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Un,
ou deux coups de sonnette. Nets. Sans hésitation.
Ou peut-être des coups frappés à la porte, si
la sonnette ne fonctionne pas. Energiques, sans bavures.
Quelque chose en vous se tord, se noue. Malgré vous. Pourtant,
cet évènement surprenant, il est si rare que quelqu'un
passe vous rendre visite, ne vous surprend pas. Vous saviez, d'une
certaine façon. Pourtant vos épaules se voûtent,
un peu plus encore, si c'est possible. Votre respiration se bloque,
les yeux piquent et se mouillent, vous vous retenez, bien sûr,
pour que cela ne se voie pas.
Vous vous levez, en grimaçant, l'arthrose ou l'arthrite,
souvenirs d'une jeunesse folle et lointaine, vous vous dirigez péniblement,
votre handicap, les rhumatismes, la surcharge pondérale,
vers la porte. Peut-être faites-vous fonctionner votre fauteuil
roulant.
Vous criez : "Qui est là ?" bien que personne,
de l'extérieur, ne puisse entendre votre voix faible et chevrotante.
Bien que vous le sachiez, qui est là, sans le connaître.
Vous reconnaissez, évidemment, l'uniforme. Costume noir de
belle coupe, à l'ancienne, vous ne pouvez pas vous empêcher
d'apprécier un court instant, pull col roulé gris,
chaussures montantes. Et ce curieux petit chapeau sur lequel est
brodé en lettres phosphorescentes : SERVICE PUBLIC.
Un sourire commercial accroché aux lèvres, il lit
à voix haute votre nom écrit sur une liste qu'il tient
à la main : "Madame ou Monsieur X ?"
Vous acquiescez, il ne se trompe jamais, et son sourire se fait
affable. Une croix griffonnée devant votre nom.
"Je suis heureux de vous trouver ici." fait-il, alors
que, sur votre invitation, il entre chez vous. Pouvait-il en être
autrement, auriez-vous pu être ailleurs ?
Très à l'aise, il vous devance au salon où
il se plante devant votre meilleur fauteuil. Comme vous l'invitez
à s'asseoir, il tire sur les plis de son pantalon et vous
remercie. En toussant, vous proposez une collation, un petit quelque
chose à boire, il lève aussitôt la main pour
vous arrêter et lance un "jamais d'alcool" catégorique.
"Bien-sûr", lui répondez-vous avec un soupçon
d'affolement, "bien sûr, mais un café, un petit
café bien chaud, j'en ai toujours de prêt
"
Le temps que vous reveniez de la cuisine avec un petit pot de café
fumant, il a étalé devant lui plusieurs formulaires.
Sur l'un d'eux est aposée une photo de vous, une récente,
vous ne vous souvenez pas du moment où elle a été
prise, peut-être lors d'examens médicaux que vous avez
passés dernièrement. Vous ne le voyez pas clairement,
mais vous savez qu'elle est accompagnée d'un court descriptif.
Votre vie, en quelques lignes, c'est-à-dire en une ou deux
lignes.
"Bien
"
Cette voix si proche et pleine de vie vous fait sursauter et vous
manquez de renverser la tasse de café, dont vous êtes
fier(e), que vous posiez devant lui. Il vous jette un regard interrogateur,
soupçonneux. Il se demande si vous l'avez fait exprès
?
"Je remarque que vous ne faites aucunement obstacle au bon
déroulement de ma délicate mission
Aussi, conformément
à la législation en vigueur, il vous est offert le
choix
"
Vous êtes sur le point de lui demander s'il ne désirerait
pas quelques biscuits, des chocolats peut-être, pour accompagner
le café. Mais vous craignez d'en faire un peu trop, il ne
faut pas que cela paraisse trop
Ce matin, à la radio, le gouvernement a fait passer un appel
prioritaire aux citoyens.
"Au vu des ressources étant actuellement à notre
disposition, nous sommes de nouveau contraints, à notre grand
désespoir, de procéder à une régulation
drastique de la population
"
Vous avez éteint le poste, vous saviez ce que cela signifie.
On vous a suffisamment fait sentir, depuis quelques années,
que vous n'étiez pas productif, que vous étiez une
lourde charge pour la société
Et plus la maladie
s'accélérait, plus vous vous saviez en haut des listes.
Au sommet.
Or, à l'instant où le préposé du gouvernement
vous propose les choix que, de par votre attitude coopérative
et citoyenne vous aviez acquis, votre regard se pose sur les objets
qui vous entourent. Votre quotidien, depuis tant d'années
maintenant, tant d'années déjà. Vous ne l'entendez
plus, enfin vous ne saisissez plus le contenu de son discours, c'est
devenu une voix lointaine, assourdie. D'autres voix se font entendre,
activées par ces objets du passé, par les détails
et anecdotes que seul(e) vous connaissez. Des histoires personnelles,
vraies ou fantasmées. Des sourires, des pleurs, le coeur
qui s'ouvre jusqu'aux larmes. Des regrets, des questions affleurent
et dansent dans votre esprit jusqu'à s'effacer pour laisser
la place à des sentiments, des ressentis oubliés ou
rejetés, enfouis en tout cas dans votre mémoire, dans
votre corps.
