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Merci
à Nicole qui m’a convaincu d’écrire ce texte
Merci
à Raphaël Détrié qui en a fait une lecture attentive
Merci
à la classe de Première de Bac Professionnel du Lycée Do kamo 2001,
pour avoir mis au mur de leur classe une affiche montrant des papillons.
dans
la maison, les poèmes de Han Chan
mieux
que de lire les sutras
écrivez-les
sur un paravent
de
temps à autre, jetez y un coup d’œil
Han
Chan (VIIIème siècle)
Personnages
( Deux personnages, dans un autobus, à deux époques différentes).
Les deux personnages sont dans un autobus qui parcourt la ville. Au premier
acte, le Premier personnage est assis, le Deuxième personnage est
debout, tout à côté, il se tient d’une main ferme à une poignée
de cuir qui pend d’une barre métallique fixée au plafond de l’autobus.
Au second acte, les positions sont inversées.
Premier acte
Premier
personnage
Avez-vous
lu « Le Joueur d’échec » ?
Deuxième
personnage
Non.
Premier
personnage
Vous
devriez le lire.
Deuxième
personnage
Et
pourquoi devrais-je le lire ?
Premier
personnage
C’est
un bon petit livre, une remarquable expérience.
Deuxième
personnage
Quoi,
la lecture ou l’histoire ?
Premier
personnage
L’histoire
bien sûr. La littérature est ici portée à un point rarement atteint
par un auteur. Vraiment vous devriez vous y mettre, vous ne le quitterez
pas avant la fin.
Deuxième
personnage
Je
n’ai que faire de la littérature, elle m’ennuie, elle est inutile.
Seule l’action compte. Que ce soit l’action au quotidien, pour soi,
pour sa famille, pour construire quelque chose, apporter sa pierre
à l’édifice commun, ou l’action révolutionnaire. La littérature
n’a jamais changé quoi que ce soit. Elle n’a changé ni le monde
ni la société, elle n’empêche ni les injustices ni l’inégalité sociale
entre les hommes. La littérature n’est de rien, seule l’action renverse
le dictateur et fait la révolution. Alors, votre joueur d’échec,
vous pouvez le lire cent fois il ne vous sera d’aucune utilité.
Mais si ça vous amuse de passer votre temps à lire, faites-le, mais
vous resterez en-dehors de la vie. Vous vivrez votre vie comme dans
un rêve, une illusion, un parfait mirage dans lequel les hommes
ne sont ni de chaire ni de volonté. Mais je vous le dit : vous
ne m’entraînerez pas dans votre illusion. (
un silence s’établit entre les deux voyageurs. ) Tenez, moi,
je vais faire du sport. Tel que vous me voyez j’ai mon sac de sport
posé à mes pieds et je vais au gymnase, comme chaque jour à cette
heure-ci.
Premier
personnage
Le
sport est bien aussi, j’aimerai pouvoir en faire également.
Deuxième
personnage
Et
bien qu’attendez-vous ? Le sport c’est de l’action et c’est
utile. La bonne santé est utile à la nation, pour son développement
et pour son évolution. Il est valorisation de l’énergie et dépassement
de soi, il est engagement et abnégation, il entraîne à l’effort
et à la résistance vis à vis de la douleur, de la fatigue, du laisser-aller.
Toutes choses qui trouvent leur justification dans l’action, rien
que dans l’action. Le sport vous devez en faire, il est le meilleur
moyen pour communiquer avec ses semblables, pour faire des rencontres
et connaître ainsi la vie, la vraie vie, pas celle de votre mirage.
Premier
personnage
Mais
ce livre n’est pas une affaire de littérature, c’est autre chose,
tout à fait autre chose. Vous verrez.
Deuxième
personnage
Je
ne verrez rien puisque je ne vais pas le lire, mais bon, je vous
écoute, dites-moi donc ce qu’est votre joueur d’échec.
Premier
personnage
C’est
une vie, c’est la vie. C’est une lutte perpétuelle pour rester en
vie et s’affranchir des barreaux d’une prison. Ce livre est une
leçon, un mode d’emploi, si vous préférez, pour rester en vie, rester
conscient et humain, face à l’adversité. Vous devriez le lire, vraiment,
c’est court, ça ne prendrez pas beaucoup de votre temps et peut-être
y verrez-vous de l’action, malgré que ça se passe dans une prison.
