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Une aquarelle de Valérie Constantin

Histoires de filles

par Renée Laurentine

Frédéric est préoccupé. Bien embêté.
Voilà trois ans que sa femme l'a quitté sans tambour ni trompette. L'a planté là avec deux petites filles. Une cinquième et dernière fugue. Un mot d'adieu sur la table de la cuisine, puis plus rien. Volatilisée. Gommée de son existence. Elles ont dix et presque treize ans aujourd'hui, les gosses. La vie n'est pas drôle.
Et justement, la vie…Comment parle-t-on de " la vie " à une fillette ? Il se sent très seul. Des liaisons par-ci, par-là, au petit bonheur la chance…et vite dénouées…et maintenant Ségolène depuis plus de six mois. Elle n'est pas mal, mais elle a ses exigences…et puis elle n'aime pas les enfants, ne voudrait pour rien au monde faire vie commune.
Et lui, il les aime, ses petites, même s'il se sent perdu, impuissant. Il faut que quelqu'un -une femme-parle à l'aînée, Sabine. Presque treize ans. On devine déjà de minuscules seins sous son tricot. Oh, à peine…mais enfin…C'est inquiétant. Lui parler avant qu'il ne soit trop tard. Et ce n'est certainement pas lui qui…ni surtout Ségolène. Ah, ses ricanements lorsqu'il avait vaguement amorcé le sujet: " Non, mais ! Tu sors de quel siècle ? Ta fille, elle en sait plus long là-dessus que toi, mon petit gars ! ". Décidément Ségolène ne comprend rien aux enfants. D'ailleurs…mais ça, c'est un autre problème. Et la voisine de palier ? Elle est gentille, serviable, mais elle a des garçons, elle…il n'oserait pas lui demander ça. D'ailleurs, ça ne se fait pas.
Naturellement, il y a sa sœur Odile. Ils ne se voient plus guère. C'est une vieille fille moche, peu accueillante et, dans leurs rares rencontres, toujours, toujours à lui reprocher son désastreux mariage. Quelle teigne ! Mais pourtant, c'est sa sœur, c'est une femme…la seule finalement qui puisse convenir. Il prend son courage à deux mains. Ou plutôt d'une seule, car de l'autre il décroche le téléphone. Il bafouille. A l'autre bout, la voix est acide, rancunière :
--Tiens, tiens ! Tu te souviens tout à coup de mon numéro ?
Après deux ou trois réparties de plus en plus abruptes, ayant à peine écouté Frédéric, elle raccroche.
Il est sur les dents. Tendu. Comme toujours, tant de problèmes. Ségolène voit-elle juste quand elle l'accuse d'être trop mou ? Si peu de sympathie, de compréhension. Et à l'horizon, cette puberté des filles. Personne. La sonnerie le fait sursauter.
--Allô ? C'est Odile. Je n'aurais pas dû raccrocher, Fred. Après tout… je… je ferai ce que tu demandes. Qu'elle vienne me voir mercredi pour goûter. On parlera…enfin, j'essaierai… Tu sais, tout cela, je n'ai pas l'habitude, moi, pas d'expérience… Enfin ! Mercredi, n'est-ce pas ? Au revoir… Pauvre Fred, va !

****

Au jour dit, Sabine se prépare à cette visite qui l'intrigue énormément. Consignes: un pantalon classique, et surtout pas le T-shirt " Balles vocales " de MC Solaar ! Cette corvée la met mal à l'aise. Qu'est-ce que ça veut dire, tante Odile veut me parler ? Sa petite sœur s'inquiète, elle aussi :
--Dis, au moins, ce n'est pas pour nous séparer ? Elle ne va pas t'adopter ou quelque chose comme ça ?
--M'adopter ! Non, mais tu en as des idées, toi ! T'en fais pas, Boubou, toi et moi, on est comme ça…comme ça !
Elle brandit deux doigts croisés et les agite agressivement.
--Je crois d'ailleurs deviner les jérémiades qu'elle va me débiter…
--Les quoi ?
Sabine se fait solennelle :
--Je ne t'abandonnerai jamais, tu entends ? Jamais ! Mets-toi bien cela dans la tête, petite folle !
Béatrice ne sait que penser. Après le départ de sa sœur, elle se retire dans sa chambre et va probablement pleurer en attendant son retour.

