nocturne ? Grivèlerie ?
Phelps (amer)
Parce que vous vous imaginez qu'il leur faut un motif ?
Willis
A qui ? Aux flics ?
Phelps
Evidemment !
Comet (décontenancé)
Euh... Oui... Tout de même...
Phelps
Ils ont fait une descente dans un bar où je faisais danser les gens. Ils ont
emmené tous ceux qu'ils ont pu attraper. Il paraît que le patron du bar
vendait de l'alcool de contrebande...
Willis
Mais en quoi cela vous concernait-il ?
Phelps
En rien. Mais ils n'ont pas réussi à alpaguer le patron. Le gars avait des
yeux et des jambes : il s'est tiré vite fait... Tandis que moi...
Comet
Voulez-vous dire qu'ils vont ont bombardé patron de bar ?
Phelps
Bombardé, oui ! On peut le dire ! C'est ce qu'ils ont fait !
Comet (écoeuré)
Dans quel pays vivons-nous !
(Entre-temps, les garçons ont terminé de servir les aveugles des autres
rangées. Ils commencent à verser à boire à Willis.)
Le premier garçon
Thé ou café, monsieur ?
Willis (avec vigueur)
Café !
(Le garçon commence à le servir)
Le premier garçon (tout en plaçant la tasse avec habileté dans la main de
Willis)
Biscuits, Monsieur ?
Willis
Bien sûr ! Cette question !
(Le garçon dispose quelques biscuits sur une soucoupe qu'il lui tend
ensuite)
Le premier garçon
S'il vous plaît, monsieur.
Willis (les mains encombrées)
Si vous croyez que c'est facile ! Je n'ai que deux mains...
Le premier garçon
Voulez-vous que je vous aide, monsieur ? Que je tienne un instant votre
tasse ?
Willis
Et puis quoi encore ? Vous n'allez pas m'accompagner aux toilettes tout de
même ? Vous croyez qu'on ne sait rien faire, nous autres, aveugles ? Vous
nous prenez pour des infirmes ?
Le premier garçon
Oh non, monsieur. Certainement pas, monsieur. Excusez-moi.
(Il lève les yeux aux ciel)
Willis
Non mais !
Le deuxième garçon (qui est arrivé entre-temps, attiré par l'esclandre)
Que se passe-t-il ici ?
Le premier garçon
Rien. Monsieur estime pouvoir se débrouiller tout seul...
Willis
Et comment donc ? Mais parfaitement, monsieur ! Je me débrouille tout seul,
comme vous dites !
(Il laisse tomber quelques biscuits, renverse quelques gouttes de café)
Le deuxième garçon
Ah bon ? Très bien, très bien...
(Le premier garçon avance et se prépare à servir la personne suivante. Mais
en arrivant auprès d'Arthur Phelps, il a un mouvement de recul)
Le premier garçon (à son collègue, en aparté)
Mais c'est un nègre !
Le deuxième garçon (même jeu)
Pas possible !
Premier garçon (même jeu)
Faut-il... le servir quand même ?
Deuxième garçon (même jeu)
Je... Je ne sais pas. C'est... C'est peut-être un albinos... (même jeu)
Premier garçon
Il y a donc des albinos blancs qui sont noirs ? (même jeu)
Deuxième garçon (même jeu)
Faut croire...
Premier garçon (même jeu)
Dans le doute, faisons comme si de rien n'était.
Premier garçon (tout haut, à Phelps)
Café, monsieur ?
Phelps
Oh oui, mon garçon ! Certes oui ! Et ne crains pas d'en verser trop !
(Le garçon sert Phelps. Celui-ci prend son café, le boit d'une traite, puis
prend l'assiette de biscuits que lui tend le garçon et commence à les
dévorer. Le garçon commence ensuite à servir Comet)
Le garçon (à Comet)
Et vous, monsieur ?
Comet
Vous me servirez la même chose qu'à mes compagnons.
(Le garçon s'exécute)
Phelps (avalant la dernière bouchée d'un biscuit au chocolat)
J'ai rarement mangé d'aussi bons biscuits !
Comet
Mon cher Arthur, vous m'en voyez ravi. N'empêche, j'aimerais vous faire
goûter un jour un café que je fais venir tout spécialement de Colombie...
Phelps
Quand vous voulez, mon prince.
Comet
Ah ne me tentez pas ! Je serais capable de vous inviter.
Willis
Dites, les gars, j'ai une proposition à vous faire...
Le premier garçon (terminant de servir Comet)
Voici, monsieur.
Comet
Merci, mon brave.
Willis
Je disais donc que j'ai une proposition à vous faire.
Phelps
Eh bien ?
Comet
Nous vous écoutons.
Willis
Voilà... Je suggère que nous allions rendre visite à ce prêteur sur gages.
Nous avons le temps : toute l'après-midi...
Comet
Mais le colloque ?
Willis
Vous n'allez pas me dire que ces exposés vous passionnent ?
Comet
Certainement pas.
Willis
Alors ? Qu'en dites-vous ? Mh ?
Comet
Mais nous sommes inscrits... On va s'inquiéter de notre absence...
Willis
Aucun danger . Ils n'ont pas même été capables de noter la présence
d'Arthur.
Comet
On va manquer le déjeuner...
Willis
Au pire des cas, nous serons de retour dans l'après-midi.
Comet
Au retour, il faudra se faufiler à l'intérieur sans éveiller l'attention...
Willis
On prétextera s'être égarés. Cela n'aurait rien d'étonnant avec une pareille
organisation...
Comet
Bon, admettons. Mais qu'irions-nous faire chez ce prêteur sur gages ?
Willis
Eh bien, mais récupérer la guitare d'Arthur, évidemment !
Phelps
Oh ? C'est bien gentil de votre part, mais je n'ai pas les moyens de
rembourser.
Willis
Qui vous parle de rembourser ?
Phelps
Mais... Le prêteur, lui, en tout cas, il en parlera. Et quand je vous dis "
parler ", je suis sans doute optimiste.
Willis
Ne vous en faites pas pour ça, Arthur. L'argent, j'en fais mon affaire.
Phelps
Ah bon ?
Willis
Comme je vous le dis.
Comet (récapitulant)
D'accord, Richard, on débloque l'instrument d'Arthur. Vous et moi, nous
assumons la partie financière de l'opération. On se débrouille pour revenir
jusqu'ici et pour réintégrer le groupe... Mais tout ça pour quoi ? Que
gagnerons-nous dans cette aventure ? Je vous avoue que je ne saisis pas très
bien...
Willis (haussant les épaules)
Arthur pourra nous jouer son répertoire. Ce sera beaucoup plus intéressant
que de passer l'après-midi à écouter des discours creux...
Phelps (enthousiasmé)
Génial ! Je marche !
Comet (gagné par la bonne humeur de ses compagnons)
En ce cas... Moi aussi !
Willis
Parfait. Arthur, mon ami, dès ce moment nous mettons notre sort entre vos
mains. Conduisez-nous au magasin de ce butor qui, si ça se trouve, vous
inflige des taux d'intérêt absolument prohibitifs.
Phelps
Suivez le guide !
(En file indienne, les trois aveugles, se faufilent entre les sièges, puis
s'avancent le long de l'avant-scène avant de disparaître par le côté gauche.
Les deux garçons s'éclipsent aussi.)
Scène 3 : Binks, Miss Prichard, premier aveugle, deuxième aveugle
(Binks et Miss Pritchard entrent dans la salle par la droite de la scène
juste après le départ des trois aveugles. Binks fouille la salle du regard.
L'air indifférent, Miss Pritchard le regarde faire.)
Binks (déçu)
Je ne le vois plus. Parti, envolé ! C'est quand même incroyable!
Pritchard
Vous aurez rêvé...
Premier aveugle (à la cantonade)
Qui parle de rêver ?
Binks (à Pritchard)
Je vous jure que je l'ai vu comme je vous vois. Un grand noir tout
efflanqué, au visage sombre... Il se tenait là... au milieu de la salle...
