Tout
commence avec ce devoir idiot imposé par le prof de sociologie.
Ses victimes doivent faire des recherches et rédiger un
mémoire sur les tendances actuelles de notre société.
Ni plus, ni moins. Vous vous rendez compte ?
Comme d'habitude, Ancolie ne fera pas comme les autres. Pour elle,
point de compilations frénétiques à la biblio,
point d'emprunts interbibliothécaires, interviews d'érudits
- ou qui se croient et se disent tels.
Non. Ancolie va se mettre à l'écoute du légendaire
" homme de la rue " (entendez naturellement homo et
non pas vir). Ce sera à la fois plus authentique, plus
spontané, plus actuel, et surtout plus amusant. On connaît
l'adage : ce que l'on fait avec plaisir
etc. Horace -ou
est-ce Confucius ? Peut-être bien Lao-Tseu, à moins
que ça ne soit Kierkegaard ou Jacques Tati - avai(en)t
bien raison !
La voilà donc à la terrasse de L'Atlantic où
fréquentent surtout des gens
distingués. Elle fait tache claire dans le décor
et elle écoute, écoute, écoute. Elle va opérer
selon son petit modèle de statistiques personnel : elle
notera discrètement les mots, les phrases revenant avec
le plus d'insistance dans les conversations qui vont bon train
autour d'elle. À L'Atlantic, pas d'erreur possible, les
" C'est une honte ! " signalent indubitablement le leitmotiv
du jour, suivis de près par " Inadmissible ! "
et " répugnant ". Pour être sûre,
elle reviendra encore une ou deux fois à cette terrasse.
Autres clients, sans doute, mêmes thèmes dominants.
Au Petit Bourlingueur, ce sont surtout - dirait-on - des employés,
des ouvriers, quelques retraités peut-être, qui dégustent
des cafés-crème ou des bières-pression. Ancolie,
évidemment, est le point de mire. Avec un soupir, elle
constate que "Honteux " , " Quel scandale ! "
et " Fripouilles ! " assaisonnent toutes les conversations,
que ce soit au sujet du gouvernement, des services postaux, du
prix de la mayonnaise, des voisins, des immigrés ou des
chats errants. Après avoir noté 67 "On devrait
interdire ", 53 " goujats ! ", 49 " Vendus
! " et 33 " dégueulasse ", Ancolie commence
une déprime.
Elle explore ensuite un établissement de jeunes, des étudiants
en majorité ; ça devrait lui remonter le moral.
Le lexique change, mais le thème ne varie guère
: les "merdique " se le disputent aux " merdeux
" et " merderie " (sic) ; les " espèce
de
", suivis d'un gros mot s'appliquent à tous
les absents. Et " C'est honteux ! " est aussi de la
partie avec ses variantes " C'est le bordel ! ", "
Quelle vacherie ! " et " Ça nous fout les boules
". Ancolie essaie ensuite Le Délec-Table, café-pâtisserie
surtout fréquenté par des femmes. Elles au moins
mais non ! La honte et la perfidie continuent à proliférer,
visant plutôt des questions vestimentaires, rapports amoureux,
femmes de ménage insolentes, et non pas la politique, mais
il s'en dégage un tenace fumet d'intolérance, de
médisances et d'outrecuidance.
Après quinze jours de ce régime-là, Ancolie
devient l'habituée de tous les bistrots de la ville. Les
serveurs lui préparent sa consommation dès qu'ils
repèrent sa silhouette à l'horizon : thé-citron
à L'Atlantic, ¼ Perrier au Petit Bourlingueur, menthe
à l'eau au Clic-Clac, panaché à la Boîte
Yam-Yam, etc. Le moral ne va pas fort. Ancolie est une fille sensible
et elle porte bien son nom, même sans le préfixe
; aussi est-elle frappée de sinistrose après cette
série d'expériences cafardeuses. Quoi !
Tout le monde est-il si hargneux, si pessimiste, si égoïste
? Aucune compassion pour personne
Le " moi " surnage
dans une marée déferlante de honte, de scandales,
de brigands, de minables, de maniaques sexuels
Ancolie peut
à peine maîtriser son désespoir.
Ce soir-là, sa tristesse se charge d'une sorte de révolte.
