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Une aquarelle de Valérie Constantin

ANCOLIE
(ou : Portrait de l'artiste en jeune dingue)

par Renée Laurentine

 

Tout commence avec ce devoir idiot imposé par le prof de sociologie. Ses victimes doivent faire des recherches et rédiger un mémoire sur les tendances actuelles de notre société. Ni plus, ni moins. Vous vous rendez compte ?
Comme d'habitude, Ancolie ne fera pas comme les autres. Pour elle, point de compilations frénétiques à la biblio, point d'emprunts interbibliothécaires, interviews d'érudits - ou qui se croient et se disent tels.
Non. Ancolie va se mettre à l'écoute du légendaire " homme de la rue " (entendez naturellement homo et non pas vir). Ce sera à la fois plus authentique, plus spontané, plus actuel, et surtout plus amusant. On connaît l'adage : ce que l'on fait avec plaisir… etc. Horace -ou est-ce Confucius ? Peut-être bien Lao-Tseu, à moins que ça ne soit Kierkegaard ou Jacques Tati - avai(en)t bien raison !
La voilà donc à la terrasse de L'Atlantic où fréquentent surtout des gens
distingués. Elle fait tache claire dans le décor et elle écoute, écoute, écoute. Elle va opérer selon son petit modèle de statistiques personnel : elle notera discrètement les mots, les phrases revenant avec le plus d'insistance dans les conversations qui vont bon train autour d'elle. À L'Atlantic, pas d'erreur possible, les " C'est une honte ! " signalent indubitablement le leitmotiv du jour, suivis de près par " Inadmissible ! " et " répugnant ". Pour être sûre, elle reviendra encore une ou deux fois à cette terrasse. Autres clients, sans doute, mêmes thèmes dominants.
Au Petit Bourlingueur, ce sont surtout - dirait-on - des employés, des ouvriers, quelques retraités peut-être, qui dégustent des cafés-crème ou des bières-pression. Ancolie, évidemment, est le point de mire. Avec un soupir, elle constate que "Honteux " , " Quel scandale ! " et " Fripouilles ! " assaisonnent toutes les conversations, que ce soit au sujet du gouvernement, des services postaux, du prix de la mayonnaise, des voisins, des immigrés ou des chats errants. Après avoir noté 67 "On devrait interdire ", 53 " goujats ! ", 49 " Vendus ! " et 33 " dégueulasse ", Ancolie commence une déprime.
Elle explore ensuite un établissement de jeunes, des étudiants en majorité ; ça devrait lui remonter le moral. Le lexique change, mais le thème ne varie guère : les "merdique " se le disputent aux " merdeux " et " merderie " (sic) ; les " espèce de…", suivis d'un gros mot s'appliquent à tous les absents. Et " C'est honteux ! " est aussi de la partie avec ses variantes " C'est le bordel ! ", " Quelle vacherie ! " et " Ça nous fout les boules ". Ancolie essaie ensuite Le Délec-Table, café-pâtisserie surtout fréquenté par des femmes. Elles au moins… mais non ! La honte et la perfidie continuent à proliférer, visant plutôt des questions vestimentaires, rapports amoureux, femmes de ménage insolentes, et non pas la politique, mais il s'en dégage un tenace fumet d'intolérance, de médisances et d'outrecuidance.
Après quinze jours de ce régime-là, Ancolie devient l'habituée de tous les bistrots de la ville. Les serveurs lui préparent sa consommation dès qu'ils repèrent sa silhouette à l'horizon : thé-citron à L'Atlantic, ¼ Perrier au Petit Bourlingueur, menthe à l'eau au Clic-Clac, panaché à la Boîte Yam-Yam, etc. Le moral ne va pas fort. Ancolie est une fille sensible et elle porte bien son nom, même sans le préfixe ; aussi est-elle frappée de sinistrose après cette série d'expériences cafardeuses. Quoi !
Tout le monde est-il si hargneux, si pessimiste, si égoïste ? Aucune compassion pour personne… Le " moi " surnage dans une marée déferlante de honte, de scandales, de brigands, de minables, de maniaques sexuels… Ancolie peut à peine maîtriser son désespoir.