Pritchard
Un noir sombre ?
Premier aveugle (sans comprendre)
Qui est noir sombre ?
Binks
Oui, enfin... Il avait une sale tête, quoi... Le genre qui ne vous revient
pas...
Pritchard
En tout cas, je ne le vois pas.
Binks
Il sera parti, voilà tout. Nous l'avons manqué. De peu, sans doute...
Peut-être a-t-il remarqué que je l'avais vu et a-t-il préféré disparaître.
Pritchard
Il aurait fallu qu'il eût une bonne vue...
Binks
Ouais, enfin... Vous me comprenez...
Pritchard
Tout serait rentré dans l'ordre, en somme ?
Binks
Hein ? Je... Je ne sais pas... Tout ça n'est pas normal, vous ne m'ôterez
pas de la tête qu'il se passe des choses bizarres ici.
Premier aveugle
Qu'est-ce qui est bizarre ?
Deuxième aveugle
Plaît-il ?
Pritchard
Je trouve au contraire que tout se passe fort bien.
Deuxième aveugle
Ah, vous trouvez, vous ?
Premier aveugle
Le café n'est pas bien terrible...
Deuxième aveugle
Les exposés sont fadasses...
Premier aveugle
Faibles, je les ai trouvés faibles...
Binks (furieux)
Mais écoutez-les ! On croirait qu'ils se paient ma tête !
Pritchard
En tout cas, je puis vous assurer qu'ils sont blancs, eux.
Premier aveugle
Mais qui êtes-vous, à la fin ? Qui parle ici ? C'est énervant, de ne jamais
savoir à qui on a affaire !
Deuxième aveugle
Je suis d'accord avec vous. Il y a un minimum de convenances à respecter...
(à Pritchard et Binks) Qui que vous soyez, vous auriez pu vous présenter...
Pritchard (aux deux aveugles)
Tout va très bien, messieurs, ne vous faites pas de souci... Nous ne faisons
que passer.
(A Binks) Allons, venez, vous voyez bien qu'il n'y a pas de noir ici.
Premier aveugle
Ah, c'était donc ça : vous recherchez un noir...
Pritchard
Mais non, mais non...
Deuxième aveugle
Un noir ? Je voudrais bien vous aider, mais ce ne sera pas facile...
Binks (soudain plein d'espoir, aux deux aveugles)
Un grand noir mince. Vous voyez qui je veux dire ?
Deuxième aveugle (avec malice)
Mais alors... C'est peut-être moi que vous cherchez ?
Premier aveugle (même jeu)
Ou moi ? Je suis très noir, à ce qu'il paraît...
Pritchard
Messieurs, voyons, vous n'êtes donc jamais sérieux ?
Deuxième aveugle
Ah mais, pardon ! Je suis on ne peut plus sérieux !
Premier aveugle
Parfaitement ! Qui me garantit que je ne suis pas noir ? Comment pourrais-je
en avoir jamais la certitude ?
Binks (décontenancé)
Pourtant, je l'ai vu comme je vous vois ! Il était là, il s'est même levé
pendant mon discours... Il a brandi le poing ! Vous vous rendez compte ?
Premier aveugle
Votre discours ? Alors c'est vous qui nous avez rasés, ce matin?... Eh bien,
jeune homme, laissez-moi vous dire une chose : vous devriez davantage
travailler vos textes... Vous devriez également soigner votre diction... On
ne comprend pas toujours tout, c'est parfois confus, vous me suivez ?...
Binks (sans l'écouter)
Il se tenait là, au milieu de vous, debout, arrogant et haineux... J'ai
senti le poids de sa haine sur mes épaules... Il m'a fait froid dans le
dos...
Deuxième aveugle
Une haine froide...
Premier aveugle
... et lourde. Une haine froide et lourde... Comme c'est étonnant.
Deuxième aveugle
Ca doit être lourd à porter...
Premier aveugle
C'est peut-être votre chemin de croix...
Deuxième aveugle
Votre destin...
Premier aveugle (sentencieux)
Il est vain de lutter contre son destin, ne le saviez-vous pas ?
Pritchard (invitant Binks du geste)
Venez, Monsieur Binks, nous perdons notre temps.
Binks
Oui... Peut-être... Je ne sais pas. Je ne sais plus...
(Pritchard l'entraîne à sa suite par la porte de gauche. Binks se laisse
emmener, tout en jetant un dernier regard aux deux aveugles.)
(Rideau)
Acte 3
(Décor : un long comptoir de bois coupe la scène de gauche à droite en son
milieu. Le comptoir est percé d'un rabattant qui permet au prêteur sur gages
d'aller et venir des deux côtés du comptoir. Derrière le comptoir, une
rangée d'armoires et de présentoirs est disposée le long du mur du fond. Ces
armoires sont fermées de portes en verre à travers lesquelles on distingue
un bric à brac hétéroclite : chapeaux, radios, phonographes, uniformes,
instruments de musique, vieux jouets, bijoux, livres, bibelots... Derrière
le comptoir une porte s'ouvre dans le mur de gauche. Devant le comptoir, une
porte s'ouvre dans le mur de gauche, une autre dans le mur de droite. Sur le
devant de la scène, une bande de pavés d'environ deux mètres de largeur
s'étend de droite à gauche : alors que le magasin est vivement éclairé,
cette bande de pavés reste dans l'ombre. Elle représente l'espace extérieur,
la voirie au dehors du magasin. Elle se termine à gauche par un réverbère à
gaz. )
Scène 1 : Phelps, Comet, Willis
(Phelps, Comet et Willis arpentent prudemment les pavés. Phelps marche en
tête, les deux autres le suivent en se guidant d'après les bruits de sa
canne. Tous trois avancent très lentement.)
Willis (plaintivement)
C'est encore loin ?
Phelps (serein)
Encore trois pâtés de maisons, mon prince.
Willis
Trois pâtés, trois pâtés... C'est peu et c'est beaucoup. Ca dépend des
pâtés...
Phelps
Cinq minutes, si vous préférez.
Willis
Ah, les minutes ! Je n'ai jamais réussi à les évaluer correctement.
Phelps
Préférez-vous que je dise qu'il reste 400 mètres ?
Willis
Eh bien oui, je préfère. Les mètres, c'est précis, c'est net. C'est une
information utile et fiable...
Comet
Je me suis toujours demandé à quoi ça pouvait ressembler, un mètre.
Willis
Il paraît que ça ne ressemble à rien. Mais je suis persuadé qu'on nous
trompe. C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau à regarder.
Phelps (brusquement égrillard)
Ca, ça m'étonnerait. Le plus beau à regarder, ce sont les poupées !
Willis
Les poupées ?
Comet (guindé)
Vous voulez dire les femmes, je suppose ?
Phelps (riant de bon coeur)
Ouais, les mômes, les chéries, les greluches, les palombes, les moitiés, les
bébés, nos petites fleurs des champs, quoi !
Willis
C'est vrai qu'entre un mètre et une jolie femme, il y a sans doute de la
marge.
Phelps (plaisantin)
Un étalon. Voilà ce qu'il y a entre les deux... Un maître étalon...
Willis
Un mètre ? Un mètre étalon ?
Comet
Le problème, c'est qu'on ne peut jamais être certain qu'elle soit jolie,
votre greluche.
Phelps
Pour ça, j'ai un truc imparable.
Willis
Ah oui ?
Comet
Et peut-on savoir lequel ?
Phelps
Simple : si vous draguez une nana, si êtes plusieurs sur le coup, que vous
êtes en concurrence avec des " voyants " et que vos rivaux n'hésitent pas à
employer des coups bas pour vous écarter...
Willis
Comme se moquer de notre infirmité ?
Phelps
Par exemple... Eh bien, dans un cas pareil, vous pouvez être sûrs que la
gonzesse pilote un beau châssis !
Comet (riant franchement)
Vous avez raison, Arthur ! Ce truc ne peut être qu'efficace !
