Juste avant l'aube, les murs de la prison s'écroulèrent.
En douce. Sans violence. En silence. Comme si de rien n'était.
Les hommes -mais comment savoir s'ils s'étaient étonnés-soudain
se retrouvèrent libres. Sans un cri, sans un mot, ils descendirent
jusqu'au sol sur les gravats qui, complaisamment, s'offraient
en escalier. Une fois en bas, chacun de son côté
se mit en route sans que l'on puisse savoir exactement vers où,
ni encore moins deviner ce qu'il ressentait. On imagine que, vue
de là-haut, la scène se présentait comme
un grand cercle formé par les ex-prisonniers. Le cercle
allait s'élargissant à mesure que les hommes s'éloignaient,
chacun dans sa propre direction. Pour finir, le cercle se dispersa,
se fondit dans la plaine, devint invisible. Dans le silence le
plus absolu.
Au contraire des autres, Orval s'était attardé parmi
les décombres. Un observateur (à supposer qu'il
y en eût un) aurait pu le voir se baisser, ramasser quelque
chose çà et là, tirer de dessous un tas de
briques un vêtement, sorte de veste dirait-on, qu'il secoua
puis s'empressa d'enfiler à la hâte. On aurait pu
le voir placer de petits objets dans ses poches ou dans une espèce
de sac qu'il avait aussi récolté parmi les débris.
Ce qui frappait le plus, c'était ce lourd silence. Profond.
Sinistre. Comme si les sons n'existaient plus. Comme si la notion
même de son était abolie.
Lorsqu' Orval à son tour se mit en marche dans la plaine,
tous les autres avaient disparu depuis longtemps.
**
Et il marcha, marcha, de jour et de nuit, évitant de
traverser les villages, se reposant parfois sur la berge d'un
ruisseau ou près d'un abreuvoir. Il se nourrissait de fruits
sauvages et de petits riens trouvés dans ses poches. Le
soir, il pouvait même faire un feu de branchages grâce
aux allumettes glanées dans les gravats.
Un observateur -en admettant qu'il eût été
présent - aurait pu suivre Orval pendant des jours, le
voir se glisser la nuit dans quelque poulailler pour y récolter
des ufs, dans quelque cabane déserte où il
parvenait à trouver, ici une croûte de pain moisi,
là une boîte de conserves qu'il ouvrait grâce
au canif récupéré là-bas
Mais
puisqu' aucun observateur n'était présent, tout
cela, il faut se contenter de l'imaginer, n'est-ce pas? Ce qui
est sûr pourtant, c'est qu'Orval continuait sa marche, imperturbable,
comme s'il avait une destination précise à atteindre.
Mais qui saura jamais ce qui se passait dans son esprit?
Une nuit froide et pluvieuse, il eut une chance extraordinaire
: il tomba sur une petite bâtisse, délabrée
certes, mais tout de même un abri, un toit, avec quelque
confort à l'intérieur. Fourbu, grelottant, Orval
poussa un vestige de porte, entra, et sans autre préambule
se jeta sur une sorte de lit de camp rudimentaire où il
ne tarda pas à s'endormir, avec les araignées et
les mulots. Exceptionnellement, le silence s'était rompu:
on aurait pu entendre l'appel d'une chouette dans le sombre
mais
Orval, lui, avait sombré dans un sommeil étanche
et n'entendait rien.
**
Il décida de se reposer dans cette masure une journée
entière, histoire de reprendre des forces, de se ménager
un peu. L'endroit lui paraissait solitaire, éloigné
de tout hameau. En examinant de plus près son logis de
fortune, il avait découvert des merveilles: deux oranges
(ratatinées, il est vrai, mais encore mangeables), un sachet
de thé (usagé, mais pouvant encore servir), un petit
sac de noix, une boîte à demi pleine de biscuits
secs, un cruchon d'eau qu'il fallait espérer potable. Une
aubaine ! Cela lui permettrait de tenir encore quelques jours,
en comptant sur un supplément d'ufs frais et de fruits
sauvages ou maraudés la nuit. Qui sait s'il ne songeait
pas peut-être à fabriquer une sorte de collet avec
les moyens du bord pour agrémenter son ordinaire ?
Après sa seconde nuit dans le refuge, il décida
de reprendre la route et se mit en marche aussi gaillardement
que possible.
**
La journée avait dû lui sembler bien pénible.
Orval traversait une région marécageuse où
soufflait avec vengeance -mais sans bruit - le vent du nord. Ses
chaussures de toile s'enfonçaient dans la gadoue ; le bas
de son pantalon trempé lui collait aux chevilles. Même
enfouies dans les poches de l'anorak, ses mains devaient être
glacées
Une bonne chose pourtant - du moins, bonne pour Orval. Une mère
cane survint, suivie à la queue-leu-leu de six ou sept
canetons. On devine la suite
Il faut se mettre à
la place d'un homme harassé, affamé
Orval
réussit à s'emparer d'un des petits volatiles, lui
tordit le cou, attendit d'arriver auprès d'un bouquet d'arbres
pour rôtir sa proie tant bien que mal
On suppose que,
pour Orval, ce fut là un rare festin - en deux bouchées.
Et puis la longue marche de recommencer. Le sol était devenu
plus ferme, ce qui permit à Orval de presser un peu le
pas.
Le crépuscule tombait. Brusquement, Orval s'arrêta,
le regard figé, mauvais. L'observateur - en imaginant qu'il
ait existé - aurait certes supposé qu' Orval devait
tout à coup éprouver un certain étonnement,
se sentir pris de vertige
Il croyait reconnaître le
terrain. Les deux arbustes rabougris sur la gauche ; plus loin
le minuscule étang bordé de massettes et autres
herbes folles ; la traînée de cailloux presque blancs
.
Est-ce que
. ?
Et en effet, voici qu'il aperçoit la bâtisse en ruines
qu'il avait quittée ce matin même. Ou sa sur
jumelle. Soulagement de trouver un abri ? Découragement
de constater qu'il a tourné en rond toute la journée
? Effroi devant la bizarrerie des faits?
Qui le saura ?
Orval, bien sûr, pénétra dans le refuge. Qu'aurait-il
pu faire d'autre dans ces circonstances et à cette heure
tardive ? Et qui donc pourrait dire ce qui lentement se frayait
un chemin dans son esprit ? Il regarda autour de lui
ces
marques au crayon, là, à gauche sur le mur
cette couchette sommaire et sa couverture grise tout effrangée
ce tabouret boîteux renversé dans le coin
En silence les murs de la prison se reconstruisirent. Sans violence.
Tout doucement. Comme si de rien n'était.