Frédéric
est préoccupé. Bien embêté.
Voilà trois ans que sa femme l'a quitté sans tambour
ni trompette. L'a planté là avec deux petites filles.
Une cinquième et dernière fugue. Un mot d'adieu
sur la table de la cuisine, puis plus rien. Volatilisée.
Gommée de son existence. Elles ont dix et presque treize
ans aujourd'hui, les gosses. La vie n'est pas drôle.
Et justement, la vie
Comment parle-t-on de " la vie
" à une fillette ? Il se sent très seul. Des
liaisons par-ci, par-là, au petit bonheur la chance
et
vite dénouées
et maintenant Ségolène
depuis plus de six mois. Elle n'est pas mal, mais elle a ses exigences
et
puis elle n'aime pas les enfants, ne voudrait pour rien au monde
faire vie commune.
Et lui, il les aime, ses petites, même s'il se sent perdu,
impuissant. Il faut que quelqu'un -une femme-parle à l'aînée,
Sabine. Presque treize ans. On devine déjà de minuscules
seins sous son tricot. Oh, à peine
mais enfin
C'est
inquiétant. Lui parler avant qu'il ne soit trop tard. Et
ce n'est certainement pas lui qui
ni surtout Ségolène.
Ah, ses ricanements lorsqu'il avait vaguement amorcé le
sujet: " Non, mais ! Tu sors de quel siècle ? Ta fille,
elle en sait plus long là-dessus que toi, mon petit gars
! ". Décidément Ségolène ne comprend
rien aux enfants. D'ailleurs
mais ça, c'est un autre
problème. Et la voisine de palier ? Elle est gentille,
serviable, mais elle a des garçons, elle
il n'oserait
pas lui demander ça. D'ailleurs, ça ne se fait pas.
Naturellement, il y a sa sur Odile. Ils ne se voient plus
guère. C'est une vieille fille moche, peu accueillante
et, dans leurs rares rencontres, toujours, toujours à lui
reprocher son désastreux mariage. Quelle teigne ! Mais
pourtant, c'est sa sur, c'est une femme
la seule finalement
qui puisse convenir. Il prend son courage à deux mains.
Ou plutôt d'une seule, car de l'autre il décroche
le téléphone. Il bafouille. A l'autre bout, la voix
est acide, rancunière :
--Tiens, tiens ! Tu te souviens tout à coup de mon numéro
?
Après deux ou trois réparties de plus en plus abruptes,
ayant à peine écouté Frédéric,
elle raccroche.
Il est sur les dents. Tendu. Comme toujours, tant de problèmes.
Ségolène voit-elle juste quand elle l'accuse d'être
trop mou ? Si peu de sympathie, de compréhension. Et à
l'horizon, cette puberté des filles. Personne. La sonnerie
le fait sursauter.
--Allô ? C'est Odile. Je n'aurais pas dû raccrocher,
Fred. Après tout
je
je ferai ce que tu demandes.
Qu'elle vienne me voir mercredi pour goûter. On parlera
enfin,
j'essaierai
Tu sais, tout cela, je n'ai pas l'habitude,
moi, pas d'expérience
Enfin ! Mercredi, n'est-ce
pas ? Au revoir
Pauvre Fred, va !
****
Au jour dit, Sabine se prépare à cette visite qui
l'intrigue énormément. Consignes: un pantalon classique,
et surtout pas le T-shirt " Balles vocales " de MC Solaar
! Cette corvée la met mal à l'aise. Qu'est-ce que
ça veut dire, tante Odile veut me parler ? Sa petite sur
s'inquiète, elle aussi :
--Dis, au moins, ce n'est pas pour nous séparer ? Elle
ne va pas t'adopter ou quelque chose comme ça ?
--M'adopter ! Non, mais tu en as des idées, toi ! T'en
fais pas, Boubou, toi et moi, on est comme ça
comme
ça !
Elle brandit deux doigts croisés et les agite agressivement.
--Je crois d'ailleurs deviner les jérémiades qu'elle
va me débiter
--Les quoi ?
Sabine se fait solennelle :
--Je ne t'abandonnerai jamais, tu entends ? Jamais ! Mets-toi
bien cela dans la tête, petite folle !
Béatrice ne sait que penser. Après le départ
de sa sur, elle se retire dans sa chambre et va probablement
pleurer en attendant son retour.
****
--Bonjour ! C'est moi, Sabine
Elle sent confusément que cette femme est guindée,
nerveuse. Elles s'assoient en silence dans le " salon "
lugubre, sombre, rempli de bibelots d'un goût douteux qui
ressemblent à des lots de fête foraine. Et Odile
ne sait que dire. L'entrée en matière qu'elle avait
préparée, les petites phrases anodines pour amorcer
le pénible entretien, tout cela à présent
n'est plus qu'un magma informe dans son esprit. Mais enfin, il
faut bien y aller
On entendrait voler un moucheron. Sabine fait machinalement glisser
son bracelet le long de son bras ; Odile chiffonne un mouchoir.
Gorge sèche, joues en feu, mains moites, elle toussotte
et enfin se décide :
--Eh bien, mon enfant, voilà
ton papa (c'est mon frère,
tu sais), voilà : il m'a demandé de
de te parler.
Pour moi, ce n'est pas facile
(Ici, profond soupir). Il
y a des choses, n'est-ce pas, des choses qui
que tu dois
savoir
--C'est à propos de ma mère sans doute ? Quelque
chose de nouveau ? Mais ça ne m'intéresse pas du
tout, du tout ! Je ne veux plus qu'on me parle d'elle
je
ne veux rien savoir !