Willis (qui sourit également)
Le problème, dans ces cas-là, c'est qu'on n'est pas en mesure de juger
l'évolution des sentiments de la fille. On ne peut estimer ses chances qu'au
timbre de sa voix ou, à la rigueur, au choix des mots qu'elle emploie à
votre égard. Ce n'est pas juste : on ne combat jamais à armes égales...
Phelps
Pour ça, blancs et noirs, on est logés à la même enseigne.
Comet
Oui, l'enseigne de la malchance...
(Silence. Durant un instant, on n'entend plus que le tac-tac des cannes
frappant le trottoir. Tout à coup, Arthur Phelps s'arrête pile. Surpris,
Richard Willis, qui venait en deuxième position, manque de buter sur lui. Il
ne doit qu'à la présence d'esprit de William Comet, qui d'un mouvement
rapide du bras, le tire en arrière, de ne pas s'affaler de tout son long sur
le pavé.)
Willis (glapissant)
Attention ! Arthur, mon vieux, prévenez-nous quand vous vous arrêtez...
Phelps (s'excusant)
Désolé... Je crois que nous sommes arrivés.
Comet
Déjà ?
Phelps
Déjà.
(Sans plus attendre, Arthur commence à tourner en rond en tenant les bras
tendus devant lui.)
Willis (geignant)
Arthur, que se passe-t-il ? Que devons-nous faire ? Faut-il vous suivre ?
Phelps
Une seconde ! Je cherche un point de repère...
(Il tournoie encore sur lui-même, puis réussit à happer le tronc cuivré du
réverbère planté sur le bord de la voie piétonnière)
Ca y est ! Je le tiens !
Willis
Qui donc ?
Phelps
Personne. Je parlais de ce réverbère : j'ai les mains dessus. C'est grâce à
lui que je retrouve le magasin du prêteur sur gages.
Comet
C'est lumineux, dit Comet.
Willis (s'impatientant)
Et où est-il, ce magasin ?
Phelps
Juste derrière vous, je crois. Allons, donnez-moi la main, tous les deux...
(Comet lui donne la main gauche, Willis la droite : ils entrent tous trois
dans l'espace de lumière, c'est-à-dire l'échoppe du prêteur sur gages. On
entend alors un bruit de crécelle.)
Phelps
Voilà. Nous y sommes ! Je reconnais cette odeur caractéristique.
Comet
Une odeur de vieux bois, de cire et de poupées de chiffon humide...
Phelps
Ouais, c'est quelque chose dans ce goût-là. Il y a aussi comme une odeur de
pognon pourri, mais je ne sais pas si vous la sentez...
Comet
On dit toujours que l'argent n'a pas d'odeur.
Phelps
Possible, mais qu'est-ce qu'il pue !
(Docilement, Comet et Willis suivent Phelps qui, à tâtons, cherche le
comptoir. Il le trouve enfin et s'arrête. Comet et Willis viennent également
mettre la main sur le dessus du comptoir. Ensuite ils se montrent
physiquement plus détendus. Ils oseront, tout au long du dialogue qui suit,
se mouvoir librement dans l'espace devant le comptoir.)
Scène 2: Phelps, Willis, Comet et John Hammond, le prêteur sur gages
John Hammond (faisant son entrée par la porte à gauche derrière le comptoir)
C'que vous voulez ?
Phelps (reconnaissant sa voix, adoptant un ton humble)
Bonjour, M'sieur Hammond. C'est votre ami Arthur Phelps qui vient vous
rendre une petite visite...
Hammond (la mine faussement catastrophée)
Oh non !
Phelps
Eh si...
Hammond
Arthur, je te l'ai déjà dit cent fois: je ne veux plus te voir ! Du vent !
Tu me coûtes trop cher !
Phelps
Que vous croyez !
Hammond
Si tous mes clients étaient comme toi, j'aurais fait faillite depuis
longtemps.
Phelps
Mais non, mais non...
Hammond
Allons ! Qu'est-ce que tu veux encore ? Quelle guitare vas-tu me fourguer
cette fois ?
(Hammond marque un temps d'arrêt, se penche au-dessus du comptoir et jette
un coup d'oil rapide aux deux personnes qui accompagnent Phelps. Il prend un
air suspicieux.)
Et qui sont ces gens ? Je ne les connais pas. Ils sont avec toi ? Je ne veux
pas d'ennuis...
Arthur Phelps (souriant de toutes ses dents)
Ce sont des amis, M'sieur Hammond. Des amis qui vous veulent du bien.
Hammond
Aïe ! La dernière fois que tu m'as servi un sermon de ce genre, ça m'a coûté
dix dollars ...
Phelps
... Que vous avez largement récupérés depuis, M'sieur Hammond.
Hammond (semblant sur le point de piquer un fard)
Quoi ? Jamais de la vie !
Comet
Calmez-vous, Monsieur Hammond, nous sommes entre gens de compagnie...
Hammond (manquant s'étouffer)
Entre gens de quoi ?
Comet (se voulant persuasif)
Vous et moi, nous sommes des gens sérieux.
Willis
Et moi aussi.
Comet
Oui, et nous sommes venus régler une petite affaire...
Hammond (rugissant)
Qu'est-ce que ça veut dire ? Des menaces, à présent ?
Comet
Mais non, vous vous méprenez !
Willis (parlant rapidement)
Nous sommes venus récupérer l'instrument de Monsieur Phelps.
Hammond (sur un ton triomphant)
C'est bien ce que je disais : des menaces !
Comet (criant et tapant du pied)
Mais vous êtes exaspérant à la fin ! Nous sommes venus régler les dettes
d'Arthur ! Cela n'a rien de menaçant !
(Sous l'effet de la surprise, Hammond se recule. Il va cogner avec le bas du
dos contre le mur au fond de la pièce. Il ressent une vive douleur au niveau
des reins et se plie en deux.)
Hammond (braillant)
Aïe ! Vous voyez : je me casse déjà la figure...
Phelps (interloqué, à ses deux amis)
Je ne comprends pas. L'un de vous l'aurait-il frappé ?
Willis
Mais non !
Comet
Je pense qu'il s'est blessé tout seul.
Willis
Drôle de bonhomme...
Phelps (inquiet)
Monsieur Hammond, vous nous entendez toujours ? Monsieur Hammond ?
Hammond (se massant les reins des deux mains, il se redresse et revient
s'accouder au comptoir)
Ouais ! J'suis toujours là. Celui qui m'abattra n'est pas encore né...
Arrêtez votre tintouin !
(Un temps)
Alors ? Est-ce que j'ai bien entendu ? Vous avez parlé de régler ses dettes
? C'est bien ce dont il s'agit, messieurs ? Vous venez réellement rembourser
les nombreux emprunts de Monsieur Arthur Phelps ici présent ?
Comet
Oui, enfin, c'est-à-dire...
Hammond
Je vois. Vous avez déjà changé d'avis. Eh bien, messieurs, je vous salue !
Comet (protestant)
Non, non ! Nous allons vous rembourser ! Seulement...
Hammond
Oui ?
Comet
Nous sommes venus récupérer la guitare d'Arthur : ça ne représente sans
doute qu'un seul emprunt, d'un montant relativement peu important. Vous
connaissez comme nous le prix de ce genre d'objets...
(Ricanement de Hammond.)
Comet
Qu'y a-t-il ? Qu'ai-je dit de si drôle?
Hammond
Rien, monsieur, rien... Si ce n'est que ce brave Arthur ne vous a pas tout
dit.
Comet
Ah bon ?
Hammond
Il s'est bien gardé de vous dire combien de guitares il a mises en gage chez
J. Hammond, troisième du nom !
Willis (bredouillant légèrement)
Ah, parce que vous êtes le descendant d'une illustre lignée ? Félicitations.
Comet
En effet, en effet... Arthur nous avait caché ce détail.
Phelps (penaud)
J'avais oublié. Vous savez, M'sieur Hammond, depuis le temps, je croyais que
vous les aviez vendues, mes autres grattes...
