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Une aquarelle de Valérie Constantin

Court-Circuit

par Renée Laurentine

Juste avant l'aube, les murs de la prison s'écroulèrent. En douce. Sans violence. En silence. Comme si de rien n'était.
Les hommes -mais comment savoir s'ils s'étaient étonnés-soudain se retrouvèrent libres. Sans un cri, sans un mot, ils descendirent jusqu'au sol sur les gravats qui, complaisamment, s'offraient en escalier. Une fois en bas, chacun de son côté se mit en route sans que l'on puisse savoir exactement vers où, ni encore moins deviner ce qu'il ressentait. On imagine que, vue de là-haut, la scène se présentait comme un grand cercle formé par les ex-prisonniers. Le cercle allait s'élargissant à mesure que les hommes s'éloignaient, chacun dans sa propre direction. Pour finir, le cercle se dispersa, se fondit dans la plaine, devint invisible. Dans le silence le plus absolu.
Au contraire des autres, Orval s'était attardé parmi les décombres. Un observateur (à supposer qu'il y en eût un) aurait pu le voir se baisser, ramasser quelque chose çà et là, tirer de dessous un tas de briques un vêtement, sorte de veste dirait-on, qu'il secoua puis s'empressa d'enfiler à la hâte. On aurait pu le voir placer de petits objets dans ses poches ou dans une espèce de sac qu'il avait aussi récolté parmi les débris.
Ce qui frappait le plus, c'était ce lourd silence. Profond. Sinistre. Comme si les sons n'existaient plus. Comme si la notion même de son était abolie.
Lorsqu' Orval à son tour se mit en marche dans la plaine, tous les autres avaient disparu depuis longtemps.

**

Et il marcha, marcha, de jour et de nuit, évitant de traverser les villages, se reposant parfois sur la berge d'un ruisseau ou près d'un abreuvoir. Il se nourrissait de fruits sauvages et de petits riens trouvés dans ses poches. Le soir, il pouvait même faire un feu de branchages grâce aux allumettes glanées dans les gravats.
Un observateur -en admettant qu'il eût été présent - aurait pu suivre Orval pendant des jours, le voir se glisser la nuit dans quelque poulailler pour y récolter des œufs, dans quelque cabane déserte où il parvenait à trouver, ici une croûte de pain moisi, là une boîte de conserves qu'il ouvrait grâce au canif récupéré là-bas… Mais puisqu' aucun observateur n'était présent, tout cela, il faut se contenter de l'imaginer, n'est-ce pas? Ce qui est sûr pourtant, c'est qu'Orval continuait sa marche, imperturbable, comme s'il avait une destination précise à atteindre. Mais qui saura jamais ce qui se passait dans son esprit?
Une nuit froide et pluvieuse, il eut une chance extraordinaire : il tomba sur une petite bâtisse, délabrée certes, mais tout de même un abri, un toit, avec quelque confort à l'intérieur. Fourbu, grelottant, Orval poussa un vestige de porte, entra, et sans autre préambule se jeta sur une sorte de lit de camp rudimentaire où il ne tarda pas à s'endormir, avec les araignées et les mulots. Exceptionnellement, le silence s'était rompu: on aurait pu entendre l'appel d'une chouette dans le sombre…mais Orval, lui, avait sombré dans un sommeil étanche et n'entendait rien.

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Il décida de se reposer dans cette masure une journée entière, histoire de reprendre des forces, de se ménager un peu. L'endroit lui paraissait solitaire, éloigné de tout hameau. En examinant de plus près son logis de fortune, il avait découvert des merveilles: deux oranges (ratatinées, il est vrai, mais encore mangeables), un sachet de thé (usagé, mais pouvant encore servir), un petit sac de noix, une boîte à demi pleine de biscuits secs, un cruchon d'eau qu'il fallait espérer potable. Une aubaine ! Cela lui permettrait de tenir encore quelques jours, en comptant sur un supplément d'œufs frais et de fruits sauvages ou maraudés la nuit. Qui sait s'il ne songeait pas peut-être à fabriquer une sorte de collet avec les moyens du bord pour agrémenter son ordinaire ?
Après sa seconde nuit dans le refuge, il décida de reprendre la route et se mit en marche aussi gaillardement que possible.

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La journée avait dû lui sembler bien pénible. Orval traversait une région marécageuse où soufflait avec vengeance -mais sans bruit - le vent du nord. Ses chaussures de toile s'enfonçaient dans la gadoue ; le bas de son pantalon trempé lui collait aux chevilles. Même enfouies dans les poches de l'anorak, ses mains devaient être glacées…
Une bonne chose pourtant - du moins, bonne pour Orval. Une mère cane survint, suivie à la queue-leu-leu de six ou sept canetons. On devine la suite… Il faut se mettre à la place d'un homme harassé, affamé… Orval réussit à s'emparer d'un des petits volatiles, lui tordit le cou, attendit d'arriver auprès d'un bouquet d'arbres pour rôtir sa proie tant bien que mal… On suppose que, pour Orval, ce fut là un rare festin - en deux bouchées.
Et puis la longue marche de recommencer. Le sol était devenu plus ferme, ce qui permit à Orval de presser un peu le pas.
Le crépuscule tombait. Brusquement, Orval s'arrêta, le regard figé, mauvais. L'observateur - en imaginant qu'il ait existé - aurait certes supposé qu' Orval devait tout à coup éprouver un certain étonnement, se sentir pris de vertige… Il croyait reconnaître le terrain. Les deux arbustes rabougris sur la gauche ; plus loin le minuscule étang bordé de massettes et autres herbes folles ; la traînée de cailloux presque blancs…. Est-ce que…. ?
Et en effet, voici qu'il aperçoit la bâtisse en ruines qu'il avait quittée ce matin même. Ou sa sœur jumelle. Soulagement de trouver un abri ? Découragement de constater qu'il a tourné en rond toute la journée ? Effroi devant la bizarrerie des faits?
Qui le saura ?
Orval, bien sûr, pénétra dans le refuge. Qu'aurait-il pu faire d'autre dans ces circonstances et à cette heure tardive ? Et qui donc pourrait dire ce qui lentement se frayait un chemin dans son esprit ? Il regarda autour de lui…ces marques au crayon, là, à gauche sur le mur… cette couchette sommaire et sa couverture grise tout effrangée… ce tabouret boîteux renversé dans le coin…
En silence les murs de la prison se reconstruisirent. Sans violence. Tout doucement. Comme si de rien n'était.

Renée Laurentine
(Les Pèlerins du clair-obscur)