****

--Bonjour ! C'est moi, Sabine…
Elle sent confusément que cette femme est guindée, nerveuse. Elles s'assoient en silence dans le " salon " lugubre, sombre, rempli de bibelots d'un goût douteux qui ressemblent à des lots de fête foraine. Et Odile ne sait que dire. L'entrée en matière qu'elle avait préparée, les petites phrases anodines pour amorcer le pénible entretien, tout cela à présent n'est plus qu'un magma informe dans son esprit. Mais enfin, il faut bien y aller…
On entendrait voler un moucheron. Sabine fait machinalement glisser son bracelet le long de son bras ; Odile chiffonne un mouchoir. Gorge sèche, joues en feu, mains moites, elle toussotte et enfin se décide :
--Eh bien, mon enfant, voilà…ton papa (c'est mon frère, tu sais), voilà : il m'a demandé de…de te parler. Pour moi, ce n'est pas facile… (Ici, profond soupir). Il y a des choses, n'est-ce pas, des choses qui… que tu dois savoir…
--C'est à propos de ma mère sans doute ? Quelque chose de nouveau ? Mais ça ne m'intéresse pas du tout, du tout ! Je ne veux plus qu'on me parle d'elle… je ne veux rien savoir !
Le ton d'Odile devient agressif :
--Ta mère ! Elle vous a abandonnés, ta fameuse mère ! Voilà ce qu'elle a fait : abandonnés !
--Non, non ! Tante Odile, ne dites plus rien. Je ne veux pas qu'on me parle d'elle. Je ne la connais pas. Mon papa…
--Mais Sabine, tu te trompes du tout au tout ! Je ne vais pas te parler de ta mère. Il n'en est pas question !
--Alors, c'est quoi, notre sujet de conversation ?
--Euh…eh bien…euh…voilà…tu es une petite fille, n'est-ce pas ? Et ton papa, lui,…
--Papa ? Il va pas se remarier au moins ?
--Mais non ! Tu n'y es pas du tout ! D'ailleurs, comment pourrait-il se remarier puisqu'il n'est même pas divorcé ? Euh..enfin..je ne crois pas. Non, il ne s'agit pas de cela. Tu es une petite fille…bientôt treize ans…et tu deviens… eh bien, tu deviens une grande fille, voilà… tu deviens grande et donc tu….
--Oh ça alors ! C'était donc ça ? Vous voulez dire les histoires…enfin les règles ? Mais c'est déjà fait ! Ça y est depuis cinq mois !
Odile est suffoquée :
--Mais…mais…mais alors, pourquoi…? Et qui t'a…. et comment…? Enfin ! Et ton papa n'en savait rien ?
--Ben non, qu'est-ce que vous croyez donc ? Il n'a pas le temps de s'occuper de nos petits problèmes. C'est bien assez qu'il s'occupe des grands ! (Une pause). Et puis, et puis…lui, c'est un homme, alors…un homme…
Qu'y a-t-il dans son haussement d'épaules ? Regret ? Résignation ? Appel qui s'ignore ?
Et Odile, elle, tout à coup traversée d'un courant inconnu. Ses yeux se remplissent…mais de quoi, au juste ? Elle n'y comprend plus rien.
--Ah Sabine, Sabine…Je ne savais pas…bien sûr, il faut…mais est-ce que tu n'as pas…. enfin…Oh là là ! Te voilà jeune fille et personne n'en savait rien ! Ça t'arrive tôt, non ? Je dois t'expliquer un peu…
Sabine retrouve toute sa véhémence :
--Pas nécessaire ! J'ai pas de questions. J'étais prête, vous savez : aucune surprise. Pas de mélodrames ! D'ailleurs, à l'école, on a des cours sur la sexualité…
--La sexu….?
--Ben oui ! Puis, il y a les copines, les bouquins. Non, pas d'explications. A propos, tant qu'on y est : inutile de me parler de tous les autres trucs. Je sais très bien comment naissent les enfants et comment on les fait, et toutes ces saloperies…en fin tous ces machins : pilules, préservatifs, sida, avortement…et qu'il ne faut surtout pas tomber enceinte ! Au fait, moi, j'en connais deux qui…
--Oh Sabine, tais-toi ! Je n'en reviens pas ! Et ton père, eh bien, il est joliment naïf!
--Et vous donc, tante Odile ! Qu'est-ce qui vous prend ? On n'est plus en 1900 ! Et je ne suis pas un bébé. J'aurai treize ans dans trois semaines…
--Eh bien moi, ma fille, à treize ans je ne savais pas un mot de tout cela, et je ne m'en portais pas plus mal ! Oh là là ! Rien que d'y penser…
Sabine n'écoute plus. Après sa tirade, peu à peu sa hargne fait place à une émotion insolite, une sorte de détresse. Elle se mord les lèvres, baisse les yeux, ne dit plus rien.
Odile est pétrifiée. Un éboulis de pensées lui dégringole dans l'esprit. Plus du tout à la hauteur de la situation. Ne sait que dire ni que faire. Raide, muette, elle se lève, fait signe à l'enfant de la suivre à la cuisine. Sabine se dresse comme une automate.
Alors, soudain, cette femme qui n'a jamais connu l'amour, qui se soucie de son look comme d'une guigne, cette femme-gendarme, cette femme vieillissante qui n'attend plus rien de la vie, qui toujours a regardé les enfants comme de petits monstres encombrants, cette femme soudain devient femme, se met à fondre :
--Ma petite, ma pauvre petite, murmure-t-elle.
Et d'un geste oublié, d'un geste peut-être inconnu, elle enferme l'enfant dans ses bras, la presse très fort contre sa poitrine bréhaigne…des mots lui viennent aux lèvres, lui viennent elle ne sait d'où…
-- Mon petit, mon pauvre petit lapin…
Sabine ne comprend pas ce qui lui arrive. Comme par réflexe, la voilà qui entoure la taille épaisse de cette étrangère, se laisse écraser contre elle, appuie sa joue sur l'ample poitrine, tandis que des larmes jaillissent qu'elle ne parvient pas à réprimer, inondent son visage, mouillent la blouse à pois mauves, et coulent, et coulent… Elle entend la voix de détresse, la voix apaisante pourtant, qui psalmodie là-haut, mais ce n'est qu'un son, aucun mot ne lui parvient.
Pour la première fois, Sabine sent vaguement qu'elle est en train d'expulser quelque chose…ce qui s'écoule d'elle, c'est sa solitude, son angoisse, son amour sans objet, son enfance…
Et de son côté, Odile retrouve un peu de fraîcheur, un pan d'adolescence, un petit rayon d'une petite lumière qui lui vient d'un monde ignoré, mystérieux…
Quelque chose se déclenche. Demain ne sera pas comme aujourd'hui…Plus jamais rien ne sera comme avant. Pour personne.

Renée Laurentine
(Les Pèlerins du clair-obscur)