Hammond
Il avoue, le misérable !
Comet
Avouer, avouer, c'est un bien grand mot. Et d'abord : pourquoi ne les
avez-vous pas vendues, ces guitares ?
Hammond
Parce que vous vous imaginez que c'est facile, de refiler les guitares d'un
nègre ?
Comet
Mais... Oui, effectivement. Ca doit être facile. Pourquoi pas ? Les guitares
n'ont pas de peau, à ce que je sache...
Hammond
Non, monsieur, elles n'ont pas de peau, comme vous dites. Mais elles
respirent, vous comprenez ?
Comet
Non...
Hammond (se hissant sur la pointe des pieds et levant haut l'index de la
main droite, comme pour haranguer une foule)
Elles ont une âme, monsieur, comprenez-vous ? Et dans le cas des instruments
d'Arthur, cette âme est noire !
Phelps (prenant ses compagnons à témoins )
Vous l'entendez: ce type est raciste, ou je ne m'y connais pas !
Comet (méditatif)
Un raciste de la plus belle eau...
Hammond (plus conciliant)
Allons, messieurs, vous êtes des gens sérieux, vous l'avez dit vous-mêmes.
Vous êtes aveugles, bien sûr, je m'en rends bien compte, mais vous devez
tout de même comprendre certaines choses... Arthur est noir. Et tout ce
qu'il touche...
Comet
Vous allez nous dire que tout ce qu'il touche... noircit, je suppose ?
Hammond
Exactement ! Aussi n'est-ce que par charité que j'ai accepté, jusqu'ici, de
prendre ses instruments en gages. Mais vous comprendrez qu'il y a des
limites à tout, même à la charité...
Comet (parlant lentement)
J'avoue que je ne vous comprends pas. J'ai beau vous écouter, je n'entends
que des sophismes.
Hammond (tendant l'oreille, interloqué)
Des sophismes ? Qu'est-ce que c'est que cette bête-là ?
Comet
Mettons que je n'aie rien dit. Nous perdons notre temps... Dites-moi,
monsieur, combien de guitares avez-vous encore en gage au nom d'Arthur ?
Hammond
Attendez que je réfléchisse... Il y a une, non deux Stella, une douze
cordes, une ou deux guitares aux cordes en nylon, je ne sais plus au juste,
une autre trop abîmée pour être encore identifiable, une six cordes
métalliques de marque inconnue, une Martin... J'ajoute deux et je retiens
un. Ca nous fait un total de neuf. Mais comme vous m'êtes sympathiques, j'en
garde deux... Pour le cas où, sait-on jamais, un client de couleur viendrait
tout de même m'en acheter...
Comet
Sept guitares, donc ?
Hammond
Oui, monsieur !
Comet
Arthur, qu'en pensez-vous ? Cela vous semble-t-il plausible ?
Phelps (après avoir brièvement réfléchi)
C'est possible. Vous savez, mes souvenirs ne sont plus aussi précis. Je
m'embrouille un peu...
Comet
D'accord sur le chiffre de sept guitares...
Hammond
Vous faites une affaire !
Comet
Un instant ! Je n'ai pas terminé ! Il nous reste à éclaircir un point
crucial...
Hammond
Oui ?
Comet
Arthur, que comptez-vous faire de toutes ces guitares ?
Phelps (éperdu)
Mais... Je n'en sais fichtre rien.
Comet
Vous n'en avez pas vraiment besoin ?
Phelps
Evidemment non !
Comet
Une seule vous suffit ?
Phelps
C'est ça.
Comet
En ce cas...
(Et se retournant vers J. Hammond)
Nous nous contenterons d'une seule guitare, monsieur !
Hammond (tonnant)
Pas question !
Comet (criant également)
Une seule ! Entendez-vous ? Arthur, laquelle préférez-vous ?
Phelps
Oh, euh... Si je peux choisir : une des deux Stella, William.
Comet
Sans hésiter ?
Phelps
Absolument.
Comet
Laquelle des deux ?
Phelps
C'est égal. Elles " sonnent " toutes les deux divinement.
Comet
Parfait !
Hammond
Il n'en est pas question !
Comet
Monsieur... Hammond, c'est bien cela ?
Hammond (décontenancé)
Euh... Oui...
Comet
Monsieur Hammond, je crains que vous ne méconnaissiez la loi de l'Etat de
Géorgie sur le crédit et les transactions commerciales...
Hammond
Pardon ? Qu'est-ce que vous me chantez là ?
Comet
Je ne fais que me référer à la loi sur laquelle est fondée l'activité que
vous exercez...
Hammond (qui n'en mène plus large)
Etes-vous bien certain d'être aveugle ?
Comet (furieux)
Le braille, ça vous dit quelque chose ? Vous n'en avez jamais entendu
parler, non ? Ignorez-vous que les aveugles disposent de leur propre
alphabet, qui leur permet de lire des livres comme le commun des mortels ?
Hammond (protestant mollement)
Faut pas monter sur vos grands chevaux... On ne peut pas tout savoir...
Comet (se calmant, adoptant un ton professoral)
Voyez-vous, monsieur, la loi de cet Etat prévoit que tout bien gagé auprès
d'un prêteur doit être restitué à son propriétaire dès le remboursement du
capital emprunté et des intérêts dus et ce, quel que soit le solde
débiteur/créditeur par ailleurs engagé entre les mêmes personnes.
Hammond
C'est du chinois, votre truc. J'y comprends que dalle !
Comet
Cela signifie qu'Arthur Phelps est en droit de rembourser et de récupérer
chacune de ses guitares séparément.
Hammond (bouche bée)
Ah bon ? Vous êtes sûr ?
Comet
C'est comme je vous le dis.
Hammond
Eh bien ça alors !
Comet
N'est-ce pas ?
Phelps
Bravo !
Willis
J'avoue que vous m'avez impressionné, William.
Comet (conservant le même ton professoral)
Bref, monsieur Hammond, nous souhaitons récupérer une des deux Stella
d'Arthur Phelps ici présent. J'ai bien dit : une seule.
Phelps (renchérissant)
Exactement !
Comet
Nous voudrions à présent savoir ce que ça nous coûtera.
Hammond (reprenant espoir, se frottant les mains)
Eh bien, je peux vous dire que ça vous coûtera cher.
Comet (imperturbable)
Voyons cela.
Hammond
Permettez que je consulte mon registre.
Comet
Faites donc.
Hammond (tirant de sous le comptoir un vieux cahier format A 4 puis tournant
une par une les feuilles froissées)
Voilà, voilà... Ah ! Une guitare Stella de fabrication récente, 1927, à ce
que je lis, avec le manche zébré de rayures et la caisse légèrement enfoncée
entre la rosace et l'extrémité inférieure de la table d'harmonie... C'est
bien ça, monsieur Phelps ?
Phelps (gêné)
Ca se peut...
Hammond
L'instrument a été mis en gage le mercredi 8 mars 1928.
Comet
Ca fait juste trois mois et demi.
Hammond
106 jours, pour être précis. J'avais prêté une somme de six dollars et vingt
cents. Nom d'un chien ! Je devais être cinglé ce jour-là ...
Comet (cinglant)
Si vous le voulez bien, nous nous passerons de vos commentaires. Ca nous
fait combien ?
Phelps
Une misère pour une guitare pareille !
Hammond
A 6% d'intérêts mensuels, cela nous donne 1,365 dollar à additionner au
capital. Calculons, voulez-vous ? Voyons...
Comet (qui sort son portefeuille de son veston)
Cela donne 7,565 dollars, que j'arrondis à 7,60 dollars. C'est exorbitant,
un taux d'usurier, mais tant pis. Je vais régler ça.
(Il n'a pas le temps de terminer son geste car J. Hammond l'interrompt)
Hammond (d'une voix forte et autoritaire)
Attendez !
Phelps (énervé)
Quoi ? Qu'y a-t-il encore ?