Deuxième
personnage
Vous
insistez ! Mais d’une prison on cherche à s’évader. Par l’action,
uniquement, il est possible de le faire, non ? Les exemples
ne manquent pas, il sont à foison, le Conte de Monte-Cristo, Rochefort,
Spartacus, le Docteur B. Mais l’entraînement n’attend pas, la Nation
n’attend pas. Je dois être prêt au cas où on est besoin de moi.
Il y a des engagements à prendre, pour le bien de tous.
Premier
personnage
Mais
lisez-le durant les déplacements vers le travail ou vers les réunions
politique, dans le bus. Ce temps est perdu, même pour l’action,
alors agissez, même dans le bus, et lisez. Tenez, j’ai un exemplaire
du livre avec moi, un exemplaire supplémentaire, je vous l’offre.
Allez, prenez-le.
Deuxième
personnage
Non,
vous dis-je, gardez-le. Si je le prends j’en ferez une petite boule
de papier pour allumer mon feu.
Premier
personnage
Ne
soyez pas stupide. Vous y trouverez de l’espoir, de l’intelligence,
de l’angoisse, une intrigue, de l’amour même.
Deuxième
personnage
Ironique, amusé. Aah, c’est donc une histoire
d’amour !
Premier
personnage
Non,
mais vous aurez, vous, de l’amour pour le héros.
Deuxième
personnage
J’en
doute.
Premier
personnage
Mais
vous me posez bien des questions finalement.
Deuxième
personnage
Vous
m’y forcez pour ainsi dire.
Premier
personnage
Tout
de même cela montre votre intérêt.
Deuxième
personnage
Je
n’ai aucun intérêt je vous dis. Mes préoccupations sont concrètes
et utiles.
Premier
Personnage
Moi
je crois que vous êtes intéressé sinon vous ne discuteriez pas avec
moi.
Deuxième
personnage
Pas
du tout. Je suis poli.
Premier
personnage
Tout
de même.
Deuxième
personnage
Tout
de même rien. Je ne veux pas vous faire de peine, vous semblez tellement
y tenir à ce livre. Je n’aime pas faire de peine à quelqu’un, même
si je ne suis pas d’accord avec lui, alors je me laisse prendre.
Premier
personnage
Alors
tant pis. J’espère seulement que vous ne le regretterez pas.
Deuxième
personnage
Aucun
danger. Mais vous pensez à moi de temps en temps. Pensez à ce que
je vous ai dit. La littérature n’est d’aucun secours, jamais, l’action
seule vaut quelque chose.
Premier
personnage
La
littérature a du vous blesser un jour pour que vous la rejetiez
si fort, si définitivement.
Deuxième
personnage
Pas
du tout, tout simplement je l’ignore, j’ai trop à faire.
Premier
personnage
Faites-moi
plaisir et soyez gentil en me disant que de temps en temps vous
songerez à moi, cet inconnu qui a essayé de vous faire accepter
l’idée que la littérature est parfois, elle aussi, action. Si ce
trajet était plus long, ou si nous nous arrêtions à une terrasse
de café, je vous direz toute l’action que les livres ont engendrée
à travers l’histoire du monde. Je vous direz les formidables créations
matériel des hommes issues des créations imaginaires des écrivains
et des poètes. Je vous raconterez l’histoire de cet homme qui, rassemblant
autour de lui et de son projet fou, décida de partir dans une région
inexplorée et d’y construire la cité idéale dont il avait lu une
description imaginaire dans un simple et petit livre. J’aurai beaucoup
à vous raconter de l’action mon ami.
Deuxième
personnage
Cette
ville idéale, il l’ont construite ?
Premier
personnage
Ils
l’ont effectivement construite.
Le bus arrive à destination, il s’arrête en
un chuintement métallique, celui que font les disques des freins
sur les roues. Les deux protagonistes descendent l’un derrière l’autre.
Chacun s’en va, l’un vers la droite, l’autre vers la gauche.
Second acte
L’histoire
se poursuit quinze ans plus tard. Entre temps, il y a eu la révolution,
la guerre, l’emprisonnement. Dans un autobus, les deux hommes sont
à nouveaux côte à côte. Le non-lecteur est assis, il parle tout
seul, en regardant par la fenêtre. Son compagnon est debout appuyé
au côté du dossier du siège
Premier
personnage
Je
vous reconnais, vous.
Deuxième
personnage
……….
Premier
personnage
Je
vous reconnais, il y a quinze ans, dans ce même véhicule.
Deuxième
personnage
……….
Premier
personnage
Vous
ne vouliez pas lire. Vous me disiez que la littérature n’était rien.