Elle n'est plus elle-même. Il faut qu'elle extériorise
: vite un exutoire, un exorcisme
Comme une somnambule elle
se rend dans une boutique de fournitures pour peintres, une sorte
de droguerie artistique. Comment savait-elle où trouver
cela ? On la croirait programmée comme une robote. Il est
certain que ce n'est plus la véritable Ancolie qui agit,
mais une seconde elle-même, un double
Le soir va tomber. La robote se dirige vers les murs aveugles
de l'évêché et se met au travail. Ancolie,
la tagueuse
En grosses lettres rouges, vertes, mauves, elle
fait la liste de toutes les horreurs entendues ces derniers jours.
Le quartier est plus ou moins désert. Quelques rares passants,
mais Ancolie ne semble pas les voir. Elle entend cependant leurs
commentaires : " Honteux !
Révoltant !
Merdique !
". On dirait qu'ils lisent tout simplement
ses tags !
Deuxième acte : les murs de l'Internat Saint-Jacques et
là, elle y va de ses bombes fluorescentes. Pas une âme
dans les parages. Tout va bien.
Ancolie décide de couronner cette soirée mémorable
en taguant la façade sud de l'Hôtel de Ville. Comment
sait-elle que c'est le support idéal ? Robotisation, je
vous dis. La voilà donc au boulot et là, c'est son
chef-d'uvre. Les lettres prennent des allures d'hiéroglyphes
et de caractères chinois, tout en restant déchiffrables
selon notre morne alphabet romain
les couleurs s'étalent,
de plus en plus audacieuses. Toute à sa mission exaltante,
Ancolie sent les larmes de soulagement dégouliner sur son
visage, son cou
et puis brusquement : sursaut !
-- Eh bien ! On se fait artiste-peintre, petite ?
Aïe, aïe, aïe, c'est la police ! Comment se fait-il
qu'elle ne l'ait pas entendu venir? Ancolie ne trouve rien à
répondre sur-le-champ. Le flic sort un calepin, griffonne
: " Flagrant délit de vandalisme au détriment
d'un édifice public ". Va-t-il lui mettre les menottes
?
-- Mademoiselle, je me vois obligé de vous emmener au poste.
Ce que vous faites là, c'est grave, très grave
Et soudain Ancolie éclate en sanglots et en paroles :
--Oui, oui, je sais. C'est honteux, inadmissible, merdique et
scandaleux. On est tous des pourris, des minables, des enc
-- Je vous en prie, Mademoiselle ! Je sais lire !
-- Oh vous ne pouvez pas savoir, non, pas savoir
-- Quoi ? Lire ?
--Mais non, idiot ! Savoir ce qui
-- Aha ! Insulte à un officier dans l'exercice de ses fonctions..
(Le bic galope fougueusement sur le petit calepin).
Les sanglots redoublent : l'homme perd de sa contenance. Regardons-le
un peu : beau type, jeune, grand, musclé sans exagération.
Une expression de bonté qui perce malgré tout à
travers les formules officielles.
-- Oh, Monsieur l'agent ! Non, vous ne pouvez pas savoir ce que
c'est déprimant. Qu'est-ce que j'ai fait là ? Je
n'en reviens pas moi-même ! Et où ai-je bien pu trouver
ces couleurs, ces bombes ?
Les sanglots commencent à ébranler le beau Carolus.
Cette petite n'est pas une criminelle
Un simple accident
de parcours
Où irions-nous si nous ne faisions jamais,
au grand jamais, d'exceptions ? Il dévisage Ancolie. Elle
est mignonne. Il décide qu'elle est gentille.
--Allons, allons, séchez vos larmes (Il lui tend un Kleenex).
Nous allons voir ce que nous pouvons faire
Ancolie n'en croit pas ses oreilles. Le dévisage à
son tour. Il est beau garçon, et quel sourire ! Elle décide
qu'il est gentil.
Dans le crépuscule naissant, le soleil regrimpe de deux
ou trois échelons et lance un dernier rayon-clin d'il
sur la scène avant de regagner son dodo
Et voilà que tout soudainement ils tombent dans les bras
l'un de l'autre, là, près du mur de l'Hôtel
de Ville dont les artistiques gribouillis sont comme un présage
d'espoir.
L'affaire en resta là. Enfin, l'affaire, c'est-à-dire
les fresques et les frasques de la jeune artiste. Parce que, aussinon,
inutile de vous dire qu'Ancolie devint la " petite tagueuse
adorée " du séduisant Carolus, et que lui-même
devint le " petit flikiki chéri" d'une Ancolie
délestée d'un " Mél " désormais
antinomique.
Pendant
plusieurs années, ils vécurent d'amour tendre, comme
les pigeons du brave La Fontaine.