Hammond (avec une satisfaction non dissimulée)
Je n'ai pas fini ! Il y a encore les frais de garde et de mainlevée !
Comet
Quelle mainlevée ?
Willis
De quoi parlez-vous ?
Hammond
Eh bien oui, j'ai eu des frais. Cette guitare m'a pris de la place, elle m'a
privé d'autres rentrées potentielles en m'empêchant de rentabiliser
davantage mon magasin. Et puis tout ça représente aussi des frais
administratifs : le registre à tenir à jour, la mémoire qui me joue des
tours, le calcul des intérêts. Tout ça...
Comet (glacial)
Vous voulez plaisanter, je suppose ?
Hammond
Pas du tout, je suis on ne peut plus sérieux. Vous qui connaissez si bien la
loi, vous devez savoir que je suis dans mon droit...
Willis
Qu'en pensez-vous, William ? Tout cela est-il correct ?
Comet (ennuyé)
Euh... C'est... C'est possible.
Hammond (sarcastique)
Tiens ? Vous semblez moins sûr de vous à présent...
Comet
Bon... Soit... Combien pour les frais ?
Hammond
Cinq dollars pour les frais de garde - et j'y perds, je fais ça pour vous,
parce que vous m'êtes sympathiques...
Comet
Vous allez nous faire pleurer.
Hammond
Et les dix dollars habituels pour la mainlevée...
Comet (manquant s'étrangler)
Quoi ?
Willis
Vous êtes fou !
Phelps (fataliste)
Vous comprenez maintenant pourquoi je ne suis jamais venu récupérer mes
guitares ?
Comet (furieux)
Dieu ! Si je comprends ! Ce type est un voleur de la pire espèce !
Hammond
Modérez vos paroles, monsieur. Je termine mes comptes : cela nous fait un
total de 22,60 dollars.
(Suit un silence de mort. On sent William Comet hésiter sur l'attitude à
adopter : l'effarement ou la colère.)
Hammond (susurrant)
Payables en espèces.
Willis
Espèce, vous-même !
Hammond (en faisant siffler le " s " de " monsieur ")
Maintenant, si vous n'avez pas les moyens de libérer la Stella de monsieur,
restons-en là...
(Se sentant vaincu, William Comet esquisse un geste de découragement.)
Willis (sous le coup d'une subite inspiration, venant au secours de Comet)
C'est scandaleux, ce que vous faites là, monsieur Hammond, mais je vais vous
payer ces 22,60 dollars.
Comet (étonné)
Voyons, Richard, il n'en est pas question !
Phelps
C'est trop d'argent, Richard. Trop de pèze pour une caisse...
Willis (sortant une liasse de billets de sa poche revolver)
Laissez cela. J'ai les moyens...
Hammond (les yeux ronds, fixant les billets)
Je sens que nous allons nous entendre, en fin de compte.
Willis (comptant les billets qu'il aligne sur le comptoir)
Cinq... Dix... Quinze... Vingt... Voilà... Voilà 23 dollars. Vous me devez
un demi-dollar.
Hammond
40 cents.
Willis (gardant la main droite tendue)
Si vous voulez.
Hammond
Vous les voulez tout de suite ?
Willis
Evidemment !
Hammond
C'est que...
Willis
Eh bien ?
Hammond
Je ne sais pas si je les ai, vos 40 cents...
Willis
Quoi ? Nous ne partirons pas sans !
Phelps et Comet (ensemble)
Exactement !
Hammond
Il faut que je cherche...
Willis
Faites, faites, nous avons tout le temps.
Hammond
Ah oui, vraiment ? Vous n'êtes donc pas pressés ?
Willis
Avez-vous déjà vu des aveugles pressés ?
Hammond (ricanant doucement)
Oui, pressés comme des citrons.
Willis
Pardon ?
Hammond (vaguement gêné)
Non, non, rien, je n'en ai jamais vu. Voilà, ne vous énervez pas ! Je vais
vous les trouver, vos malheureux cents...
(Tout en bougonnant, le prêteur sur gages fouille dans ses poches jusqu'à ce
qu'il mette la main sur de la menue monnaie. D'un geste dédaigneux, il jette
une poignée de pièces sur le comptoir. Personne ne bronche. Ensuite,
réalisant qu'il ne sert à rien de donner des signes de dépit à des aveugles,
il ramasse les pièces et les fourre dans les mains de Richard Willis.)
Hammond
Voilà. Faites vos comptes : tout y est.
Willis (comptant les pièces dans ses mains)
Quarante cents.
Comet (en insistant sur les syllabes du mot " monsieur ")
Et la Stella de Monsieur Phelps ?
(J. Hammond disparaît sans mot dire dans les profondeurs du magasin. Il en
revient bientôt avec une guitare de bois sans rosace mais percée aux ouïes
comme un violon.)
Hammond (mettant l'instrument dans les bras de Phelps)
Tiens ! Voilà ta guitare ! J'espère que tu la reconnaîtras...
Phelps (il caresse les flancs de l'instrument, le soupèse, le renifle puis
effleure les cordes des doigts sans en tirer autre chose qu'un souffle
d'harmoniques)
Pas de doute ! C'est elle ! Elle me paraît en bon état.
Hammond (affirmatif)
Je pense bien !
Comet (à Phelps)
Vous êtes certain que c'est bien là votre instrument ?
Phelps
Sans le moindre doute. Je la reconnais au toucher sur le manche... Je ne
vous remercierai jamais assez...
Willis
Laissez cela ! C'est un réel plaisir...
Comet
J'espère que vous nous jouerez quelque chose.
Phelps
Quand vous voulez !
Hammond (aboyant)
Pas ici en tout cas ! Je vous ai assez vus! Allez faire votre cirque
ailleurs, ou j'appelle un agent !
(Comme un seul homme, William Comet, Arthur Phelps et Richard Willis
haussent les épaules)
Comet (à ses compagnons)
Je pense qu'en effet, nous n'avons que trop tardé dans ce bouge.
Comet
Nous lui avons déjà fait trop d'honneur.
Phelps
On met les bouts !
Willis
Allons-y !
Comet
De nouvelles aventures nous attendent en des lieux plus accueillants !
Hammond (se passant la main sur le front, puis se désintéressant du trio)
Et bien le bonjour chez vous ! Allez, c'est ça, cassez-vous...
(Il tourne le dos à la scène et s'en retourne par la porte de gauche
derrière le comptoir)
Scène 3 : Phelps, Comet, Willis
Phelps (chantonnant)
Kansas City, me voici ! Kansas City, je suis là...
Willis (surpris)
Kansas City ? Pourquoi dites-vous ça ? Nous sommes à Atlanta, non ?
Phelps
Excusez-moi, c'est l'habitude : une chanson, vous comprenez ?
Willis
Ah bon...
Phelps (même jeu)
En retournant à Brownsville ...
Comet (perspicace)
Une allusion à une autre chanson, je suppose ?
Phelps (même jeu)
Tout juste, Auguste ! Je suis un pauvre garçon, loin de sa maison...
Willis (le prenant au pied de la lettre)
Ne vous laissez pas aller, voyons !
Phelps (même jeu)
Le soleil brillera un jour à travers ma porte de jardin...
Willis
Pardon ?
Phelps (même jeu)
J'ai tous les jours le cafard...
Willis (à Comet)
Mais qu'est-ce qu'il raconte ?
Phelps (même jeu)
Le ciel pleure et mon âme s'en va au compte-gouttes...
Comet (lui prenant le bras)
Venez, Arthur, quittons cet endroit. L'air est malsain ici.
Phelps
Vous avez raison. Partons.
(Le trio quitte le magasin. Clopin-clopant, les trois aveugles reviennent
sur le devant de la scène où ils commencent à arpenter le pavé en file
indienne. En tête, Arthur Phelps porte désormais sa guitare sous le bras. Il
la tient comme un précieux trophée, la main retournée vers le ciel et
fermement agrippée au manche. Avec une grande aisance, il manie la canne de
son autre main, frappant le trottoir de milliers de petits coups témoignant
d'un sens du rythme exacerbé.)