Vous aviez refuser de prendre « Le Joueur d’échec », que
je vous offrais. C’est insensé. C’est incroyable, nous voilà, dans
ce même véhicule, tant d’années plus tard, une nouvelle fois réunis !
C’est incroyable, incroyable. Vous allez bien dire quelque chose,
non !
Deuxième
personnage
J’avais
tort.
Premier
personnage
Pardon,
je vous demande pardon, je n’ai pas bien entendu.
Deuxième
personnage
J’avais
tort et vous aviez raison.
Premier
personnage
Allons,
il ne s’agissait de rien, une courte discussion de trajet, rien
de plus.
Deuxième
personnage
Non,
c’était beaucoup plus que cela. J’avais tort, vous aviez raison
et la littérature m’a sauvé de la folie.
Premier
personnage
Ah
bon !
Deuxième
personnage
Oui.
J’ai écrit pendant deux ans, sans m’arrêter une seule journée. C’était
long, très long.
Premier
personnage
Et
le livre est publié, fantastique, fantastique. J’ai hâte de le lire,
je suis curieux, curieux, ça doit être fantastique, votre livre,
deux années sans interruption, vous qui n’aimiez pas la littérature.
Deuxième
personnage
Il
n’y a pas de livre, je n’avais pas de papier.
Premier
personnage
Mais,
à l’instant vous venez de me dire que vous aviez écrit pendant deux
longues années. Vous vous moquez de moi, vous vous vengez, c’est
ça vous vous vengez de la dernière fois. Mais c’est ridicule, une
rancœur qui dure si longtemps, pour si peu de chose. C’était peu
de chose je vous dis, une discussion de trajet, même pas une altercation,
il n’y a même pas eu de débat. Vraiment votre attitude est petite,
mesquine, alors que nous avons eu tant de malheurs de puis cinq
ans. Cette petite vengeance est ridicule, je vous le redis, pensez
plutôt à ceux qui ont souffert dans leur chaire, à ceux qui sont
morts, aux blessés, à ceux qui ont été emprisonnés et à ceux qui
ont combattu pour que le tyran n’étende pas sa main noire sur nos
tête pour toujours. Pensez à eux, à tous ces actes héroïques et
alors vous cesserez de vous moquer de moi pour une futile question
de littérature.
Deuxième
personnage
Mais
c’est justement à eux que je pense.
Premier
personnage
Vous
ne me le ferez pas croire, non.
Deuxième
personnage
C’est
pour eux, pour leur mémoire à tous que je dis que vous aviez raison
et moi tort.
Premier
personnage
Expliquez-moi
cela.
Deuxième
personnage
Notre
devoir était de rester en vie, coûte que coûte, en vie. Vivre était
déjà une victoire. Il fallait rester conscient et éviter la folie.
Premier
personnage
Vous
parlez comme…………. ! Vous, vous ! Avez-vous été enfermé ?
Vous l’homme d’action avez-vous agit, étiez-vous un combattant ?
( un temps ) Evidemment.
Vous poser la question, c’est déjà y répondre.
Deuxième
personnage
Jusqu’à
ce qu’on m’enferme. J’ai résistais en écrivant
Premier
personnage
En
écrivant ? Sans papier ? Vous vous moquez de moi encore
une fois.
Deuxième
personnage
Non.
( un temps ) Oui j’ai
écrit sans papier. La littérature est une action.
Premier
personnage
C’est
là que vous avez lu « Le Joueur d’échec » ?
Deuxième
personnage
Non,
c’est là que je l’ai réécrit.
Premier
personnage
Comment
le réécrire si vous ne l’aviez jamais lu ?
Deuxième
personnage
Je
l’ai lu. Un jour, peu après vous avoir rencontré. Et puis je l’ai
oublié. Complètement oublié, jusqu’à aujourd’hui que vous m’en reparliez.
Premier
personnage
Et
vous prétendez l’avoir réécrit, vous vous jouez encore de moi !
Mais cette fois-ci c’est ignoble. Vous vous appuyez sur vos faits
d’arme, vous un héros, vous abusez de votre gloire pour vous autoriser
à vous moquer d’un simple passant. Vous êtes certainement fou.
Deuxième
personnage
Non,
ils n’ont pas réussi. J’ai résisté vous ai-je dis.
Premier
personnage
Mais
alors expliquez-moi non de Dieu !
