Une photographie de Mari Mahr

La seule visite dont on soit sûr...

d'Eric Lafitte

Sélection de mai 2003

Un, ou deux coups de sonnette. Nets. Sans hésitation.
Ou peut-être des coups frappés à la porte, si la sonnette ne fonctionne pas. Energiques, sans bavures.
Quelque chose en vous se tord, se noue. Malgré vous. Pourtant, cet évènement surprenant, il est si rare que quelqu'un passe vous rendre visite, ne vous surprend pas. Vous saviez, d'une certaine façon. Pourtant vos épaules se voûtent, un peu plus encore, si c'est possible. Votre respiration se bloque, les yeux piquent et se mouillent, vous vous retenez, bien sûr, pour que cela ne se voie pas.
Vous vous levez, en grimaçant, l'arthrose ou l'arthrite, souvenirs d'une jeunesse folle et lointaine, vous vous dirigez péniblement, votre handicap, les rhumatismes, la surcharge pondérale, vers la porte. Peut-être faites-vous fonctionner votre fauteuil roulant.
Vous criez : "Qui est là ?" bien que personne, de l'extérieur, ne puisse entendre votre voix faible et chevrotante. Bien que vous le sachiez, qui est là, sans le connaître.

Vous reconnaissez, évidemment, l'uniforme. Costume noir de belle coupe, à l'ancienne, vous ne pouvez pas vous empêcher d'apprécier un court instant, pull col roulé gris, chaussures montantes. Et ce curieux petit chapeau sur lequel est brodé en lettres phosphorescentes : SERVICE PUBLIC.
Un sourire commercial accroché aux lèvres, il lit à voix haute votre nom écrit sur une liste qu'il tient à la main : "Madame ou Monsieur X ?"
Vous acquiescez, il ne se trompe jamais, et son sourire se fait affable. Une croix griffonnée devant votre nom.
"Je suis heureux de vous trouver ici." fait-il, alors que, sur votre invitation, il entre chez vous. Pouvait-il en être autrement, auriez-vous pu être ailleurs ?

Très à l'aise, il vous devance au salon où il se plante devant votre meilleur fauteuil. Comme vous l'invitez à s'asseoir, il tire sur les plis de son pantalon et vous remercie. En toussant, vous proposez une collation, un petit quelque chose à boire, il lève aussitôt la main pour vous arrêter et lance un "jamais d'alcool" catégorique.
"Bien-sûr", lui répondez-vous avec un soupçon d'affolement, "bien sûr, mais un café, un petit café bien chaud, j'en ai toujours de prêt…"

Le temps que vous reveniez de la cuisine avec un petit pot de café fumant, il a étalé devant lui plusieurs formulaires. Sur l'un d'eux est aposée une photo de vous, une récente, vous ne vous souvenez pas du moment où elle a été prise, peut-être lors d'examens médicaux que vous avez passés dernièrement. Vous ne le voyez pas clairement, mais vous savez qu'elle est accompagnée d'un court descriptif. Votre vie, en quelques lignes, c'est-à-dire en une ou deux lignes.

"Bien…" Cette voix si proche et pleine de vie vous fait sursauter et vous manquez de renverser la tasse de café, dont vous êtes fier(e), que vous posiez devant lui. Il vous jette un regard interrogateur, soupçonneux. Il se demande si vous l'avez fait exprès ?
"Je remarque que vous ne faites aucunement obstacle au bon déroulement de ma délicate mission… Aussi, conformément à la législation en vigueur, il vous est offert le choix…"

Vous êtes sur le point de lui demander s'il ne désirerait pas quelques biscuits, des chocolats peut-être, pour accompagner le café. Mais vous craignez d'en faire un peu trop, il ne faut pas que cela paraisse trop…

Ce matin, à la radio, le gouvernement a fait passer un appel prioritaire aux citoyens.
"Au vu des ressources étant actuellement à notre disposition, nous sommes de nouveau contraints, à notre grand désespoir, de procéder à une régulation drastique de la population…"

Vous avez éteint le poste, vous saviez ce que cela signifie. On vous a suffisamment fait sentir, depuis quelques années, que vous n'étiez pas productif, que vous étiez une lourde charge pour la société… Et plus la maladie s'accélérait, plus vous vous saviez en haut des listes. Au sommet.

Or, à l'instant où le préposé du gouvernement vous propose les choix que, de par votre attitude coopérative et citoyenne vous aviez acquis, votre regard se pose sur les objets qui vous entourent. Votre quotidien, depuis tant d'années maintenant, tant d'années déjà. Vous ne l'entendez plus, enfin vous ne saisissez plus le contenu de son discours, c'est devenu une voix lointaine, assourdie. D'autres voix se font entendre, activées par ces objets du passé, par les détails et anecdotes que seul(e) vous connaissez. Des histoires personnelles, vraies ou fantasmées. Des sourires, des pleurs, le coeur qui s'ouvre jusqu'aux larmes. Des regrets, des questions affleurent et dansent dans votre esprit jusqu'à s'effacer pour laisser la place à des sentiments, des ressentis oubliés ou rejetés, enfouis en tout cas dans votre mémoire, dans votre corps.
Vous vous rendez compte que, finalement, vous tenez à tout cela. Cela n'appartient qu'à vous seul(e). Il s'agit de votre vie, vous tenez à la vie que vous avez vécue.