Comet
Ca ira, Arthur ? Vous retrouverez votre chemin ?
Phelps
C'est aussi le vôtre, mon prince...
Comet (souriant)
Bien sûr... Pensez-vous être en mesure de retrouver le Centre de congrès ?
Ou devrions-nous chercher un agent ?
Phelps
Ne vous faites pas de bile. J'ai compté mes pas tout à l'heure. Ca ira comme
sur des roulettes.
Willis
J'espère bien, sans quoi on passera un mauvais moment...
Comet
Détendez-vous, Richard. Nous venons de remporter une grande victoire. La vie
n'est pas si moche, après tout. Laissez-vous aller, savourez notre victoire
!
Willis
Je savoure, je savoure, mais je m'inquiète aussi. Je suis réaliste, moi.
Phelps
J'ai trouvé deux amis et j'ai récupéré ma gratte : tout baigne, Richard !
C'est un beau jour... Et quoi qu'il arrive désormais, ça le restera.
Comet
Absolument.
Willis (bougon)
Ouais...
Phelps (marchant en tête du groupe vers la droite de la scène)
C'est marrant... Je ne sais pas si c'est la même chose pour vous : depuis
tout à l'heure, j'ai l'impression d'avoir six bras et six jambes... J'ai
l'impression que nous formons davantage qu'un groupe.
Comet
Nous avons aussi trois têtes, Arthur. Trois têtes pensantes, c'est peut-être
lourd à porter...
Phelps
Exactement ! Dommage qu'aucune d'entre elles n'y voie quoi que ce soit...
Willis (toujours bougon)
Il me semble qu'il y a aussi plus de conneries dans trois têtes que dans
une, si vous me passez l'expression...
(Rideau)
Acte 4
(Décor : la salle de réception du Centre de congrès. Les murs sont tapissés
de tentures de velours, le plafond couvert de lambris de stuc blanc et or.
L'endroit, très spacieux, est aménagé comme une salle de bal : au centre, le
parquet est entièrement dégagé, tandis que des rangées de canapés et de
sièges flanquent les murs au fond et à gauche de la scène. Une large porte
s'ouvre à gauche à l'avant-scène. Des tables nappées, alignées au cordeau,
présentent le long du mur de droite des cohortes de verres et des centuries
de boissons au couleurs fantasques. Deux garçons debout auprès des tables
assurent le service.)
Scène 1 : premier garçon, deuxième garçon
Le premier garçon (terminant de disposer quelques plats sur les tables,
satisfait du travail effectué)
Voilà ce que j'appelle une belle mise en place.
Le deuxième garçon (vérifiant, avec mauvaise grâce, que les nappes sont bien
tirées)
Oui. On ne pourra pas dire qu'on ne se sera pas donné du mal... Et tout ça
pour quoi ? Pour une bande de fêtards aveugles ! C'était bien la peine...
Premier garçon
Le boulot, c'est le boulot...
Deuxième garçon
N'empêche... On aurait pu ne rien faire du tout.
Premier garçon
Ils s'en apercevraient. Tu n'imagines pas comme ces gens-là devinent les
choses.
Deuxième garçon
Je n'en crois rien. Du moment qu'ils ont de quoi se remplir le gosier et la
panse, ils sont contents...
Premier garçon
Non, mon vieux, tu te mets le doigt dans l'oil. Ils sentent les choses, je
ne sais pas comment expliquer ça.
Deuxième garçon
Moi, en tout cas, je ne peux pas les sentir... Ils me font pitié, tiens !
Avec leurs cannes ridicules ! Je te les mettrais tous au zoo, dans des
cages. Ils ne dérangeraient personne. On n'a pas idée d'être aveugle ! Je te
jure...
Premier garçon
Tu devrais faire de la politique...
Deuxième garçon (se rengorgeant)
Tu... Tu crois ?
Premier garçon
Absolument... Attention ! Les voilà qui arrivent...
(on entend le cliquetis des cannes sur le dallage, puis apparaissent Phelps,
Comet et Willis, dans cet ordre, à l'entrée de la salle. Les deux garçons
vont se mettre au garde à vous auprès des tables.)
Scène 2 : Phelps, Comet, Willis, premier garçon, deuxième garçon
Phelps (portant sa guitare sous le bras, s'adressant à ses deux compagnons à
l'entrée de la salle)
N'empêche, je me serai bien amusé. Finalement, votre congrès, c'est un truc
plus marrant que je ne pensais... S'il n'y avait pas eu les discours de ces
Jim Corbeau, j'aurais même pris mon pied, parole !
Comet (entrant dans la salle à sa suite et goûtant visiblement l'expression
utilisée par Phelps)
.
En ce qui me concerne, je crois pouvoir affirmer que je l'ai pris.
Willis (qui n'a pas suivi toute la conversation)
Hein ? Quoi donc ?
Comet
Mon pied.
Willis
Votre pied ! Votre pied ! Faites donc attention où vous le mettez, William,
vous me marchez dessus !
Comet
Oh, pardon !
(Les trois compagnons s'avancent vers le milieu de la pièce. Les uns après
les autres, les autres aveugles débouchent dans la salle.)
Scène 3 : Phelps, Comet, Willis, premier aveugle, deuxième aveugle, premier
garçon, deuxième garçon, première femme aveugle, deuxième femme aveugle
Premier aveugle
Où sommes-nous ?
Deuxième aveugle
Comment voulez-vous que je le sache.
Willis (qui a cru qu'il s'adressait à lui)
Mais que je sache quoi ?
Première femme aveugle
Pourriez-vous me conduire au bar ?
Premier aveugle
Prenez mon bras.
Première femme aveugle
Où êtes-vous ?
Premier aveugle (à la femme)
Comment vous appelez-vous ?
Deuxième aveugle
Désolé de vous avoir bousculé...
Willis (se méprenant toujours)
Je suis ici. Je m'appelle Richard...
Premier aveugle
Henry...
Première femme aveugle
Glenda...
Premier aveugle
Enchanté.
Glenda
Moi de même...
Premier aveugle (ayant pris le bras de Willis, croyant avoir saisi celui de
Glenda)
Je crois que c'est par là...
Glenda
Par où ?
Willis
Mais qui êtes-vous ? Et où m'emmenez-vous donc?
Premier aveugle (réalisant sa méprise et relâchant Willis)
Oh ? Nulle part. Je croyais m'adresser à Glenda...
Glenda
C'est moi. Je suis ici...
Deuxième aveugle
Pardon, savez-vous où se trouve le bar ? J'ai la gorge sèche...
Willis (errant à gauche et à droite)
Quelle heure est-il ?
Deuxième aveugle
C'est très mal organisé !
Willis
A qui le dites-vous !
Deuxième aveugle
A boire ! Ma canne pour un verre de scotch !
Willis
Garçon ! Garçon ! Service !
(Les garçons ne bronchent pas.)
Deuxième aveugle (changeant de direction et de sujet)
Une bonne conversation sur un sujet anodin : voilà ce qu'il nous faut. Juste
pour tuer le temps. Quelqu'un veut-il bavarder avec moi ? Oh là ? Quelqu'un
?
Willis
Je me demande s'ils servent déjà le dîner...
Comet (un peu plus loin)
Sentez-vous cette odeur ? On dirait du gingembre...
Deuxième aveugle (ailleurs, comme s'il continuait une conversation)
Je ne suis pas d'accord avec vous. Personnellement, j'aimerais bien essayer
la boxe. Pourquoi pas, après tout ? Je suis un homme comme un autre. Il
suffit de trouver la catégorie de poids qui convient le mieux...
Comet (même jeu)
Converser, converser : pourquoi pas, après tout ? Les gens ne prient plus
assez. Il paraît que les églises se vident, vous rendez-vous compte ?
Deuxième aveugle (même jeu)
Le tout, c'est de conserver la maîtrise de soi. Il y a aussi le jeu de
jambes, naturellement, mais c'est secondaire.
