III
Je
m'éveille dans un bercement insolite . . . L'eau me caresse
en lents lappements doux . . . Pleine mer par jour calme. Je suis
au milieu d'un immense cercle aux reflets émeraude marbrés
de gris, sous une demi-sphère, un couvercle où moutonnent
de subtiles nuées, furtifs fantômes . . .
Flotter dans l'indécis des courants, sur la crête
de vagues anodines, sans itinéraire, ni but, ni horaire
. . .Dormir au bon vouloir des flots, puis s'éveiller et
prendre conscience que cela existe, non pas dans le rêve
ou la fable, mais dans le vrai, le palpable, le possible devenu
réel . . . Ainsi, j'imagine que j'existe moi aussi entre
deux eaux qui me dodelinent comme deux bras maternels, au rythme
d'une berceuse essentielle.
*****
IV
Je me réveille, sentant vaguement une présence proche
. . . Un museau effleure doucement mon visage, mes oreilles, mon
dos, fait entendre un léger feulement . . . Une lionne
! Mais, mais
me voilà aussi lionne ; je me réveille
lionne, sans doute après le songe d'une vie humaine. Une
vie humaine ? Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Mes
autres compagnes font toujours la sieste . . . Rêvent-elles
qu'elles sont femmes ? Ne faudrait-il pas les réveiller
à leur tour, leur rendre leur propre existence, le dangereux
bonheur de la brousse, de l'incertain, de la vie dans sa pure
réalité, la vie nue, sans masque, libre, précaire,
et justement par là : vraie. Mais je suis éveillée,
ferme sur mes quatre pieds. . . Pourquoi donc continuer à
penser comme une bipède ?
*****
VI
Je me réveille sous la fraîche lisseur d'une caresse.
Je me sens forestière ! Je le suis. Installée dans
les branchages d'un grand arbre, je domine des remous de verdure
striée de soleil. Inspirées par la brise, des feuilles
dentelées glissent sur mon visage. Ai-je donc choisi de
me reposer ici, si haut ? Comme un oiseau, comme un petit grimpeur
à fourrure ?
Je ne me demande même pas comment il se fait que je sois
là, au sommet d'un chêne : à quoi bon les
questions qui, toutes, finissent par éluder les vraies
réponses, par infiltrer une insidieuse logique dans ce
qui, simplement, existe. Tel quel. Sans explication ni excuse.
Tout est mélodieux ici, tout est calme. Réveil merveilleux,
féerique qui me libère du rêve, confirme que
j'existe moi aussi . . . Car me voici arbre, rameau, feuille,
et je vis . . . Je chante dans la brise avec les oiseaux qui m'habitent,
et lorsque viendra l'hiver, ma vie se fera souterraine, mais toujours
intense, en attente, en éveil.
*****
VII
Je me réveille dans la pénombre du petit jour. Mon
voisin de gauche, toujours empoussiéré, dort depuis
de longues années. Celui de droite, tout écorné,
est insomniaque. Je suis un livre. Je me fais un devoir de rester
en éveil de l'aube à la nuit noire. Souvent, je
ne m'endors même pas une seule fois en 24, 48, 72 heures
(ou plus !). Je suis un livre. Habillé de cuir, doré
sur tranche (quoique pas mal dé-doré à présent).
Mon cuir n'est pas coquetterie, mais solidité (voyez ce
qui arrive à mon voisin de droite, le malheureux broché
!). Je suis d'une richesse incomparable, oui, c'est le mot, car
elle n'a rien de commun avec la richesse des conversations courantes
(richesse, celle-là, dont je parle d'ailleurs beaucoup
en mes pages). J'ai le don d'éveil : j'éveille ceux
qui me choisissent et essaient de me connaître. Oui, "
essaient ", car on ne peut jamais, vraiment, à fond,
complètement, connaître quoi que ce soit, surtout
pas un livre. Vous me demandez si je suis heureux ? Certes, je
le suis, et peut-être plus que vous, lecteur en puissance,
ne pourriez l'être . . . Je suis l'âme de mon auteur,
son essence, son éveil lui-même . . . Aujourd'hui,
je vais exister de tout mon pouvoir ; je ne m'endormirai pas :
je vous attends . . .