Ce soir-là, sa tristesse se charge d'une sorte de révolte. Elle n'est plus elle-même. Il faut qu'elle extériorise : vite un exutoire, un exorcisme… Comme une somnambule elle se rend dans une boutique de fournitures pour peintres, une sorte de droguerie artistique. Comment savait-elle où trouver cela ? On la croirait programmée comme une robote. Il est certain que ce n'est plus la véritable Ancolie qui agit, mais une seconde elle-même, un double…
Le soir va tomber. La robote se dirige vers les murs aveugles de l'évêché et se met au travail. Ancolie, la tagueuse… En grosses lettres rouges, vertes, mauves, elle fait la liste de toutes les horreurs entendues ces derniers jours. Le quartier est plus ou moins désert. Quelques rares passants, mais Ancolie ne semble pas les voir. Elle entend cependant leurs commentaires : " Honteux !… Révoltant ! … Merdique !…". On dirait qu'ils lisent tout simplement ses tags !
Deuxième acte : les murs de l'Internat Saint-Jacques et là, elle y va de ses bombes fluorescentes. Pas une âme dans les parages. Tout va bien.
Ancolie décide de couronner cette soirée mémorable en taguant la façade sud de l'Hôtel de Ville. Comment sait-elle que c'est le support idéal ? Robotisation, je vous dis. La voilà donc au boulot et là, c'est son chef-d'œuvre. Les lettres prennent des allures d'hiéroglyphes et de caractères chinois, tout en restant déchiffrables selon notre morne alphabet romain… les couleurs s'étalent, de plus en plus audacieuses. Toute à sa mission exaltante, Ancolie sent les larmes de soulagement dégouliner sur son visage, son cou… et puis brusquement : sursaut !
-- Eh bien ! On se fait artiste-peintre, petite ?
Aïe, aïe, aïe, c'est la police ! Comment se fait-il qu'elle ne l'ait pas entendu venir? Ancolie ne trouve rien à répondre sur-le-champ. Le flic sort un calepin, griffonne : " Flagrant délit de vandalisme au détriment d'un édifice public ". Va-t-il lui mettre les menottes ?
-- Mademoiselle, je me vois obligé de vous emmener au poste. Ce que vous faites là, c'est grave, très grave…
Et soudain Ancolie éclate en sanglots et en paroles :
--Oui, oui, je sais. C'est honteux, inadmissible, merdique et scandaleux. On est tous des pourris, des minables, des enc…
-- Je vous en prie, Mademoiselle ! Je sais lire !
-- Oh vous ne pouvez pas savoir, non, pas savoir…
-- Quoi ? Lire ?
--Mais non, idiot ! Savoir ce qui…
-- Aha ! Insulte à un officier dans l'exercice de ses fonctions.. (Le bic galope fougueusement sur le petit calepin).
Les sanglots redoublent : l'homme perd de sa contenance. Regardons-le un peu : beau type, jeune, grand, musclé sans exagération. Une expression de bonté qui perce malgré tout à travers les formules officielles.
-- Oh, Monsieur l'agent ! Non, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est déprimant. Qu'est-ce que j'ai fait là ? Je n'en reviens pas moi-même ! Et où ai-je bien pu trouver ces couleurs, ces bombes ?
Les sanglots commencent à ébranler le beau Carolus. Cette petite n'est pas une criminelle …Un simple accident de parcours… Où irions-nous si nous ne faisions jamais, au grand jamais, d'exceptions ? Il dévisage Ancolie. Elle est mignonne. Il décide qu'elle est gentille.
--Allons, allons, séchez vos larmes (Il lui tend un Kleenex). Nous allons voir ce que nous pouvons faire…
Ancolie n'en croit pas ses oreilles. Le dévisage à son tour. Il est beau garçon, et quel sourire ! Elle décide qu'il est gentil.
Dans le crépuscule naissant, le soleil regrimpe de deux ou trois échelons et lance un dernier rayon-clin d'œil sur la scène avant de regagner son dodo…
Et voilà que tout soudainement ils tombent dans les bras l'un de l'autre, là, près du mur de l'Hôtel de Ville dont les artistiques gribouillis sont comme un présage d'espoir.
L'affaire en resta là. Enfin, l'affaire, c'est-à-dire les fresques et les frasques de la jeune artiste. Parce que, aussinon, inutile de vous dire qu'Ancolie devint la " petite tagueuse adorée " du séduisant Carolus, et que lui-même devint le " petit flikiki chéri" d'une Ancolie délestée d'un " Mél " désormais antinomique.

Pendant plusieurs années, ils vécurent d'amour tendre, comme les pigeons du brave La Fontaine.

Renée Laurentine
(Treize petite folles)