Comet
Si je le pouvais, je remplirais bien les églises à moi tout seul. Seulement
pour ça, il faudrait que je sois plus gros... Que je mange davantage et plus
gras...
(Il se tâte la taille.)
Deuxième aveugle
Je frapperais à l'aveuglette, devant une foule en délire. Chaque coup porté
serait un cinglant déni à ma cécité.
(Il mime un boxeur.)
Comet
Si j'avais un bel embonpoint, je remplirais le transept de l'église. Un gars
franchement obèse remplirait peut-être même la nef. A lui tout seul... Les
églises romanes auraient le plus de succès, rapport à leurs formes plus
généreuses, bombées...
Deuxième aveugle
J'alternerais garde rapprochée et garde allongée, directs, uppercuts et
crochets du droit. J'encaisserais sans broncher. Sur mon visage, mon
adversaire ne lirait nulle crainte... Et pour cause... Je le pilonnerais de
petits coups comme pour écrire mon nom en braille sur son torse. Je lui
ferais peur, il finirait par me demander grâce... Je saurais me montrer
magnanime...
Comet
On ferait la bombe et on sonnerait le gras à tout volée... Piété rimerait
enfin avec obésité, ciel avec miel, félicité avec sauce cocktail,
bénédiction avec bonne digestion...
Deuxième aveugle
Je serais le roi du ring. Je rebondirais sur les cordes. Les spectateurs se
paieraient une belle partie de rigolade...
(Un temps. Il s'approche de Glenda, se heurte à elle, commence aussitôt à la
palper, voire à la peloter).
Il y aurait des corps à corps...
Glenda (au deuxième aveugle)
Otez votre main de là, monsieur, c'est très gênant ! Ca ne se fait pas,
voyons !
Deuxième aveugle (se recule, confus)
Excusez-moi, je vous avais prise pour une autre.
Glenda
Je me demande bien pour qui... Ce ne sont pas des façons !
Willis (à Glenda)
Etes-vous aveugle, vous aussi ?
Glenda (récitant)
Je suis plongée dans les ténèbres. Je marche dans l'ombre de la mort...
Premier aveugle (revenu auprès d'elle, même jeu)
Et votre âme pétille de mille feux.
Deuxième aveugle (errant)
Une odeur d'amande douce, peut-être...
Willis
Tiens ? Je croyais qu'il n'y avait que des hommes à ce congrès...
Glenda
Nous aussi, nous avons droit à notre colloque.
Willis (étonné)
Un colloque pour femmes aveugles ?
Glenda
Eh bien, oui. Y trouvez-vous à redire ?
Willis (bredouillant, gêné)
Non, non... Euh... Pourquoi pas, après tout, en effet...
Premier aveugle (tournant autour de Glenda)
Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai ! Vous êtes absolument charmante.
Willis
Oui... Euh... J'allais le dire.
Glenda (minaudant)
Vous auriez pu commencer par là...
Willis
Vous avez raison.
Premier aveugle
Vous avez raison. Laissez-moi vous dire combien votre présence me ravit.
Willis (entreprenant)
J'aimerais vous en dire bien davantage...
Glenda
Qu'est-ce qui vous en empêche ?
Willis
C'est que... nous ne sommes pas seuls.
Premier aveugle
Hélas !
Glenda
Que dois-je comprendre ?
Willis
Vous avez une voix délicieuse.
Pemier aveugle
Permettez, c'est à moi de le dire... Votre voix... me laisse sans voix.
Willis
Voilà une bonne nouvelle !
Glenda
Messieurs, vous allez me rendre folle !
Willis
C'est mon plus cher désir...
(Le deuxième aveugle continue d'errer dans la salle. Tout à coup, il
parvient aux tables. Surpris, il avance la main sur le zinc, tâte les verres
ou les bouteilles, en déduit qu'il a découvert le bar.)
Deuxième aveugle (poussant un cri de victoire)
Hourra ! Eh, ça y est, les gars ! J'ai trouvé le bar ! Ecoutez-moi, vous
tous, je suis arrivé au bar ! Vous m'entendez ? Guidez-vous au son de ma
voix ! Par ici ! Par ici !
(L'assistance fait aussitôt mouvement vers lui. L'aveugle victorieux saisit
les verres deux par deux et les tend au petit bonheur la chance vers les
autres infirmes au fur et à mesure qu'ils affluent vers lui.)
(toujours braillant)
Tenez ! Servez-vous ! C'est ici ! Oui ! C'est ça ! Hourra !
(Debout près des tables, les deux garçons contemplent le spectacle sans
broncher.)
A la bonne vôtre ! C'est Oncle Angus qui régale !
Le deuxième garçon (en aparté au premier garçon)
Faudrait peut-être y aller...
Le premier garçon
Penses-tu !
Deuxième garçon
Tu es sûr ?
Premier garçon
Ils se débrouillent très bien sans nous !
Deuxième garçon
Tout de même...
Premier garçon
Que veux-tu faire ? Ils n'y voient quand même rien ! Ils risqueraient de te
marcher dessus ! C'est tout ce que tu gagnerais...
Deuxième garçon
Mais bon...
Premier garçon
Crois-moi : ils s'en fichent, que tu les serves ou non ! Ils ignorent
jusqu'à ton existence. Pour l'instant, ils sont ailleurs, dans un autre
univers...
Deuxième garçon
Ca les aiderait quand même...
Premier garçon
Mais non !
Deuxième garçon
Il est vrai que ce ne sont pas des hommes comme nous...
Premier garçon
Je te signale qu'il y a même des femmes parmi eux...
Deuxième garçon
Tiens, oui... Nom d'un chien ! Elles sont pas mal balancées...
Premier garçon
Oui, et alors ? Elles n'y voient goutte, elles non plus !
Deuxième garçon
Elles pourraient se blesser...
Premier garçon
Tu plaisantes ? Elles y voient mieux que toi et moi. Elles ont un sixième
sens. Les femmes aveugles, crois-moi, c'est magique. Ce sont des fées.
Deuxième garçon
Il vaut mieux pas y toucher, quoi ?
Premier garçon (sibyllin)
Exactement. Elles auraient vite fait de te transformer en citrouille.
Deuxième garçon (sans comprendre)
En citrouille ?
Premier garçon (plus cassant)
En crapaud, si tu préfères...
.
Comet
Arthur, où êtes-vous ?
Phelps
William ? Je suis ici ! Et où est passé Richard ?
Willis
Derrière vous, mon cher !
Comet
Alors, nous sommes au complet.
Willis
Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais il y a des filles parmi nous.
Comet
Des femmes, vous voulez dire ?
Willis
Oui, des femmes malvoyantes, comme nous...
Comet
Malvoyantes ? Curieuse façon de parler !
Willis (avec gourmandise)
Simple galanterie. Elles sont peut-être très belles. Sans le savoir...
Comet
Nous serions à armes égales pour une fois.
Phelps
Qu'est-ce qui vous fait croire que nous soyons beaux ? (baissant la voix) Et
puis, n'oubliez pas que je suis noir...
Comet
Elles n'en sauront rien...
Willis (poursuivant son idée)
Elles sont sûrement très belles. C'est forcé... Je sens déjà leurs galbes,
leurs courbes parfaites.
(Il esquisse des doigts un contour de femme idéale)
Et puis, vous l'avez sans doute observé : elles sentent très bon... Il y a
de nouveaux parfums dans l'air, comme un cocktail d'odeurs de fleur. Un
véritable bouquet... Je respire, j'inhale à tout va...
(Il lève la tête, ses narines palpitent)
Comet
Dites-moi, Arthur...
Phelps
Oui ?
Comet
Où est votre instrument ?
Phelps
Ma Stella ?
Comet
Oui...
Phelps
Je ne l'ai pas lâchée une seconde.
Comet
Vous l'avez toujours avec vous ?
Phelps
Comme je vous le dis...