Vous vous rendez compte que, finalement, vous tenez à tout
cela. Cela n'appartient qu'à vous seul(e). Il s'agit de votre
vie, vous tenez à la vie que vous avez vécue.
Quand le flot de paroles se tarit, vous laissez passer quelques
secondes en hochant la tête comme si vous aviez bien entendu
les différentes propositions. Vous avez compris pourquoi
il était là, et c'est ça l'essentiel. Vous
savez qu'il vous faut donner une réponse rapidement, il vous
le fait bien sentir de toute façon, regardant à la
dérobée sa montre et tapotant légèrement
le bord de sa tasse. Non, il ne va pas abîmer cette tasse,
c'est le service que vous avait offert
Sur un ton anodin, vous lui dites : "Laissez-moi juste une
ou deux minutes, voulez-vous, c'est un choix si délicat
Je vais vous chercher encore un peu de café chaud".
Vous avez pris votre décision. Cela vous étonne de
vous, mais vous avez pris votre décision, et maintenant une
sorte de jubilation fait place à l'abattement qui pesait
sur vous depuis si longtemps. Devant votre courage, qu'il semble
apprécier, il est sûrement habitué à
d'autres réactions, il ne peut que répondre : "Bien
volontiers."
Vous avez l'impression de courir jusqu'à la cuisine, ce n'est
bien entendu qu'une impression, il n'est pas sûr qu'il y ait
le moindre courant d'air sur votre passage, pourtant vous vous réfrénez.
Sur la pointe des pieds, vous sentez bientôt le début
d'une crampe, vous fouillez sur l'étagère du haut,
derrière tous les petits pots de condiments. Dans votre empressement
vous en renversez un, il vous faut vous calmer, surtout parce que
vous entendez sa voix vous demandant s'il peut aider. Le voici,
le petit pot sans étiquette dont vous vous réserviez
le contenu, au cas où. Délicatement, vous ouvrez le
couvercle, en saupoudrez l'équivalent d'une pincée
dans le pot de café. Pas trop. Vous ajoutez un peu de sucre
aussi, pour masquer le goût, , amer, à ce qu'il paraît,
et vous mélangez soigneusement. Pour vous, ce sera pour plus
tard. Quand vous, vous le déciderez.
"Voilà", vous le servez vous-même, dans la
tasse qu'il tient toujours en main. Vous tremblez beaucoup, bien
sûr, mais comme vous tremblez en temps normal, cela ne se
remarque pas. Il vous remercie et vous lui répondez : "De
rien
". Et vous êtes vraiment sincère. Vous
avez fait ça très volontiers, n'est-ce pas ?
Vous attendez qu'il ait bu le café, a-t-il fait une légère
grimace, ou vous l'êtes-vous imaginé ?
"Alors, votre choix est-il fait ?". Il pointe du doigt
un feuillet posé sur la table. "Bien, je récapitule
: Choix Un : l'injection. Autant vous dire que c'est le choix le
plus courant
"
Sa bouche se tord légèrement, puis ses yeux se troublent
et papillonnent.
"Deux, des médicaments
", il commence, malgré
ses efforts, à balbutier, "c'est une solution également
très prisée
si je peux me permettre". Il
se met à trembler, a un soubresaut presque comique. Vous
vous approchez vivement pour lui prendre la tasse avant qu'elle
ne tombe, le service que vous avez réussi à préserver
depuis tant de temps
"J'ai choisi
", dites-vous, et vous murmurez quelque
chose qu'il n'entend pas. Dans un hoquet, il fait : " Pardon
?". Demande-t-il vraiment pardon ?
Vous vous approchez encore un peu plus et lui dites, d'une voix
étonnement énergique : "J'ai choisi le poison."
Il a un autre soubresaut, se penche sur son feuillet, de l'écume
se forme aux commissures des lèvres. Son doigt semble, avec
des difficultés grandissantes, parcourir la liste. Dans un
râle, il parvient à dire : "il n'y a pas le choix
poison
"
Sous son regard, où se lisent à présent l'incompréhension
et la terreur, juste avant qu'il ne s'effondre définitivement,
sur un ton détaché, le fixant droit dans les yeux
avec votre air le plus ingénu, vous lui offrez ces dernières
paroles : "Ah bon, vous croyez ?
"
Vous ne vous demandez pas comment vous allez pouvoir cacher le corps,
ni ce que vous allez bien pouvoir faire pour qu'il ne reste plus
aucune trace de son passage. Vous avez tué la mort, pour
quelques instants, un répit
Car vous savez qu'à
partir d'un certain âge, c'est la seule visite dont on soit
sûr.
Ces quelques instants, vous les occupez déjà à
regarder autour de vous, à poursuivre le voyage que vous
aviez commencé tout à l'heure, à faire un dernier
tour de votre monde. Un voyage à remonter dans votre temps.
Bon, mauvais, agréable, désagréable, juste,
injuste, quelle importance
l'important, c'est que cela ait
eu lieu, et que vous, vous le sachiez
Vous avez aimé,
vous aimez avoir aimé
vous aimez votre vie donc.
Votre vie, quelle qu'elle ait été, telle qu'elle est.
Tant qu'elle est encore là.
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