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Une aquarelle de Valérie Constantin

Réveils

par Renée Laurentine

 

III

Je m'éveille dans un bercement insolite . . . L'eau me caresse en lents lappements doux . . . Pleine mer par jour calme. Je suis au milieu d'un immense cercle aux reflets émeraude marbrés de gris, sous une demi-sphère, un couvercle où moutonnent de subtiles nuées, furtifs fantômes . . .
Flotter dans l'indécis des courants, sur la crête de vagues anodines, sans itinéraire, ni but, ni horaire . . .Dormir au bon vouloir des flots, puis s'éveiller et prendre conscience que cela existe, non pas dans le rêve ou la fable, mais dans le vrai, le palpable, le possible devenu réel . . . Ainsi, j'imagine que j'existe moi aussi entre deux eaux qui me dodelinent comme deux bras maternels, au rythme d'une berceuse essentielle.

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IV

Je me réveille, sentant vaguement une présence proche . . . Un museau effleure doucement mon visage, mes oreilles, mon dos, fait entendre un léger feulement . . . Une lionne ! Mais, mais … me voilà aussi lionne ; je me réveille lionne, sans doute après le songe d'une vie humaine. Une vie humaine ? Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Mes autres compagnes font toujours la sieste . . . Rêvent-elles qu'elles sont femmes ? Ne faudrait-il pas les réveiller à leur tour, leur rendre leur propre existence, le dangereux bonheur de la brousse, de l'incertain, de la vie dans sa pure réalité, la vie nue, sans masque, libre, précaire, et justement par là : vraie. Mais je suis éveillée, ferme sur mes quatre pieds. . . Pourquoi donc continuer à penser comme une bipède ?

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VI

Je me réveille sous la fraîche lisseur d'une caresse. Je me sens forestière ! Je le suis. Installée dans les branchages d'un grand arbre, je domine des remous de verdure striée de soleil. Inspirées par la brise, des feuilles dentelées glissent sur mon visage. Ai-je donc choisi de me reposer ici, si haut ? Comme un oiseau, comme un petit grimpeur à fourrure ?
Je ne me demande même pas comment il se fait que je sois là, au sommet d'un chêne : à quoi bon les questions qui, toutes, finissent par éluder les vraies réponses, par infiltrer une insidieuse logique dans ce qui, simplement, existe. Tel quel. Sans explication ni excuse.
Tout est mélodieux ici, tout est calme. Réveil merveilleux, féerique qui me libère du rêve, confirme que j'existe moi aussi . . . Car me voici arbre, rameau, feuille, et je vis . . . Je chante dans la brise avec les oiseaux qui m'habitent, et lorsque viendra l'hiver, ma vie se fera souterraine, mais toujours intense, en attente, en éveil.

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VII

Je me réveille dans la pénombre du petit jour. Mon voisin de gauche, toujours empoussiéré, dort depuis de longues années. Celui de droite, tout écorné, est insomniaque. Je suis un livre. Je me fais un devoir de rester en éveil de l'aube à la nuit noire. Souvent, je ne m'endors même pas une seule fois en 24, 48, 72 heures (ou plus !). Je suis un livre. Habillé de cuir, doré sur tranche (quoique pas mal dé-doré à présent). Mon cuir n'est pas coquetterie, mais solidité (voyez ce qui arrive à mon voisin de droite, le malheureux broché !). Je suis d'une richesse incomparable, oui, c'est le mot, car elle n'a rien de commun avec la richesse des conversations courantes (richesse, celle-là, dont je parle d'ailleurs beaucoup en mes pages). J'ai le don d'éveil : j'éveille ceux qui me choisissent et essaient de me connaître. Oui, " essaient ", car on ne peut jamais, vraiment, à fond, complètement, connaître quoi que ce soit, surtout pas un livre. Vous me demandez si je suis heureux ? Certes, je le suis, et peut-être plus que vous, lecteur en puissance, ne pourriez l'être . . . Je suis l'âme de mon auteur, son essence, son éveil lui-même . . . Aujourd'hui, je vais exister de tout mon pouvoir ; je ne m'endormirai pas : je vous attends . . .

Renée Laurentine
(Sept réveils)