Comet (excité comme un enfant avant la kermesse)
Arthur, c'est le moment où jamais...
Phelps (après un temps de réflexion)
Qu'est-ce qu'on fait ?
Comet (souriant)
Arthur, nous vous écoutons !
Phelps (souriant, hochant la tête, puis se mettant en quête d'une chaise. Il
n'en trouve pas, mais dégage du plat de la main un coin de table et s'y
assied)
Excellente idée, William ! Ca va swinguer !
(Il pose sa guitare sur les genoux. Doucement, avec des gestes témoignant
d'une patience infinie, il manipule les six clefs à l'extrémité du manche.
Quelques sons épars fusent par les ouïes de la Stella. En un tournemain,
l'instrument est accordé. En silence, William et Richard se placent à droite
et à gauche d'Arthur, formant sans le savoir une haie d'honneur autour du
maître de cérémonie.)
Comet (soufflant)
Allez-y, Arthur !
(Phelps inspire profondément.)
Comet (qui se fait de plus en plus pressant)
Feu, Arthur !
(Arthur Phelps commence à jouer. Dès les premières notes, c'est une
explosion, un feu d'artifice dense et comme accéléré, les pétards se
succédant à vive allure : pas moyen de reprendre son souffle entre deux
assauts de lumière. Secoués, ivres de sons, les aveugles se figent sur
place. Tout le monde se tait pour écouter cette pétarade échevelée. Phelps
joue le " Shuffle des Os secs ", un instrumental de ragtime blues rapide et
enlevé. Entre les breaks, Phelps lâche de courtes phrases incisives.)
Phelps (mi-criant, mi-chantant)
Et encore une fois... Voilà, c'est mieux ... Chauffe, Artie, chauffe !... Et
on repart pour un tour ... Serrez votre partenaire... Est-elle pas mignonne,
celle-là !... Attention, ça va vous brûler les pieds... Ca balance et ça
swingue... Et maintenant la même chose, mais plus vite... Sentez-moi ce rag
!... Secouez-vous, bon sang...
(Interpellés par ces appels à l'action, quelques aveugles commencent à
esquisser des pas de danse. Les autres s'y mettent aussi, les hommes dansant
seuls ou à deux. A quelques pas de Phelps, Richard Willis tournoie avec
Glenda qu'il tient par la main et la taille. Soudés l'un à l'autre par ces
deux points d'attache, ils répètent sans cesse le même mouvement, n'osant en
changer de peur de briser l'harmonie qu'ils viennent d'établir entre eux et
d'ainsi rompre le charme. Un peu plus loin, William Comet cherche toujours
une cavalière. Il avance le long des tables en esquissant de temps à autre
un pas de danse, éperdu. Soudain, il perçoit un babil tendre et léger à
proximité. Pas de doute possible, c'est une voix de femme.)
(Variante pour la mise en scène. A partir du dialogue entre Comet et la
deuxième femme aveugle, appliquer la règle suivante : chaque fois qu'un
dialogue se noue, Phelps et les danseurs s'arrêtent et restent immobiles et
silencieux, comme s'ils avaient été transformés en statues. Phelps rejouera
et les aveugles recommenceront à danser une fois le dialogue terminé. Et
ainsi de suite, sauf durant la scène avec Binks et Pritchard où pareil
artifice ne sera pas nécessaire puisqu'ils auront d'autorité arrêté la
musique. )
La deuxième femme (croyant parler à une voisine, mais parlant en réalité
toute seule)
Non, je vous l'ai déjà dit, je n'étais encore jamais venue ici. Cet endroit
est tout à fait charmant. Cette musique étonnante... Pour un peu, je me
sentirais tout étourdie...
Comet (s'avançant dans la direction de la voix, plein d'espoir)
Pardon... Je vous ai entendue parler... Vous... Vous dansez ?
(Un temps)
La deuxième femme aveugle (cherchant d'où vient la voix)
Oui, bien sûr. Mais où êtes-vous ?
Comet (excité)
Ici, je suis ici, tout près...
La deuxième femme aveugle
Mais où donc, mon ami ? Je vous entends à peine...
Comet (actionnant ses mains et ses bras autour de lui)
Tendez la main droit devant vous, je vais la saisir.
La deuxième femme aveugle (tendant une main)
Voilà, j'obéis. Voici mes doigts...
(Le souffle court, gorgé d'émotion, William Comet lève les mains lui aussi
et balaie l'air autour de lui.)
La deuxième femme aveugle
Aïe !
(Il s'arrête aussitôt, lâchant la main qu'il venait de cueillir.)
Vous m'avez fait mal !
Comet (penaud, puis fataliste)
Excusez-moi... Je voulais danser. Je voulais juste danser... Tant pis, ce
sera pour une autre fois...
La deuxième femme aveugle
Allons ! Ce n'est rien. Voici ma main. Tenez, prenez-la !
(Vivement, elle glisse sa main dans la sienne et lui saisit les doigts. Sans
plus réfléchir, il se penche en avant, avance d'un pas et se risque à
prendre sa nouvelle partenaire par la taille. Il réussit la délicate
opération sans encourir le moindre reproche.)
La deuxième femme aveugle (heureuse)
Ma parole ! On dirait que vous y voyez !
( Ravi de sentir sa taille fine, il fléchit les genoux et l'entraîne avec
lui dans une danse passionnée. Ils viennent danser à l'avant-scène)
Comet (séducteur)
Je voudrais connaître votre prénom. Mais non, ne dites rien ! Laissez-moi
deviner, je suis très fort à ce petit jeu...
La deuxième femme aveugle
Comme vous voudrez.
Comet
Voyons... Vous êtes jeune et attirante. Vous avez à peine vingt ans...
La deuxième femme aveugle
Flatteur...
Comet
Mettons vingt-trois, pour faire joli. Vous êtes née dans une superbe villa
patricienne du sud profond...
La deuxième femme aveugle
Je suis née à New York City.
Comet
New York City ? Soit. Vous êtes intelligente, vous respirez le charme, l'art
et la volupté...
La deuxième femme aveugle
C'est votre nez qui vous dit tout ça ?
Comet
Et vous ne manquez pas d'humour, ce qui dénote une éducation sans faille...
Reste votre parfum, absolument délicieux, mais qui pour moi reste un
mystère. Je ne vous ferai pas l'affront de vous demander ce que c'est...
Non, ne dites encore rien... C'est le parfum de l'exotisme et de
l'aventure...
La deuxième femme aveugle
Je vous avertis : si vous dites que c'est l'odeur du grand large, je m'en
vais tout de suite.
Comet (amusé)
Vous voulez déjà m'embarquer, c'est formidable... Ah, ne me tentez pas, je
préfère vous donner l'abordage.
La deuxième femme aveugle
Aurais-je affaire à un pirate ?
Comet
Louise ! Vous vous appelez Louise et vous aimez les friandises !
Louise (stupéfaite et ravie)
Que ?... Oui, c'est exact... Comment faites-vous ?
Comet
C'est mon jour de chance. Il faut que je vous dise : je m'appelle William.
Louise
Comment faites-vous, William ? Je ne comprends pas. C'est impossible... Vous
vous êtes renseigné sur mon compte... Vous n'avez pas pu faire autrement,
n'est-ce pas ?
Comet
Jamais de la vie ! Quelle idée ! Je vous ai écouté parler : vous vous
exprimez avec la voix d'une Louise, c'est mathématique.
Louise
Je n'ai jamais entendu une explication aussi illogique.
Comet
Notre rencontre aujourd'hui n'est-elle pas illogique, elle aussi ?
Louise
Je ne le sais pas encore. L'avenir nous le dira...
Comet
Courons vite nous y réfugier !
Louise
Où donc ?
Comet
Dans les bras de l'avenir !
Louise
Ce ne sont pas les bras dont je rêve.
Comet (l'enlaçant plus étroitement)
Alors ce sont peut-être ceux-ci...
Louise (coquette)
Je ne sais pas... Vous croyez ?
Comet
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