Troisième acte
Deuxième
personnage
J’ai
d’abord dirigé une unité urbaine puis je me suis réfugié dans la
campagne d’où j’ai dirigé l’unité combattante du Sud-Ouest. Ils
ont finalement réussi à m’attraper et au lieu de me fusiller ils
ont trouvé plus intéressant de me rendre fou pour me libérer ensuite.
Mais j’ai résisté. Résisté, toujours, jusqu’à la libération. Résisté
pendant deux ans
Premier
personnage
Résister
en écrivant, c’est incroyable.
Deuxième
personnage
J’ai
écrit l’histoire et la description des papillons. Entièrement, de
mémoire. Ca m’a pris deux ans complet. Il y avait une vieille affiche
épinglée sur l’un des murs : « Papillons de Nouvelle
Calédonie ». Un endroit très éloigné, je crois. Je n’avais
aucun papier, aucun crayon et de la lumière artificielle vingt quatre
heure sur vingt quatre. On m’a laissé totalement seul, je n’ai vu
personne ni entendu la moindre voix pendant ces deux années. Quelqu’un
que je n’ai jamais vu me passait de la nourriture par une trappe
percée dans le mur de grosse pierres. La trappe faisait un angle
si bien que même en me baissant, en rentrant toute ma tête dans
le trou et en collant mon visage aux parois, je ne voyais que des
pierres, et non pas de l’autre côté du mur, là où je supposais se
trouvait un couloir de garde. Alors chaque jour j’écrivais un papillon,
ça pouvait me prendre quatre heures pour une seule bête. Lorsque
j’écrivais le second papillon, je commençais par me réciter le précédent.
Ainsi de suite. Sur l’affiche il y avait soixante papillons.
Premier
personnage
De
mémoire !
Deuxième
personnage
De
mémoire, avec les ponctuations et les majuscules. Les paragraphes
les parenthèses, les renvois scientifiques que j’inventais. Et en
fin de chapitre, un chapitre par papillon, il y avait la description
minutieuse, couleur par couleur et tonalité par tonalité, de chaque
centimètre carré de la bête. Oui tout de mémoire.
Premier
personnage
Et
vous vous en souvenez ?
Le
personnage ferme les yeux, relève un peu la tête et commence de
réciter. ( mais avant il lance en l’air une poignée de papillons,
et peut-être ne récite-t-il pas ).
Deuxième personnage
Le
premier est placé en haut et à droite de l’affiche, il est grand,
il est beau, je l’aime. la première fois que je l’ai vu il sautait
d’une branche à une autre sans se soucier de ma présence. Il n’y
avait ni vent ni soleil, simplement la lumière du joueur, il en
profitait pour me montrer sa parure. Sa livrée est orange parsemée
de nervures noires. ( J’ai
bu le jus de cette orange chaque matin en reprenant mon livre par
le début, sans cette orange du matin j’aurai manqué de vitamine
C, mes os se serait affaiblis, peut-être aurais-je abandonné. )
et tout autour de ses deux ailes qui chacune se découpe en deux
parties, formant un tout de quatre parties, il y a, parsemées, des
petites tâches blanches, discrètes, légères. Elles sont comme la
page blanche qui vient se mêler à la conversation des papillons.
Sa famille est grande, elle couvre le monde entier, les distances
ne sont rien pour lui, en quelques heures il traverse la forêt pour
rejoindre des enfants et un femmes. Son espèce est fidèle, elle
n’abandonne personne sur le chemin, son amitié est solide, elle
est inscrite dans les longs trajets à travers les continents et
les océans. On sait que le berceau de l’espèce est ailleurs, qu’il
y a, là bas, des vallées entières peuplées de million d’entre eux,
on sait leur puissance, leur force, qui leur a permis de m’emporter
lorsque je mourrais de tristesse et de solitude, par-delà les murs
et les miradors rejoindre mes propres amis, ma famille. Celui-là
précisément à quatre nervures noires sur la partie haute de chacune
de ses ailes, il a neuf autres nervures noires sur la partie basse
de ses même ailes. Chacune à un point noir sur sa partie postérieur.
Les tâches blanches évoquées tout à l’heure se disposent en deux
rangées et s’étendent jusque sur la tête de l’animal. On suppose
qu’il vit en communauté, qu’il ne se nourrit que durant quelques
minutes par jour, pour le reste du temps se consacrer au voyage
et à l’observation de son environnement. Lorsqu’il se pose sur une
branche il repli ses ailes et attend sans bouger une longue minute.