Le ton d'Odile devient agressif :
--Ta mère ! Elle vous a abandonnés, ta fameuse mère
! Voilà ce qu'elle a fait : abandonnés !
--Non, non ! Tante Odile, ne dites plus rien. Je ne veux pas qu'on
me parle d'elle. Je ne la connais pas. Mon papa
--Mais Sabine, tu te trompes du tout au tout ! Je ne vais pas
te parler de ta mère. Il n'en est pas question !
--Alors, c'est quoi, notre sujet de conversation ?
--Euh
eh bien
euh
voilà
tu es une petite
fille, n'est-ce pas ? Et ton papa, lui,
--Papa ? Il va pas se remarier au moins ?
--Mais non ! Tu n'y es pas du tout ! D'ailleurs, comment pourrait-il
se remarier puisqu'il n'est même pas divorcé ? Euh..enfin..je
ne crois pas. Non, il ne s'agit pas de cela. Tu es une petite
fille
bientôt treize ans
et tu deviens
eh
bien, tu deviens une grande fille, voilà
tu deviens
grande et donc tu
.
--Oh ça alors ! C'était donc ça ? Vous voulez
dire les histoires
enfin les règles ? Mais c'est déjà
fait ! Ça y est depuis cinq mois !
Odile est suffoquée :
--Mais
mais
mais alors, pourquoi
? Et qui t'a
.
et comment
? Enfin ! Et ton papa n'en savait rien ?
--Ben non, qu'est-ce que vous croyez donc ? Il n'a pas le temps
de s'occuper de nos petits problèmes. C'est bien assez
qu'il s'occupe des grands ! (Une pause). Et puis, et puis
lui,
c'est un homme, alors
un homme
Qu'y a-t-il dans son haussement d'épaules ? Regret ? Résignation
? Appel qui s'ignore ?
Et Odile, elle, tout à coup traversée d'un courant
inconnu. Ses yeux se remplissent
mais de quoi, au juste ?
Elle n'y comprend plus rien.
--Ah Sabine, Sabine
Je ne savais pas
bien sûr,
il faut
mais est-ce que tu n'as pas
. enfin
Oh
là là ! Te voilà jeune fille et personne
n'en savait rien ! Ça t'arrive tôt, non ? Je dois
t'expliquer un peu
Sabine retrouve toute sa véhémence :
--Pas nécessaire ! J'ai pas de questions. J'étais
prête, vous savez : aucune surprise. Pas de mélodrames
! D'ailleurs, à l'école, on a des cours sur la sexualité
--La sexu
.?
--Ben oui ! Puis, il y a les copines, les bouquins. Non, pas d'explications.
A propos, tant qu'on y est : inutile de me parler de tous les
autres trucs. Je sais très bien comment naissent les enfants
et comment on les fait, et toutes ces saloperies
en fin tous
ces machins : pilules, préservatifs, sida, avortement
et
qu'il ne faut surtout pas tomber enceinte ! Au fait, moi, j'en
connais deux qui
--Oh Sabine, tais-toi ! Je n'en reviens pas ! Et ton père,
eh bien, il est joliment naïf!
--Et vous donc, tante Odile ! Qu'est-ce qui vous prend ? On n'est
plus en 1900 ! Et je ne suis pas un bébé. J'aurai
treize ans dans trois semaines
--Eh bien moi, ma fille, à treize ans je ne savais pas
un mot de tout cela, et je ne m'en portais pas plus mal ! Oh là
là ! Rien que d'y penser
Sabine n'écoute plus. Après sa tirade, peu à
peu sa hargne fait place à une émotion insolite,
une sorte de détresse. Elle se mord les lèvres,
baisse les yeux, ne dit plus rien.
Odile est pétrifiée. Un éboulis de pensées
lui dégringole dans l'esprit. Plus du tout à la
hauteur de la situation. Ne sait que dire ni que faire. Raide,
muette, elle se lève, fait signe à l'enfant de la
suivre à la cuisine. Sabine se dresse comme une automate.
Alors, soudain, cette femme qui n'a jamais connu l'amour, qui
se soucie de son look comme d'une guigne, cette femme-gendarme,
cette femme vieillissante qui n'attend plus rien de la vie, qui
toujours a regardé les enfants comme de petits monstres
encombrants, cette femme soudain devient femme, se met à
fondre :
--Ma petite, ma pauvre petite, murmure-t-elle.
Et d'un geste oublié, d'un geste peut-être inconnu,
elle enferme l'enfant dans ses bras, la presse très fort
contre sa poitrine bréhaigne
des mots lui viennent
aux lèvres, lui viennent elle ne sait d'où
-- Mon petit, mon pauvre petit lapin
Sabine ne comprend pas ce qui lui arrive. Comme par réflexe,
la voilà qui entoure la taille épaisse de cette
étrangère, se laisse écraser contre elle,
appuie sa joue sur l'ample poitrine, tandis que des larmes jaillissent
qu'elle ne parvient pas à réprimer, inondent son
visage, mouillent la blouse à pois mauves, et coulent,
et coulent
Elle entend la voix de détresse, la voix
apaisante pourtant, qui psalmodie là-haut, mais ce n'est
qu'un son, aucun mot ne lui parvient.
Pour la première fois, Sabine sent vaguement qu'elle est
en train d'expulser quelque chose
ce qui s'écoule
d'elle, c'est sa solitude, son angoisse, son amour sans objet,
son enfance
Et de son côté, Odile retrouve un peu de fraîcheur,
un pan d'adolescence, un petit rayon d'une petite lumière
qui lui vient d'un monde ignoré, mystérieux
Quelque chose se déclenche. Demain ne sera pas comme aujourd'hui
Plus
jamais rien ne sera comme avant. Pour personne.