Quand le flot de paroles se tarit, vous laissez passer quelques secondes en hochant la tête comme si vous aviez bien entendu les différentes propositions. Vous avez compris pourquoi il était là, et c'est ça l'essentiel. Vous savez qu'il vous faut donner une réponse rapidement, il vous le fait bien sentir de toute façon, regardant à la dérobée sa montre et tapotant légèrement le bord de sa tasse. Non, il ne va pas abîmer cette tasse, c'est le service que vous avait offert…
Sur un ton anodin, vous lui dites : "Laissez-moi juste une ou deux minutes, voulez-vous, c'est un choix si délicat… Je vais vous chercher encore un peu de café chaud".
Vous avez pris votre décision. Cela vous étonne de vous, mais vous avez pris votre décision, et maintenant une sorte de jubilation fait place à l'abattement qui pesait sur vous depuis si longtemps. Devant votre courage, qu'il semble apprécier, il est sûrement habitué à d'autres réactions, il ne peut que répondre : "Bien… volontiers."

Vous avez l'impression de courir jusqu'à la cuisine, ce n'est bien entendu qu'une impression, il n'est pas sûr qu'il y ait le moindre courant d'air sur votre passage, pourtant vous vous réfrénez. Sur la pointe des pieds, vous sentez bientôt le début d'une crampe, vous fouillez sur l'étagère du haut, derrière tous les petits pots de condiments. Dans votre empressement vous en renversez un, il vous faut vous calmer, surtout parce que vous entendez sa voix vous demandant s'il peut aider. Le voici, le petit pot sans étiquette dont vous vous réserviez le contenu, au cas où. Délicatement, vous ouvrez le couvercle, en saupoudrez l'équivalent d'une pincée dans le pot de café. Pas trop. Vous ajoutez un peu de sucre aussi, pour masquer le goût, , amer, à ce qu'il paraît, et vous mélangez soigneusement. Pour vous, ce sera pour plus tard. Quand vous, vous le déciderez.
"Voilà", vous le servez vous-même, dans la tasse qu'il tient toujours en main. Vous tremblez beaucoup, bien sûr, mais comme vous tremblez en temps normal, cela ne se remarque pas. Il vous remercie et vous lui répondez : "De rien…". Et vous êtes vraiment sincère. Vous avez fait ça très volontiers, n'est-ce pas ?

Vous attendez qu'il ait bu le café, a-t-il fait une légère grimace, ou vous l'êtes-vous imaginé ?
"Alors, votre choix est-il fait ?". Il pointe du doigt un feuillet posé sur la table. "Bien, je récapitule : Choix Un : l'injection. Autant vous dire que c'est le choix le plus courant…"
Sa bouche se tord légèrement, puis ses yeux se troublent et papillonnent.
"Deux, des médicaments…", il commence, malgré ses efforts, à balbutier, "c'est une solution également… très prisée… si je peux me permettre". Il se met à trembler, a un soubresaut presque comique. Vous vous approchez vivement pour lui prendre la tasse avant qu'elle ne tombe, le service que vous avez réussi à préserver depuis tant de temps…
"J'ai choisi…", dites-vous, et vous murmurez quelque chose qu'il n'entend pas. Dans un hoquet, il fait : " Pardon ?". Demande-t-il vraiment pardon ?
Vous vous approchez encore un peu plus et lui dites, d'une voix étonnement énergique : "J'ai choisi le poison."
Il a un autre soubresaut, se penche sur son feuillet, de l'écume se forme aux commissures des lèvres. Son doigt semble, avec des difficultés grandissantes, parcourir la liste. Dans un râle, il parvient à dire : "il n'y a pas le choix poison…"

Sous son regard, où se lisent à présent l'incompréhension et la terreur, juste avant qu'il ne s'effondre définitivement, sur un ton détaché, le fixant droit dans les yeux avec votre air le plus ingénu, vous lui offrez ces dernières paroles : "Ah bon, vous croyez ?… "

Vous ne vous demandez pas comment vous allez pouvoir cacher le corps, ni ce que vous allez bien pouvoir faire pour qu'il ne reste plus aucune trace de son passage. Vous avez tué la mort, pour quelques instants, un répit… Car vous savez qu'à partir d'un certain âge, c'est la seule visite dont on soit sûr.
Ces quelques instants, vous les occupez déjà à regarder autour de vous, à poursuivre le voyage que vous aviez commencé tout à l'heure, à faire un dernier tour de votre monde. Un voyage à remonter dans votre temps. Bon, mauvais, agréable, désagréable, juste, injuste, quelle importance… l'important, c'est que cela ait eu lieu, et que vous, vous le sachiez… Vous avez aimé, vous aimez avoir aimé… vous aimez votre vie donc.

Votre vie, quelle qu'elle ait été, telle qu'elle est. Tant qu'elle est encore là.