( Il entre ensuite en conversation avec celui
qui l’observe. Ces conversations m’ont tenu éveillé des nuits entières
alors que je mourrais de bientôt entendre le pas des gardiens venus
me chercher pour ma dernière sortie. Il me racontait les histoires
de dehors, la vie des combattants, la vie du gymnase, l’agitation
à l’intérieur des autobus bondés.) Ce premier papillon se détache
des autres parce qu’il est le premier à m’avoir interpellé alors
que mon farouche désir de résister à la folie se trouvait confronté
à l’impossibilité d’entreprendre toute action. Il est le
premier du premier chapitre, celui qui chaque matin ouvre le livre,
il est Danaus plexippus.
Tout
à côté il y a ce solitaire. Il est complètement jaune, d’un jaune
pâle qui confine au blanc dans les parties antérieurs de ses deux
ailes. C’est tout juste si aux extrémités de ses ailes, lorsqu’il
vole au petit matin au-dessus des gouttes de rosées, on distingue
le minuscule tracé sombre qui le sépare du monde alentour. Il vit
seul, toujours, et il ne vit qu’une courte journée. Jamais on ne
l’a observé en quelconque compagnie. A quel moment devient-il papillon
après avoir été chrysalide ? nul ne le sait. De quoi se nourrit-il ?
Se contente-t-il d’eau de rosée ? Ou bien se nourrit-il du
parfum des fleurs qu’il survol la journée durant ? Une seule
journée, une seule demi-journée car la nuit le foudroie avant qu’une
lune ne survienne. Il est précipité au sol et là, sans se débattre,
il cesse sa vie. Sa vie brève est une éternité de bonheur et d’insouciance.
( Grâce à lui je garde l’appétit de la vie. Chaque matin, lorsque
vient son tour d’exister je décline lentement ces quelques lignes
de vie. Comme une gitane il y a longtemps me surprenant au détour
de Grenade me disant mon avenir, je dis la joie du minuscule papillon,
en retour il souffle dans ma bouche remplit mes poumons et me donne
toute une journée encore de survie. ) Cet Eurema hecabe se contente
de la journée, et le temps lui est assez long pour parcourir un
jardin ou un parc en bordure de l’océan.
Dans
sa course, il est suivi de Papilio montrouzieri. Lui est grand et
majestueux lorsqu’il se promène dans la ville, de jardin en jardin,
d’arbres en arbres en se posant toujours face au soleil couchant.
Son corps est fin, son désir de vie est immense, il ne laisse envahir
ni par la peur de l’homme ni par la peur du bruit. Nul bruit de
camion ou d’usine ne vient freiner son vol. Il traverse la ville
comme un vaisseau traverse l’océan, la houle et la tempête. Sa demeure
première et la bordure des forêt. ( Je le sais aux reflets verts
et marrons qui s’attachent à la pointe de sa tête. Lorsque le soir
venu je me couche et l’entends s’approcher de moi , j’entre à mon
tour dans la forêt sachant que je trouverai là, quelques heures
de paix pour mon âme et mon esprit, en d’autre moment de la journée,
en perpétuelle ébullition.) Ses
deux ailes antérieurs sont massives, elles laissent percevoir une
grande force, capable de la porter des heures durant à travers les
hautes branches et autour des larges troncs de banian et de kahori.
Ses deux ailes antérieurs se déclinent plutôt en longueur, comme
si elles se laissaient tomber d’en haut pour mieux l’asseoir sur
l’air, mieux se faire porter par les courants sans se fatiguer.
Certains jours en bordures de ses deux ailes il y a de la place
pour de fines et élégantes traces blanches, ou peut-être n’est-ce
que des traces de lumière qui se dégagent du soleil, prolongeant
ainsi la durée du jour. Il est couvert de bleu. Le peintre en quelques
coûts de pinceau a tracé sur son corps des traînées sensible de
bleu. Ne pouvant s’arrêter il a, toujours en quelques coups, teint
ses ailes de bleu du bleu des yeux de l’amante la plus sauvage et
fidèle. Tout ce bleu est enfin cerné de noir. Le noir le dissimule
lorsque cesse la course du soleil. Il devient mon hôte de la nuit
les heures sont alors plus courtes, supportables. Ce papillon aime
à se poser sur les larges feuilles des bananiers, il s’y abreuve
et s’y repose, attendant une compagnie, achevant ainsi son existence.
Lorsque c’est à son tour d’ouvrir un des chapitres du livre il est
alors porteur du bleu du ciel et du noir de la nuit, ponctuant mon
temps de la réalité du temps que Dieu à décomposé en jour et en nuit. Me sauvant lui aussi de la folie.
FIN 2002-2003
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